TROIS VI­SAGES La si­tua­tion faite aux Ira­niennes par Ja­far Pa­na­hi

A tra­vers trois fi­gures d’ac­trices, un por­trait en coupe de la condi­tion faite aux femmes par la so­cié­té ira­nienne, dou­blé d’une ré­flexion sur le pou­voir et les am­bi­guï­tés des images.

Les Inrockuptibles - - Critiques - Jean-Bap­tiste Mo­rain

LE NOU­VEAU FILM DE JA­FAR PA­NA­HI COM­MENCE PAR UNE VI­DÉO TOUR­NÉE AVEC UN TÉ­LÉ­PHONE, que la cé­lèbre ac­trice ira­nienne Beh­naz Ja­fa­ri (dans son propre rôle) re­çoit un soir sur son por­table. Ce pe­tit film au for­mat ré­duit montre une ac­trice dé­bu­tante qui se filme, se confie et an­nonce qu’elle va se sui­ci­der parce que tout le monde, dans sa fa­mille et sa belle-fa­mille, s’op­pose à sa vo­ca­tion. Elle a plu­sieurs fois écrit à la co­mé­dienne pour qu’elle lui vienne en aide, mais celle-ci n’a ja­mais dai­gné lui ré­pondre. Déses­pé­rée, la jeune fille va se sui­ci­der et de­man­der à sa meilleure amie de trans­mettre la vi­déo à Beh­naz. A la fin de l’en­re­gis­tre­ment, elle se pend.

L’ac­trice, bou­le­ver­sée, évi­dem­ment culpa­bi­li­sée, de­mande à son ami Ja­far Pa­na­hi, en tant qu’ex­pert en images, de lui dire si la vi­déo est men­son­gère. Pa­na­hi ne sau­rait ré­pondre avec cer­ti­tude. Mais il

ac­cepte de l’ai­der à en­quê­ter, à re­trou­ver la trace de l’ado­les­cente. A la vé­ri­té, sans dé­flo­rer la suite du ré­cit (le film a re­çu le prix du scé­na­rio à Cannes), Beh­naz Ja­fa­ri a bien rai­son et nous al­lons bien­tôt l’ap­prendre : cette der­nière est vi­vante, et ils vont la ren­con­trer dans son village iso­lé des mon­tagnes azé­ries. Seule­ment, si la vi­déo était un sub­ter­fuge, la réa­li­té de son in­ter­prète, elle, est bien réelle : on lui in­ter­dit de de­ve­nir ac­trice.

C’est là, en réa­li­té, contre toute at­tente, que le film com­mence vrai­ment, avec des ren­contres mul­tiples, sur­pre­nantes, dro­la­tiques ou dra­ma­tiques avec les ha­bi­tants du village, cer­tains tru­cu­lents, d’autres fran­che­ment an­ti­pa­thiques. Pa­na­hi, le ré­prou­vé de la so­cié­té ira­nienne (il est in­ter­dit de sor­tie du ter­ri­toire de­puis 2010 et est ac­tuel­le­ment as­si­gné à ré­si­dence – rai­son pour la­quelle il n’a pas pu se rendre au der­nier Fes­ti­val de Cannes), re­noue avec la langue de ses an­cêtres (qui n’est donc pas le far­si mais l’azé­ri), joue l’in­ter­prète entre la so­cié­té ur­baine et la so­cié­té ru­rale. Le ci­néaste comme tra­duc­teur, comme tru­che­ment de la réa­li­té, voi­là qui est bien in­té­res­sant. Le film montre une so­cié­té ar­chaïque où seuls les hommes ont le pou­voir. Où les su­per­sti­tions et les pré­ju­gés sont très forts et te­naces. Il montre aus­si les mul­tiples contra­dic­tions de ce pays où une ac­trice de ci­né­ma est vé­né­rée comme une idole, mais où une jeune fille dé­cente n’a pas le droit de de­ve­nir elle-même ac­trice. Comment un ar­tiste peut-il co­ha­bi­ter avec cette contra­dic­tion, se de­mande le spec­ta­teur ?

Qu’est-ce que Trois vi­sages ? C’est d’abord un hom­mage évident, voire ap­puyé, de Ja­far Pa­na­hi au plus grand ci­néaste ira­nien, Ab­bas Kia­ros­ta­mi, mort il y a deux ans et dont il fut l’as­sis­tant. Un hom­mage sous forme de pas­tiche : un réa­li­sa­teur (joué par Pa­na­hi lui-même, dans son propre rôle…) mène dans un 4 × 4, sur les routes en­la­cées des mon­tagnes du nord de l’Iran, une en­quête sur des images, dont on ne sait si elles sont vraies ou fausses... Si Trois vi­sages n’était que ce­la (un hom­mage), le spec­ta­teur au­rait sans doute le droit d’être dé­çu. Mais l’en­quête ra­mène Pa­na­hi à la ré­gion d’ori­gine de sa fa­mille, et l’oblige à se confron­ter à une so­cié­té ar­chaïque dont il ne fait plus par­tie. Dans ce road-mo­vie in­té­rieur, le ci­néaste en­fer­mé re­trouve au bout du che­min la li­ber­té du ci­né­ma qui est le sien : ma­li­cieux, in­tel­li­gent, sen­sible, at­ten­tif et gé­né­reux, plus drôle que ce­lui de Kia­ros­ta­mi (même si l’on rit aus­si par­fois chez Kia­ros­ta­mi). Et c’est ce sen­ti­ment qui nous en­thou­siasme : en mar­chant dans les pas de son maître, Pa­na­hi, dont on per­çoit à quel point il a re­te­nu sa le­çon, Pa­na­hi, par­ti ailleurs voir s’il y était, s’aper­çoit qu’il y est, et nous nous en ré­jouis­sons.

En­fin, il y a les trois vi­sages du titre, trois vi­sages d’ac­trices – ce n’est évi­dem­ment pas in­no­cent – qui in­carnent trois ères dif­fé­rentes de l’his­toire ira­nienne, trois âges de la femme ira­nienne. Il y a ce­lui de Beh­naz Ja­fa­ri, bien sûr, star contem­po­raine, re­la­ti­ve­ment libre mais vou­voyant son ami ci­néaste. Ce­lui de la jeune co­mé­dienne qui ment, qui in­carne l’ave­nir mais un ave­nir im­pos­sible si la so­cié­té ne se dé­bar­rasse pas de son at­ti­tude vis-à-vis des femmes. Et en­fin ce­lui de cette an­cienne star qui a ar­rê­té le ci­né­ma il y a des dé­cen­nies, avant la ré­vo­lu­tion, et qui vit re­ti­rée du monde dans ce village mé­ta­pho­rique. Or on ne voit ja­mais ce vi­sage. On aper­çoit la vieille dame, dans son grand jar­din, en train de peindre, as­sise, de dos. Comme le fan­tôme d’un temps qui ap­par­tient en­tiè­re­ment au pas­sé. Ce vi­sage hante le film, non comme l’ombre d’une nos­tal­gie, mais comme le signe que Pa­na­hi croit en­core en l’ave­nir, tout en n’ou­bliant pas ce qui fut, tout en as­su­mant l’hé­ri­tage que lui ont lais­sé les ar­tistes dis­pa­rus.

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