Legs it die

Les en­fants se dis­putent l’hé­ri­tage de leur père, grand pa­tron de presse. Des per­son­nages ca­ri­ca­tu­raux et une nar­ra­tion clas­sique des­servent SUC­CES­SION.

Les Inrockuptibles - - Série - Alexandre Büyü­ko­da­bas

UN RÉ­CIT QUI S’ENCLENCHE AVEC LA DIS­PA­RI­TION d’un ma­gnat de la presse ne peut que ré­son­ner avec le Ci­ti­zen Kane d’Or­son Welles, pro­messe d’une en­quête à re­bours fouillant les zones d’ombre d’une vie en pleine lu­mière et ré­vé­lant les failles per­son­nelles der­rière la réus­site financière. Point be­soin d’in­ves­ti­ga­tion tor­tueuse dans Suc­ces­sion, la nou­velle sé­rie HBO pi­lo­tée par Jesse Arm­strong ( Peep Show, The Thick of It), pour faire re­mon­ter à la sur­face les sombres se­crets de l’homme d’af­faires : ils inondent d’eux-mêmes sa des­cen­dance en pleine tour­mente.

Lo­gan Roy, fon­da­teur d’un em­pire mé­dia­tique, fête ses 80 ans lors­qu’il est vic­time d’une hé­mor­ra­gie cé­ré­brale. Le par­tage de son groupe exa­cerbe les pas­sions de son en­tou­rage et plonge son épouse et ses quatre en­fants dans une que­relle d’hé­ri­tage aux ac­cents sha­kes­pea­riens.

C’est que les temps ont chan­gé de­puis l’as­cen­sion ful­gu­rante de Charles Fos­ter Kane : le re­por­tage post mor­tem ha­gio­gra­phique laisse place à des tweets in­cen­diaires, la lente di­ges­tion d’une vie à un lyn­chage en di­rect sur in­ter­net, et le bra­sier des biens ma­té­riels à un dé­pe­çage des ac­tions de la so­cié­té. Tout va trop vite : les in­trigues po­li­ti­ciennes et ma­noeuvres fi­nan­cières se jouent dans les cou­loirs de l’hô­pi­tal avant même que le vieil homme n’ait ren­du son der­nier souffle, et l’on em­brasse son frère quelques heures après lui avoir plan­té un cou­teau dans le dos.

Dé­ri­vé d’un pro­jet de long mé­trage consa­cré à Ru­pert Mur­doch, Suc­ces­sion plonge dans un uni­vers sans re­pos où l’argent est le seul maître, et opère une confron­ta­tion entre deux mondes : ce­lui du père au­to­di­dacte rom­pu à la né­go­cia­tion hu­maine, et la bulle do­rée dé­con­nec­tée du réel dans la­quelle s’est for­gée sa des­cen­dance.

A la réa­li­sa­tion du pi­lote, Adam McKay (The Big Short) opte pour une mise en scène sans ori­gi­na­li­té, striant une image gri­sâtre de plans à l’épaule et de zooms in­tem­pes­tifs et lais­sant l’in­trigue re­po­ser sur la pré­ci­sion des dia­logues et les per­for­mances des ac­teurs.

Dans ce This Is Us sans lu­mière, la fa­mille n’est plus un îlot ras­su­rant mais une mer de re­quins, et l’on peine à ima­gi­ner que des per­son­nages à ce point bouf­fis de cruau­té puissent fi­nir par nous at­ten­drir. On pense alors aux mots de James Baldwin : “Si les gens s’ac­crochent à leurs haines avec tant d’obs­ti­na­tion, c’est qu’ils sentent qu’une fois la haine par­tie, ils de­vront af­fron­ter leurs souf­frances.”

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