3 jours à Qui­be­ron d’Emi­ly Atef

Peu avant sa mort, Ro­my Sch­nei­der ac­cepte de re­ce­voir deux jour­na­listes. Un étour­dis­sant por­trait de femme li­vrée aux tour­ments de la cé­lé­bri­té.

Les Inrockuptibles - - Sorties - Emi­ly Bar­nett

ON SE RAP­PELLE UN PLAN SAI­SIS­SANT, le pre­mier de 3 jours à Qui­be­ron : la mé­moire a ren­du ses contours flous mais ce­la n’avait rien d’une prise de vue gla­mour… Plu­tôt un champ de ba­taille. Au pre­mier plan de l’image, une terre (la plage ?) ra­va­gée, et tout au fond, dé­cou­pé sur un ciel pur de bord de mer, l’hô­tel, lieu qui n’au­rait rien de mé­mo­rable s’il n’avait ac­cueilli Ro­my Sch­nei­der quelques mois avant sa mort, comme un pur­ga­toire bal­néaire sou­pe­sant l’âme de cette fu­ture dé­funte ré­duite à un ré­gime ali­men­taire strict et au port du pei­gnoir.

A l’époque, on est en 1981 et l’an­cienne in­ter­prète an­gé­lique de Sis­si a de­puis long­temps quit­té les ri­vages can­dides de son pays na­tal. Mal­gré des films dans les an­nées 1970 – ceux de Claude Sau­tet – qui l’ont ren­due ul­tra­po­pu­laire, l’ac­trice traîne deux dé­cen­nies de deuils amou­reux – ses re­la­tions hou­leuses avec Alain De­lon puis avec l’ac­teur al­le­mand Har­ry Meyen, qui s’est don­né la mort deux ans plus tôt –, d’al­cool, de mé­di­ca­ments et d’ex­cès en tout genre. Sch­nei­der est une an­gois­sée, une ex-en­fant so­li­taire qui doute atro­ce­ment d’elle-même.

C’est dans ces cir­cons­tances qu’elle va don­ner l’une de ses der­nières in­ter­views, à Qui­be­ron, en Bre­tagne. Dans ses ba­gages, l’ac­trice n’a pas seule­ment pris de bonnes ré­so­lu­tions pour al­ler mieux ; elle re­çoit aus­si dans sa chambre im­ma­cu­lée sa meilleure amie, un jour­na­liste et un pho­to­graphe (em­ployés par le ma­ga­zine al­le­mand Stern, dont le re­por­tage pho­to de ce sé­jour est de­ve­nu cé­lèbre) pour un huis clos d’une rare in­ten­si­té, une fic­tion ra­mas­sée, fié­vreuse et tra­gique au cours de la­quelle la star s’en­fonce dans la dé­mence tout en jouant de sa li­ber­té.

Pen­dant deux heures, la réa­li­sa­trice Emi­ly Atef (L’Etran­ger en moi) filme les dé­mons de cette per­son­na­li­té hors norme en pri­vi­lé­giant l’im­mé­dia­te­té des émo­tions à la grosse ar­tille­rie psy­cho­lo­gique. La sen­sa­tion de pré­sent est per­mise par le zoom tem­po­rel du scé­na­rio qui consiste à ne pré­le­ver de cette vie que quelques jours. On évite ain­si tous les écueils du bio­pic. Au lieu de ça : une suc­ces­sion de longues sé­quences théâ­trales en noir et blanc, dans une chambre, un cou­loir d’hô­tel (dé­co an­nées 1980), dans une crê­pe­rie où la star, ivre, se pend au cou d’un sal­tim­banque joué par De­nis La­vant, dan­sant jus­qu’au pe­tit ma­tin…

Chaque scène est une ex­pé­rience bor­der­line, un tour­billon, un ver­tige, ca­ho­tant entre la joie, le cha­grin, la fo­lie et l’ego-trip. L’oc­ca­sion de faire la connais­sance d’une im­mense ac­trice : Ma­rie Bäu­mer, so­sie de Ro­my Sch­nei­der, dont l’in­ter­pré­ta­tion so­laire et tor­tu­rée tend à gom­mer l’icône au pro­fit de la femme confron­tée à la ty­ran­nie de son image. En­tiè­re­ment tra­vaillé par ce conflit, 3 jours à Qui­be­ron glisse vers une étude sur la cé­lé­bri­té et laisse ap­pa­raître une cri­tique de la presse, qui vou­drait la peau des ve­dettes de­ve­nues leurs proies pri­vi­lé­giées. Nul doute que Sch­nei­der fut aus­si la grande cru­ci­fiée de cette traque mé­dia­tique qui a peut-être concou­ru à écour­ter sa vie.

3 jours à Qui­be­ron d’Emi­ly Atef, avec Ma­rie Bäu­mer, Bir­git Mi­nich­mayr, Char­ly Hüb­ner (All., Aut., Fr., 2018, 1 h 55)

Ma­rie Bäu­mer dans le rôle de Ro­my Sch­nei­der

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