Je suis ta mère

Si­gné Car­lo Goz­zi, au­teur vé­ni­tien du XVIIIe siècle, L’OI­SEAU VERT est un conte phi­lo­so­phique pé­tri d’hu­mour noir. Gé­nia­le­ment drôle en reine mère, Ma­rilú Ma­ri­ni y in­carne une fi­gure du mal à la mé­chan­ce­té sans li­mites.

Les Inrockuptibles - - Scénes - Patrick Sourd

S’ILLUMINANT DE NUIT

À LA MA­NIÈRE D’UN GRAND HUIT DE FOIRE, les bosses et les creux d’un im­mense to­bog­gan dé­roulent leur par­cours ac­ci­den­té de­puis les cintres jus­qu’à l’avant-scène. Se dé­ployant sur toute la lar­geur du pla­teau, cette voie royale est une pre­mière ré­vé­rence de Laurent Pel­ly au maître vé­ni­tien du théâtre po­pu­laire qu’est Car­lo Goz­zi (1720-1806). Ca­pable de se ré­in­ven­ter de scène en scène, la scé­no­gra­phie s’ac­corde à mer­veille à l’uni­vers fan­tasque d’un au­teur qui laisse la bride sur le cou à la fable pour la che­vau­cher en toute li­ber­té. L’Oi­seau vert va nous me­ner des rives du fleuve tra­ver­sant la ville ima­gi­naire de Mon­te­ro­ton­do à un dé­sert où les sta­tues parlent, d’une grotte où coule une eau mi­ra­cu­leuse à un jar­din où les pommes chantent.

Avec Goz­zi, les fi­celles du conte phi­lo­so­phique sont d’abord un pré­texte à d’im­payables joutes ora­toires propres à la com­me­dia dell’arte. Me­née sans temps mort par une belle troupe d’ac­teurs, l’in­trigue in­vrai­sem­blable se joue dans la belle mo­der­ni­té d’une adap­ta­tion de la pièce si­gnée par Agathe Mé­li­nand.

Il suf­fit de ré­su­mer la si­tua­tion de dé­part de la fable de Goz­zi pour se faire une idée de l’hu­mour noir qui in­fuse dans son his­toire. Voi­là dix-huit ans que le roi Tar­ta­glia est par­ti guer­royer sans at­tendre que sa femme ait ac­cou­ché. La reine mère en a pro­fi­té pour ré­gler ses comptes avec celle qui lui a vo­lé son gar­çon. Or­don­nant qu’on tue ses ju­meaux nou­veau-nés et qu’on les rem­place par deux chiots, elle a ac­cu­sé l’épouse de sor­cel­le­rie et l’a fait en­ter­rer vi­vante sous l’évier des cui­sines. Le re­tour du roi ne change rien à l’af­faire : si les ju­meaux ont, par mi­racle, échap­pé à la mort, et si leur mère pa­tauge tou­jours dans l’eau crou­pie du si­phon, tous de­vront pour­tant comp­ter sur la ma­gie d’un oi­seau vert pour es­pé­rer un hap­py end.

Avec son gé­nie co­mique in­com­pa­rable, Ma­rilú Ma­ri­ni in­ter­prète la ter­rible ma­râtre en s’amu­sant à la re­pré­sen­ter comme la plus ex­tra­va­gante des di­vas. Avan­çant sur le pla­teau dans l’ap­pa­rat d’une robe noire à la traîne in­ter­mi­nable, l’ac­trice ar­gen­tine s’aide pour mar­cher de deux longues cannes tor­dues qui lui donnent l’al­lure d’une in­quié­tante mante re­li­gieuse. Se li­vrant tout en­tière à l’exer­cice de style d’in­car­ner la reine comme une pure fi­gure des forces du mal, elle contre­fait sa voix pour nous gra­ti­fier à cha­cune de ses ap­pa­ri­tions d’un chant de cré­celle où le moindre “r” est rou­lé à l’en­vi comme sur la peau d’un tam­bour. Cha­cune de ses ap­pa­ri­tions fait un car­ton au­près du pu­blic. Gloire, donc, à Goz­zi et à son Dark Va­dor d’avant l’heure quand il est joué par une telle femme.

L’Oi­seau vert d’après Car­lo Goz­zi, adap­ta­tion Agathe Mé­li­nand, mise en scène Laurent Pel­ly, avec Ma­rilú Ma­ri­ni. Jus­qu’au 30 juin, Théâtre de la porte Saint-Mar­tin, Pa­ris Xe

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