STU­DY IN SCAR­LET De Co­sey Fan­ni Tut­ti à au­jourd’hui, une li­gnée contes­ta­taire

Avec le col­lec­tif COUM Trans­mis­sions, Co­sey Fan­ni Tut­ti a, dans les an­nées 1970, exal­té les pra­tiques trans­gres­sives. Ex­po­sant éga­le­ment des oeuvres de jeunes ar­tistes, A STU­DY IN SCAR­LET se place dans cette li­gnée contes­ta­taire.

Les Inrockuptibles - - Critiques - In­grid Lu­quet-Gad

“JUPE COURTE, COLLANTS VIOLETS, CU­LOTTE BLANCHE.” Il est rare qu’un por­trait d’ar­tiste prenne la peine de men­tion­ner la cou­leur de ses des­sous. S’y ar­rê­ter se­rait pour­tant de mau­vaise foi, tant la pho­to­gra­phie qui s’étale au centre de la page laisse peu de place à l’ima­gi­na­tion. De jupe ou de collants, nulle trace. Seule une pré­sence in­can­des­cente, dont l’as­su­rance de la pose colle mal à l’image d’in­gé­nue que brosse la prose. Nous sommes au mi­lieu des an­nées 1970, et les lec­teurs de la re­vue por­no­gra­phique Part­ner s’éveillent à un nou­vel ob­jet de fan­tasme : l’ar­tiste. La nym­phette du mois est une ar­tiste ac­ti­viste, une ar­tiste per­for­meuse.

Elle s’ap­pelle Co­sey. La suite de l’ar­ticle ra­conte à la ma­nière de n’im­porte quelle his­toire d’éveil sexuel sa ren­contre avec un cer­tain Ge­ne­sis. Sauf que cette ren­contre-là, celle de Co­sey Fan­ni Tut­ti et de Ge­ne­sis P-Or­ridge, en­tre­ra dans l’his­toire. Et se char­ge­ra au pas­sage d’écrire un bon bout de celle des avant-gardes ar­tis­tiques et mu­si­cales.

En 1969, le couple fonde le col­lec­tif COUM Trans­mis­sions, né­bu­leuse plu­ri­dis­ci­pli­naire à géo­mé­trie va­riable. “Une en­ti­té de créa­tion au­to­suf­fi­sante et en perpétuelle évo­lu­tion”, se sou­vien­dra Co­sey Fan­ni Tut­ti, née Ch­ris­tine New­by, dans les mé­moires qu’elle a pu­bliées l’an pas­sé sous le titre Art Sex Mu­sic. Ani­mée de l’éner­gie abra­sive de Da­da, de l’ac­tion­nisme vien­nois ou du psy­ché­dé­lisme, l’en­ti­té pra­tique le mail art, la per­for­mance et tout ce qui per­met l’ex­pres­sion libre, trans­gres­sive et col­lec­tive. En 1976, l’Ins­ti­tute of Con­tem­po­ra­ry Arts (ICA) de Londres in­vite COUM Trans­mis­sions à pro­po­ser une ex­po­si­tion. Ce se­ra Pros­ti­tu­tion, où le col­lec­tif se trans­for­me­ra lors du concert du ver­nis­sage en sa pro­chaine in­car­na­tion : le groupe pion­nier de mu­sique in­dus­trielle Th­rob­bing Gristle. Ce se­ra aus­si et sur­tout le dé­but d’un scan­dale qui se­coue­ra des mois du­rant le vé­né­rable royaume. Etait en ef­fet af­fi­ché dans la lu­mière de l’ins­ti­tu­tion ce qui jus­qu’ici se consom­mait sous le man­teau : les pages des ma­ga­zines por­no­gra­phiques où po­sait Co­sey Fan­ni Tut­ti, dé­sor­mais en­ca­drées comme n’im­porte quelle oeuvre d’art.

Au Frac Ile-de-France Le Pla­teau, l’ex­po­si­tion A Stu­dy in Scar­let s’ouvre par deux images pla­cées côte à côte. La pre­mière est la une du jour­nal Eve­ning News qui taxe la fa­meuse ex­po­si­tion de 1976 de “dé­goû­tante”.

La se­conde, une pho­to for­mat car­ré d’un bal­lon rouge ori­gi­nel­le­ment pos­tée en 2016 par l’ar­tiste Ama­lia Ul­man sur son Ins­ta­gram. Une grande par­tie du pro­pos dé­ve­lop­pé par l’une des meilleures ex­po­si­tions de l’an­née tient dans la ten­sion entre ces deux images. Cha­cune est l’in­dice de l’oc­cu­pa­tion vi­rale de l’es­pace mé­dia­tique par une ar­tiste bien dé­ter­mi­née à user de son image pour se dé­faire des car­cans iden­ti­taires. Qua­rante ans tout pile sé­parent l’in­fil­tra­tion de l’in­dus­trie por­no­gra­phique de Co­sey Fan­ni Tut­ti des au­to­fic­tions d’Ama­lia Ul­man sur

Ins­ta­gram – où elle ap­pa­raît tour à tour en jeune es­cort de Los An­geles et en em­ployée de bu­reau en­ceinte. Dans les deux cas, l’im­mer­sion est to­tale et le sta­tut de per­for­mance ar­tis­tique ne se­ra ré­vé­lé qu’a pos­te­rio­ri.

Au­tour de la fi­gure de Co­sey Fan­ni Tut­ti es­saiment une ving­taine d’ar­tistes ou col­lec­tifs d’ar­tistes. Les in­fluences (Fluxus, la poé­sie beat) et les com­pa­gnons de route his­to­riques (COUM Trans­mis­sions), mais aus­si les af­fi­ni­tés élec­tives et les hé­ri­tiers po­ten­tiels

(Li­li Rey­naud-De­war, Brice Dells­per­ger, Pau­line Bou­dry & Re­nate Lo­renz). Que l’ex­po­si­tion ne soit pas ré­tros­pec­tive, on le sai­sit dès l’en­trée. Qu’elle ne soit pas non plus thé­ma­tique, ne traite ni du por­no, ni du fé­mi­nisme ou de la mu­sique in­dus­trielle en soi se pré­cise par la suite du par­cours. Quoi donc, alors ? Se­lon les termes de son com­mis­saire Gallien Déjean, il s’agit d’“une sé­rie de formes, de gestes et d’at­ti­tudes vi­sant le dé­pla­ce­ment ou

“Une sé­rie de formes, de gestes et d’at­ti­tudes vi­sant le dé­pla­ce­ment ou la trans­gres­sion des struc­tures nor­ma­tives d’iden­ti­tés et de genres”

la trans­gres­sion des struc­tures nor­ma­tives d’iden­ti­tés et de genres”. Co­sey Fan­ni Tut­ti se li­bère de l’iden­ti­té sté­réo­ty­pée as­si­gnée aux femmes en les in­car­nant toutes, à tra­vers les rôles pré­dé­fi­nis du por­no certes mais éga­le­ment en cir­cu­lant entre le monde de l’art, l’in­dus­trie du X et l’un­der­ground mu­si­cal. En se ren­dant compte du ca­rac­tère construit de l’iden­ti­té, de toute iden­ti­té, elle éclate en tant que “per­sonne” (le terme re­vient à plu­sieurs re­prises sous sa plume).

Ce qui frappe dans l’ex­po­si­tion est la place pré­pon­dé­rante des do­cu­ments ou pho­to­gra­phies en­ca­drés ou sous verre. Mis à part le tra­vail d’ar­chi­vage de l’his­toire ma­té­rielle qu’a ef­fec­tué le com­mis­saire et qu’il faut au pas­sage sa­luer, la re­marque concerne éga­le­ment les oeuvres ré­centes. Mais si tout est sous verre, c’est que tout ou presque vit ailleurs. Ega­le­ment en­sei­gnant aux beaux-arts de Cer­gy, Gallien Déjean a in­clus plu­sieurs de ses (très) jeunes étu­diants à l’ex­po­si­tion. L’ini­tia­tive est heu­reuse. Ce dont on se rend compte, c’est com­bien est à nou­veau vi­vace chez les plus jeunes ar­tistes de l’ex­po­si­tion une con­cep­tion de l’avant-garde ul­tra 70’s. On s’en dou­tait avec Ama­lia Ul­man ou Ca­sey Jane El­li­son, qui ex­plore quant à elle la forme du talk-show. Par­mi les oeuvres des étu­diants de Cer­gy, Ké­vin Blin­der­man col­la­bore avec “mas­ter­nantes”, do­mi­na­teur BDSM sur in­ter­net dont sont ex­po­sées les images is­sues de pra­tiques sym­bo­liques qui échappent aux codes ar­tis­tiques.

A ces ar­tistes, à cette éner­gie qui dé rin­guar dise r ait presque le mot d’“un­der­ground”, il man­quait peut-être une gé­néa­lo­gie. A Stu­dy in Scar­let s’en est char­gé.

GALLIEN DÉJEAN, COM­MIS­SAIRE

Co­sey Fan­ni Tut­ti,

Fee­ling Co­sey, Fies­ta, Vol. 10, N° 7, 1976

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.