Sé­ries

Fo­cus sur la vie d’une jeune étu­diante ti­raillée par son iden­ti­té mixte, DEAR WHITE PEOPLE ap­pro­fon­dit sa ré­flexion dans une deuxième sai­son ca­pable de belles épi­pha­nies.

Les Inrockuptibles - - Sommaire - Dear White People Sai­son 2, sur Net­flix Oli­vier Joyard

Dear White People, Pa­trick Mel­rose, I’m Dying up Here

AU DÉ­PART IL Y AVAIT UN FILM DU MÊME TITRE, pas for­cé­ment un grand film, que son adap­ta­tion en sé­rie au­ra fi­ni par mettre de cô­té. En re­pre­nant son pre­mier long mé­trage da­té de 2014, Jus­tin Si­mien ra­conte la même his­toire, tout en ne ra­con­tant évi­dem­ment pas la même his­toire. Com­pli­qué ? Pas for­cé­ment. La sé­rie étant le lieu de l’éti­re­ment et du rythme dé­pha­sé (quelques ac­cé­lé­ra­tions dans la nar­ra­tion sui­vies de longues plages moins agi­tées ; dé­tours en pa­gaille…), les aven­tures de Sam White ont mu­té, sur­tout dans la deuxième sai­son mise en ligne au dé­but du mois, qui se dé­tache lar­ge­ment du scé­na­rio ori­gi­nal.

Sur le cam­pus fic­tion­nel chic de Win­ches­ter – une ver­sion al­ter­na­tive de Har­vard et Prin­ce­ton, pour al­ler vite –, la jeune étu­diante mé­tisse est tou­jours l’ani­ma­trice d’une émis­sion de ra­dio, Dear White People, qui re­lève et cri­tique les sté­réo­types ra­ciaux à l’oeuvre dans la fac. “On di­rait le re­je­ton gueu­lard de Spike Lee et Oprah Win­frey”, en­ten­dait-on à pro­pos d’elle pen­dant la sai­son 1. La deuxième sai­son fait de Sam White autre chose qu’un concept, plu­tôt une émou­vante adulte en de­ve­nir, ti­raillée

par son iden­ti­té mixte et confron­tée à tout ce que l’ex­pé­rience contem­po­raine compte d’ad­ver­si­té plus ou moins rou­blarde. Elle se tape no­tam­ment les at­taques vi­cieuses d’un troll d’ex­trême droite qui l’ac­cuse de ra­cisme et lui rend la vie pé­nible. Comme ses ca­ma­rades Troy ou Co­co, comme beau­coup de jeunes Noir.e.s, ra­cis.é.e.s et po­li­ti­sé.e.s au­jourd’hui, Sa­man­tha White doit en per­ma­nence se jus­ti­fier de ne pas être dis­cri­mi­nante ou in­to­lé­rante en­vers les Blancs, en ex­pli­quant ce qu’est le ra­cisme sys­té­mique. Toute res­sem­blance avec des per­son­nages réels – y com­pris dans nos contrées – n’est évi­dem­ment pas for­tuite.

On a pu re­pro­cher à la sé­rie son cô­té “vi­site gui­dée” dans l’ex­pé­rience noire, comme si elle ré­dui­sait ses per­son­nages à des vi­gnettes, des fi­gures illus­tra­tives d’une vi­sion du monde ins­pi­rée par les études ra­ciales et post­co­lo­niales. C’est ou­blier que le noeud fic­tion­nel et émo­tion­nel qui agite les per­son­nages de Dear White People est pré­ci­sé­ment d’échap­per à leur condi­tion de fi­gures pour in­ven­ter leur quo­ti­dien et leur ave­nir dans l’Amé­rique de Trump. Trou­ver leur voix/voie sans pour au­tant re­non­cer à par­ler de­puis la place qui leur a été as­si­gnée, chan­ger fi­na­le­ment de place grâce à cette lutte, voi­là le seul moyen d’en sor­tir. Une lutte dif­fi­cile, contra­dic­toire, où cha­cun.e ne sait pas tou­jours où se pla­cer. Cette sai­son 2 l’as­sume et n’en de­vient que meilleure.

La sé­rie fonc­tionne en duo avec l’ex­cep­tion­nelle At­lan­ta, qui met en scène des hommes et des femmes is­su.e.s de mi­lieux moins fa­vo­ri­sés, mais dont les pro­blé­ma­tiques se ré­vèlent proches – amours im­pos­sibles, rap­ports de genre, pres­sion so­ciale de la réus­site par­ti­cu­lière pour les Noirs, no­tam­ment. Do­nald Glo­ver, le créa­teur de cette der­nière, a quelque chose de plus poé­tique que Jus­tin Si­mien, qui s’est fen­du ré­cem­ment d’un long thread élo­gieux sur Twit­ter à pro­pos du clip de This Is Ame­ri­ca de Chil­dish Gam­bi­no (le nom de rap­peur de Do­nald Glo­ver), pour ex­pli­quer qu’il se sen­tait im­pres­sion­né et nour­ri par le tra­vail de son col­lègue. Avec Is­sa Rae (créa­trice de In­se­cure), Le­na Waithe (créa­trice de The Chi et ac­trice qui ap­pa­raît dans Dear White People) mais aus­si Mi­chae­la Coel (créa­trice de Che­wing Gum) et bien sûr, cô­té ci­né­ma, Jor­dan Peele (Get out), Bar­ry Jen­kins (Moon­light) ou Ryan Coo­gler (Black Pan­ther), ils forment une gé­né­ra­tion d’ar­tistes noir.e.s oc­cu­pant le centre de la pop culture la plus so­phis­ti­quée et po­li­tique du mo­ment.

Jus­tin Si­mien n’est peut-être pas le plus doué de tous a prio­ri, mais il réus­sit avec cette nou­velle sai­son de Dear White People un saut qua­li­ta­tif fou­droyant. L’épi­sode 8, struc­tu­ré au­tour d’une longue conver­sa­tion entre Sam et son boy­friend blanc Gabe, est sû­re­ment l’un des plus forts mo­ments sé­riels vus de­puis un an, à la hau­teur de l’épi­sode Ame­ri­can Bitch de Girls et de l’in­croyable Ted­dy Per­kins d’At­lan­ta. En trente mi­nutes bien ser­rées, la sé­rie dé­montre son ex­tra­or­di­naire élas­ti­ci­té. Le ré­cit com­mence par une dis­pute à pro­pos de la no­tion de pri­vi­lège blanc (“Tu es El­vis et je suis Chuck Ber­ry”) pour muer en échange amou­reux dé­chi­rant ca­pable de nous han­ter des jours en­tiers.

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