Lec­ture

Hom­mage de l’au­teure de Pas pleu­rer au poète russe OSSIP MANDELSTAM, es­prit libre vic­time du sta­li­nisme, dont les oeuvres com­plètes sont édi­tées.

Les Inrockuptibles - - Sommaire - Par Lydie Sal­vayre

“EN LANGUE BESTIALE hurle le genre hu­main” (Mandelstam, Ti­flis, no­vembre 1930)

Il di­sait On n’at­telle pas les hi­ron­delles.

Il di­sait Au­cun ty­ran au monde ne peut mettre fin au re­mue­ment des lèvres.

Il di­sait : Dans ce que pro­duit la lit­té­ra­ture mon­diale, je fais deux parts : les oeuvres per­mises et celles écrites sans au­to­ri­sa­tion. Les pre­mières c’est de l’or­dure, les autres de l’air vo­lé.

lI fut un écri­vain de l’air vo­lé.

Il en mou­rut.

Il s’ap­pe­lait Ossip Mandelstam.

Il na­quit en 1891 dans une fa­mille juive peu pra­ti­quante et pas­sa sa jeu­nesse à Pé­ters­bourg, sa ville splen­deur, sa ville ai­mée jus­qu’aux larmes, puis à Pav­lovsk où il hi­ver­na.

Il connut, je ré­sume, la jour­née san­glante du 9 jan­vier 1905, adhé­ra au par­ti so­cia­liste ré­vo­lu­tion­naire, voya­gea en France, en Suisse, en Al­le­magne et en Fin­lande, ren­con­tra la poé­tesse Akh­ma­to­va, et se fit bap­ti­ser en vue de s’ins­crire à l’uni­ver­si­té de Pé­ters­bourg, qui était alors in­ter­dite aux Juifs.

Sa vie jus­qu’à la ré­vo­lu­tion avait été aus­si mé­lo­dieuse que son âme. Après 1917, elle en­tra dans un long hi­ver. Et si, au­jourd’hui, Mandelstam est re­con­nu dans le monde comme un poète im­mense, c’est da­van­tage pour avoir su­bi les per­sé­cu­tions sta­li­niennes et res­pi­ré leur air mor­tel que pour son oeuvre pro­pre­ment dite.

En­semble, les édi­tions Le Bruit du Temps et La Do­ga­na ont dé­ci­dé de ré­pa­rer cette in­jus­tice en pu­bliant ses oeuvres com­plètes en deux vo­lumes, l’un consa­cré à la prose, l’autre à la poé­sie, l’en­semble re­mar­qua­ble­ment pré­fa­cé et tra­duit par Jean-Claude Sch­nei­der et ac­com­pa­gné d’un ap­pa­reil cri­tique dû à Anas­ta­sia de La For­telle, le­quel nous per­met d’ap­pré­hen­der le contexte po­li­tique, les ré­fé­rences, les al­lu­sions, les non-dits, les adresses im­pli­cites, les masques et les opa­ci­tés vo­lon­taires du texte.

Dans les an­nées 1912 foi­son­nantes en Rus­sie de mou­ve­ments poé­tiques, Mandelstam in­tègre le Cercle ac­méiste avec Akh­ma­to­va, Gou­mi­lev et tous ceux qui, en ré­ac­tion contre le sym­bo­lisme,

re­jettent une poé­sie qui n’étreint que des nuées. Ce à quoi ils as­pirent, c’est à une écri­ture pré­cise, ai­guë, une écri­ture qui ré­veille (ce qui dis­tingue la poé­sie d’une pa­role ma­chi­nale, c’est que la poé­sie nous ré­veille en plein mi­lieu d’un mot) et qui tente de dire les hommes et le monde avec la mi­nu­tie d’un ar­ti­san, loin très loin des en­tor­tille­ments fu­tu­ristes “pour les­quels em­bro­cher un mot com­pli­qué au bout d’une ai­guille à tri­co­ter est la jouis­sance su­prême”.

Mandelstam écrit ses pre­miers poèmes en 1906, des poèmes tendres, mé­lan­co­liques, ai­mants (de cha­cun en se­cret je m’éprends) ; ren­contre Ts­ve­tae­va en 1915 ; pu­blie son re­cueil (La) Pierre en 1916 ; et se lie en 1919 avec Na­de­j­da, l’iné­luc­table, une jeune juive de 19 ans qui ap­prend la pein­ture et qu’il épouse trois ans plus tard. Na­de­j­da, qui ap­pren­dra par coeur tous les ma­nus­crits de Mandelstam, oeu­vre­ra pas­sion­né­ment, in­fa­ti­ga­ble­ment, à faire connaître l’oeuvre de son époux après sa mort.

Re­viens à moi très vite/sans toi tout est ter­rible, dit un vers de Tris­tia.

Tris­tia est son deuxième re­cueil pu­blié en 1922 à Ber­lin en rai­son de la cen­sure, et où dé­jà quelque chose de noir et d’in­quiet ap­pa­raît sur les traces de loup du mal­heur.

Deux ans avant cette pu­bli­ca­tion, il a été em­pri­son­né à Feo­dos­sia, ac­cu­sé d’ap­par­te­nir au par­ti bol­ché­vique et, quelques mois après, ar­rê­té par les men­che­viks qui le sus­pectent d’être un es­pion blanc. L’époque est à la sus­pi­cion gé­né­rale.

Entre 1925 et 1930, les choses em­pirent jus­qu’à l’hor­reur, et sa poé­sie se tait. C’est l’époque des purges et du bâillon­ne­ment de toute pa­role libre, c’est l’époque des ar­res­ta­tions et bien­tôt des exé­cu­tions par mil­liers.

Un com­mis de la rue Or­dyn­ka a trom­pé une ou­vrière sur le poids de la mar­chan­dise – tue-le !

La cais­sière s’est trom­pée de cinq ko­peks – tue-la !

Le di­rec­teur a stu­pi­de­ment si­gné des âne­ries – tue-le !

Un pay­san a dis­si­mu­lé du seigle dans son gre­nier – tue-le !… écrit Mandelstam. Le meurtre est de­ve­nu ba­nal. Prendre le risque d’écrire : sy­no­nyme de mort.

Mi­khaïl Men­chi­kov : fu­sillé en 1918. Kons­tan­tin Bal­mont : exi­lé en France en 1920.

Ni­ko­laï Gou­mi­lev : exé­cu­té en 1921. Alexandre Blok : mort de faim et de cha­grin en 1921.

Vla­di­mir Kho­das­se­vitch : exi­lé à Pa­ris en 1925.

Ser­gueï Es­se­nine : sui­ci­dé ou as­sas­si­né en 1925.

Vla­di­mir Maïa­kovs­ki : sui­ci­dé en 1930. Pao­lo Ia­ch­vi­li : sui­ci­dé en 1937. Ni­ko­laï Kliouïev : fu­sillé en 1937. Ti­zian Ta­bid­zé : fu­sillé en 1937. Mi­khaïl Gue­ras­si­mov : fu­sillé en 1937. Bo­ris Pil­niak : fu­sillé en 1938. Ma­ri­na Ts­ve­taïe­va : sui­ci­dée en 1941. Vla­di­mir Hip­pius : mort de faim en 1941. Les rares qui sont épar­gnés doivent fer­mer leur gueule ou feindre d’adhé­rer aux thèses de Sta­line, qui voit dans la lit­té­ra­ture une arme aux ordres de la classe ou­vrière, des­ti­née à contrer les dé­via­tions du com­mu­nisme et sou­mise aux im­pé­ra­tifs du réa­lisme so­cia­liste.

Mandelstam, ac­cu­sé d’être ré­ac­tion­naire après sa pu­bli­ca­tion en 1928 d’un texte en prose, Le Timbre égyp­tien, trop obs­cur, trop éru­dit et trop ir­réa­liste pour être com­pris du peuple, n’at­tend plus dé­sor­mais au­cune aube. Il dé­cide de rompre avec les or­ga­nismes lit­té­raires, tous age­nouillés de­vant ce­lui pour qui toute mise à mort est une fête.

Il conti­nue ce­pen­dant à écrire des vers qu’il ne cherche même plus à édi­ter. A quoi bon pu­blier des poèmes dans ce Bal-mas­ca­rade, dans ce Siècle chien-loup ?

En­det­té, dif­fa­mé, ac­cu­sé de pla­giat, ne pos­sé­dant plus qu’un dé­bris de coeur, il com­mence en 1929 à dic­ter à Na­de­j­da La Qua­trième Prose, qui ne se­ra ja­mais im­pri­mée de son vi­vant et qu’il ca­che­ra chez des amis. Dé­ses­pé­ré, fu­rieux, il y dit sa haine des écri­vains ven­dus à Sta­line :

A de tels écri­vains, j’in­ter­di­rais de se ma­rier, de pro­créer. Comment pour­raient-ils avoir des en­fants si ces der­niers doivent ac­com­plir après nous ce qu’il y a d’es­sen­tiel dans ces temps où leurs pères, trois gé­né­ra­tions à l’avance, sont ven­dus au diable à la peau grê­lée (c’est de Sta­line qu’il parle).

Il y dit sa haine de ce qu’est de­ve­nue la lit­té­ra­ture : Car la lit­té­ra­ture par­tout et où qu’elle in­ter­vienne, n’a qu’une seule mis­sion : ai­der les au­to­ri­tés à main­te­nir les sol­dats dans l’obéis­sance, et les juges à éli­mi­ner som­mai­re­ment les condam­nés.

Après un voyage en Ar­mé­nie où il re­trouve un peu de paix, la poé­sie, sa de­meure d’ombre, lui rouvre ses portes, et il écrit la cé­lèbre épi­gramme contre Sta­line, le bour­reau et l’as­sas­sin des mou­jiks. Il signe sa condam­na­tion à mort.

La même an­née, son ami Kou­zine, qui l’a ac­com­pa­gné en Ar­mé­nie, est ar­rê­té. En 1934, c’est à son tour de l’être. Dé­la­bré mo­ra­le­ment au­tant que phy­si­que­ment, ex­té­nué par des in­ter­ro­ga­toires pen­dant les­quels on es­saie de lui ex­tor­quer les noms de ceux à qui il a lu l’épi­gramme, il tente de se sui­ci­der dans les lo­caux de la Lou­bian­ka avec une lame Gillette, puis, en­voyé à Tcher­dyn, il tente de se dé­fe­nes­trer. Les villes im­por­tantes lui de­meu­rant in­ter­dites, il choi­sit d’être re­lé­gué à Vo­ro­nej, où Na­de­j­da vient le re­joindre. Celle-ci s’ap­pli­que­ra à re­cons­ti­tuer les poèmes conçus pen­dant cette pé­riode, poèmes qui se­ront réunis sous le titre Ca­hiers de Vo­ro­nej, et dans les­quels fi­gurent ces vers pour moi in­ou­bliables : M’IN­TER­DI­SANT LES MERS et l’élan et l’en­vol,

Et ri­vant ma se­melle à ce socle de terre, Qu’avez-vous ob­te­nu ? Eblouis­sant cal­cul : Vous n’avez pas mis fin au re­mue­ment des lèvres.

A ce mo­ment-là de sa vie, Mandelstam gît dé­jà dans la terre, mais il n’est pas en­core mort, mais il veut en­core re­muer ses lèvres, mais il veut en­core vivre, mais il doit en­core vivre, même en bol­ché­vi­sant, il l’écrit plu­sieurs fois : VIVRE IL FAUT même après double mort, vivre pour être en­core et en­core l’in­do­cile ou­vrier des mots.

Ce­pen­dant, pour sau­ver sa peau, il lui faut com­po­ser une Ode à Sta­line.

Il s’y es­saie à plu­sieurs fois, et fi­nit par l’écrire au mois de jan­vier 1937 en res­pec­tant les ca­nons du genre.

Lire cette Ode est pour moi, chaque fois, la même dou­leur. J’ima­gine ce qu’elle dut être pour Mandelstam, et la vio­lence mons­trueuse qu’il dut s’in­fli­ger à lui-même pour ré­di­ger l’éloge de l’homme qui l’avait dé­truit au point de l’ame­ner à ce geste.

Il ne lui sur­vé­cut que quelques mois. Au mois d’août 1937, il fut condam­né par le NKVD à cinq ans de tra­vaux for­cés en Si­bé­rie et Na­de­j­da ne fut pas au­to­ri­sée à le suivre.

Il mou­rut le 27 dé­cembre 1938 dans un camp de tran­sit près de Vla­di­vos­tok, de faim, de froid et de déses­poir.

Il avait dit dans l’un de ses der­niers poèmes : et que tout éter­nel­le­ment re­com­mence.

Je fais le voeu ici que son oeuvre en nous éter­nel­le­ment re­com­mence.

Ossip Mandelstam, OEuvres com­plètes

– Vol. 1 : OEuvres poé­tiques ; Vol. 2 : OEuvres en prose (Le Bruit de Temps, La Do­ga­na), tra­duit du russe par Jean-Claude Sch­nei­der, 1 520 pages, 59 €

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