Por­trait. Ma­ria­no For­tu­ny le ma­gni­fique

Alors que la mode re­plonge dans l’An­ti­qui­té grecque pour y re­trou­ver une har­mo­nie et une sim­pli­ci­té per­dues, le pa­lais Gal­lie­ra consacre une ré­tros­pec­tive à Ma­ria­no For­tu­ny, l’in­ven­teur du plis­sé mo­derne. Por­trait d’un gé­nie vé­ni­tien, et touche-à-tout.

L'Express (France) - L’Express diX - - Sommaire - TEXTE : JACQUES BRU­NEL

Il y a un siècle, le cu­bisme et Da­da étaient des cu­rio­si­tés ré­ser­vées aux es­prits pro­vo­ca­teurs. L’Eu­rope du goût rê­vait à la Grèce, ma­trice en­so­leillée où sont nés le ra­tio­na­lisme et la dé­mo­cra­tie. Pen­dant qu’à Beau­lieu-surMer, dans les Alpes-Ma­ri­times, la vil­la Ké­ry­los ac­cueille mo­saïques et bronzes an­tiques, on écoute le Pré­lude à l’après-mi­di d’un faune (Claude De­bus­sy) en li­sant La Jeune Parque (Paul Va­lé­ry) et Les Chan­sons de Bi­li­tis (Pierre Louÿs). La chute d’une ci­vi­li­sa­tion qui s’au­to­dé­truit en deux guerres mon­diales nour­rit ce re­tour aux fon­da­men­taux, op­po­sant au bric-à-brac fin de siècle un âge d’or tout d’har­mo­nie. De quoi s’in­ter­ro­ger sur le re­tour de l’An­ti­qui­té, ab­sente des po­diums de­puis le Thier­ry Mu­gler des an­nées 1980. Karl La­ger­feld, qui a fait dé­fi­ler tu­niques et spar­tiates pour sa col­lec­tion Croi­sière 2017, le jus­ti­fie : « Les cri­tères de la beau­té grecque sont tou­jours va­lables. On n’a ja­mais fait de plus belles sil­houettes de femmes. » A l’heure où le fu­tur est un ba­ril de poudre, où le rêve d’Orient tourne au cau­che­mar, le pas­sé idéa­li­sé reste un four­nis­seur d’exo­tisme au­tant qu’un ta­lis­man re­vi­go­rant. Du pas­sé, fai­sons table ou­verte… Chez d’autres – comme Ales­san­dro Mi­chele, qui vient de ra­ni­mer Guc­ci –, c’est la Re­nais­sance qu’on pille. Une pé­riode qui, son nom le dit, fut un revival de l’An­ti­qui­té… Tel est le contexte dans le­quel l’ex­po­si­tion For­tu­ny va ou­vrir ses portes au pa­lais Gal­lie­ra. Créa­teur de tis­sus, Ma­ria­no For­tu­ny est l’un de ceux qui res­sus­ci­tèrent la Grèce il y a près de cent ans. L’ex­cel­lence de sa pro­duc­tion et l’en­goue­ment qu’elle sus­ci­ta le placent par­mi les très grands créa­teurs. Ses car­nets de com­mandes sont un Bot­tin mon­dain de riches ex­cen­triques et d’ar­tistes en vogue, por­tés par un buzz en­thou­siaste. Sans doute parce que, comme l’écrit l’épouse du poète Hen­ri de Ré­gnier, « les robes, d’ha­bi­tude, n’ont qu’un ave­nir… Celles [de For­tu­ny] semblent dé­jà avoir un pas­sé, qui ajou­te­ra sa grâce mé­lan­co­lique. » Adop­tées par les stars de la scène – les ac­trices Sa­rah Bern­hardt, Ré­jane et Eleo­no­ra Duse, les dan­seuses An­na Pav­lo­va et Isa­do­ra Dun­can –, ces toi­lettes, qui

cap­tivent jus­qu’aux cou­tu­riers – Mme Paul Poi­ret se ma­rie en robe For­tu­ny –, s’an­nexent le Pa­ris chic (la com­tesse Gref­fulhe, la du­chesse de Gra­mont…) et bien­tôt, le gra­tin pla­né­taire. Com­mis­saire de l’ex­po­si­tion, So­phie Gros­siord re­cense ain­si l’égé­rie Al­ma Mah­ler, le prince de Prusse, le mil­liar­daire J. P. Mor­gan, mais aus­si nombre d’écri­vains, sou­vent re­pré­sen­tés par leurs épouses. Car les robes For­tu­ny, un pied dans l’His­toire, ex­cellent au sto­ry­tel­ling. Comme Proust, elles sont à la re­cherche du temps per­du : le nar­ra­teur en af­fuble la prin­cesse de Guer­mantes, ain­si que ses maî­tresses, Odette et Al­ber­tine. Ve­nise est le ren­dez-vous de cette in­ter­na­tio­nale for­tu­née qui des­cend, rap­pelle So­phie Gros­siord, « dans les meilleurs pa­laces, le Da­nie­li, l’Eu­ro­pa ». Une gon­dole les mène au pa­lais Pe­sa­ro Or­fei, près de la ba­si­lique San­ta Ma­ria del­la Sa­lute, sur le cam­po San Be­ne­to. Marbre de Pa­ros et co­lon­nades go­thiques, c’est l’un des plus opu­lents de la la­gune, as­sez vaste pour abri­ter un créa­teur ja­loux de sa so­li­tude et sa cen­taine d’ou­vriers. Ren­dez-vous des élé­gantes, le sho­wroom est au pre­mier étage. Or­né de ta­bleaux, de ta­pis, il est com­par­ti­men­té par de vastes ten­tures conçues par le maître des lieux, qui créent un cli­mat dra­ma­tique et pré­cieux sous la clar­té mor­do­rée des vi­traux. Chaque robe est une pièce unique, on en choi­sit, par­fois, le mo­tif et la teinte et on se la fait li­vrer quelques jours plus tard. Les chan­ceuses y croi­se­ront Ma­ria­no For­tu­ny y Ma­dra­zo, un Es­pa­gnol à barbe de conquis­ta­dor : af­fable, mais dis­cret, il tra­vaille et voyage beau­coup. En 1923, la cou­tu­rière Jeanne Lan­vin lui rend une longue vi­site, sui­vie par l’achat d’un tis­su. On y ver­ra aus­si Or­son Welles, ve­nu trou­ver le pour­point de son Othel­lo. Lors­qu’il s’ha­bille avec ses propres créa­tions, Ma­ria­no For­tu­ny res­semble à un mage. Qui est cet étrange per­son­nage, né à Gre­nade en 1871, édu­qué à Pa­ris ? Un fa­bri­cant de tis­sus, certes, mais avant tout un bon peintre. D’autres connaissent sur­tout ses ta­lents d’in­ven­teur, voire ses pho­to­gra­phies (« ex­tra­or­di­naires », di­ra Hel­mut New­ton). L’éclec­tisme chez lui n’est plus un dé­faut mais un don, chaque spé­cia­li­té ve­nant af­fû­ter l’autre. Ce Léo­nard de Vin­ci mo­derne est le fils du meilleur peintre es­pa­gnol de son temps – un orien­ta­liste que d’au­cuns com­pa­raient à Rem­brandt ou Goya – et le ne­veu du di­rec­teur du mu­sée du Pra­do. Ai­sée, sa fa­mille em­mé­nage à Ve­nise où elle re­çoit de He­re­dia, Al­bé­niz, Paul Mo­rand… Le jeune Ma­ria­no s’éprend de Wa­gner. Cet es­prit cu­rieux ne s’en tient pas à peindre des Wal­ky­ries, il adopte la vi­sion du com­po­si­teur qui vou­lait as­so­cier tous les arts. Et re­joint celle d’un John Rus­kin, théo­ri­cien de l’Arts & Crafts, qui prô­nait la pri­mau­té de l’ar­ti­san et l’étude des maîtres an­ciens. De ce pas­séisme exempt de nos­tal­gie, For­tu­ny ex­trait des in­no­va­tions ré­vo­lu­tion­naires. Il crée ses propres ou­tils (che­va­let mo­bile, lampes équi­pées de vide-poches, pa­pier pho­to­gra­phique…) et mo­bi­lise son sens de la lu­mière et des cou­leurs – et quelle ville en offre de plus pré­cieuses que Ve­nise ? – pour créer cette « cou­pole

7 7. La robe Del­phos, en taf­fe­tas de soie plis­sé ( vers 1909). A l’ar­rière- plan, une pein­ture sur bois réalisée par For­tu­ny.

8 8. Le maître des lieux dans sa bi­blio­thèque, en 1935.

9. L’ex­tra­va­gante mar­quise Ca­sa­ti en com­pa­gnie du peintre Bol­di­ni ( au centre) et d’un ami, en 1913. 9

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