Ka­nye le bi­po

Sur Ye, KA­NYE WEST pour­suit son au­to-ana­lyse et se pro­clame bi­po­laire. Nous voi­ci déso­rien­tés mais son­geurs et conquis.

Les Inrockuptibles - - Albums - Ca­role Boi­net

“AND I THINK ABOUT KILLING MYSELF/I LOVE MYSELF WAY MORE THAN I LOVE YOU SO…” (“Et je pense à me sui­ci­der/Je m’aime bien plus que je ne t’aime donc...”) Le mor­ceau d’ou­ver­ture, I Thought about Killing You, ne laisse au­cun doute : on est bien chez Ka­nye West. Et il n’est pas au top. “Je dé­teste être bi­po­laire, c’est gé­nial”, peut-on lire sur le pay­sage de mon­tagnes qui orne la po­chette de son hui­tième al­bum bap­ti­sé de son lé­gen­daire pseu­do : Ye.

Sa san­té men­tale, son in­ca­pa­ci­té à ren­trer dans le moule, sa dif­fi­cul­té à main­te­nir un sem­blant de sta­bi­li­té dans son ins­ta­monde en sont la ma­trice. Sept mor­ceaux pour 23 mi­nutes de pun­chlines mor­veuses lâ­chées par ce­lui qui res­te­ra tou­jours cet en­fant égo­cen­trique ayant gran­di dans l’ombre de Jay Z, ce Si­syphe mo­derne re­mon­tant son ro­cher sous nos yeux éba­his. Ka­nye semble pri­son­nier de lui-même, en­chaî­nant de­puis des mois les bourdes plus ou moins consciem­ment (jus­qu’à qua­li­fier l’es­cla­vage de “choix”), et ça s’en­tend. Ye parle de sa fo­lie, à tel point que l’on se de­mande s’il n’a pas agi dans le seul but de créer la ma­tière né­ces­saire à l’écri­ture de son al­bum qu’il semble presque avoir tor­ché à la va-vite.

En op­tant pour une re­la­tive so­brié­té mu­si­cale, en met­tant les pro­duc­tions en re­trait, West ne fait que mettre les textes en avant. Ce sont eux qui portent l’al­bum et en font la sève. Le ton est à l’in­tros­pec­tion : West dé­laisse la gran­di­lo­quence pour mé­di­ter sur sa vie, ses tweets bar­rés et ses ad­dic­tions aux opia­cés… et va même jus­qu’à mettre en scène un dia­logue entre son ça, son moi et son sur­moi sur Ghost Town, son coup de gé­nie. Après un sample de Trade Mar­tin, chan­teur amé­ri­cain du dé­but des six­ties, Kid Cu­di et Ka­nye se passent le mi­cro avant

West dé­laisse la gran­di­lo­quence pour mé­di­ter sur sa vie, ses tweets bar­rés et ses ad­dic­tions aux opia­cés

que n’éclate la for­mi­dable

070 Shake si­gnée sur son la­bel GOOD Mu­sic. L’emo-rap­peuse du New Jer­sey a le meilleur rôle : ce­lui du Ka­nye en plein dé­lire. “Oh, once again I am a child”, ba­lance-t-elle d’une voix rauque. Beau ré­su­mé de la si­tua­tion. L’al­bum se clôt sur la vo­lon­té de West de voir ses deux filles, North et Chi­ca­go, de­ve­nir des “mons­ters” comme Ni­cki Mi­naj, clin d’oeil à Mons­ter, leur titre com­mun sur le­quel la rap­peuse re­ven­di­quait son droit à l’au­to­dé­ter­mi­na­tion et par là même son fé­mi­nisme.

Ye re­noue avec le Ka­nye West de 808s & Heart­break, su­blime al­bum de 2008. L’am­biance est à la mé­lan­co­lie, au coeur bri­sé, à la séance sur le di­van, l’au­to-tune et le pia­no en moins, la so­brié­té et les gui­tares en plus. “That’s my bi­po­lar shit, nig­ga, what?/That’s my su­per­po­wer, nig­ga/Ain’t di­sa­bi­li­ty/I’m a su­per­he­ro!”, hurle West d’une voix de fou à la fin de Yikes (ono­ma­to­pée si­gni­fiant quelque chose comme “argh”). Sa fo­lie est sa force et ses fai­blesses l’ob­jet même de ses al­bums d’éter­nel outsider mi-fas­ci­nant, mi-pa­thé­tique.

Si Ye n’a pas son Heart­less, son Fade, son Black Skin­head, son Ru­na­way, il n’en de­meure pas moins une étape de plus dans la longue route me­nant Ka­nye à Ka­nye. Or, en ex­po­sant sa quête d’iden­ti­té, West se met non seule­ment à nu mais nous in­vite par ef­fet de miroir à ré­pondre à cette ques­tion ob­sé­dante : mais qui suis-je ?

Lors d’une ses­sion d’écoute de Ye

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