So­cié­té. Di­ver­si­té ché­rie

2017 a a mar­qué l’ur­gence, pour la mode, de re­pré­sen­ter et de cé­lé­brer la dif­fé­rence. Plus que ja­mais, on a pu ob­ser­ver une va­rié­té d’ori­gines d’âges et d’iden­ti­tés sexuelles sur les po­diums, dans la presse… Ce n’est que le dé­but du che­min.

L'Express (France) - L’Express diX - - Sommaire - TEXTE : MAR­TA RE­PRE­SA

C’était une ré­ac­tion juste et vis­cé­rale aux po­li­tiques po­pu­listes en vi­gueur. Une ma­ti­née nei­geuse de fé­vrier à New York, la marque Gyp­sy Sport re­ce­vait une stan­ding- ova­tion à la fin de la pré­sen­ta­tion. La rai­son de cet en­thou­siasme ? Ve­nait de dé­fi­ler un cock­tail ex­plo­sif de man­ne­quins afro-amé­ri­cains, asia­tiques, mé­tisses, blancs et al­bi­nos de toutes les tailles, cer­tains queer, d’autres drag- queens ou trans­genres. Im­pos­sible pour les clients pré­sents dans la salle – presque tous des mil­le­nials – de ne pas se sen­tir concer­nés par le pa­ri de la marque. Une se­maine plus tard, Si­mone Ro­cha prou­vait que le po­dium n’a pas d’âge en fai­sant dé­fi­ler des femmes de 20 à 80 ans. A Mi­lan, Do­me­ni­co Dolce et Ste­fa­no Gab­ba­na mê­laient man­ne­quins, in­fluen­ceurs et co­pains de toutes les tailles, âges et cou­leurs (même des fa­milles !). Ver­dict ? La sai­son fut la plus di­ver­si­fiée à la­quelle on ait ja­mais as­sis­té. Se­lon le site Web B2B The Fa­shion Spot, 27,9 % des man­ne­quins de la sai­son n’étaient pas blancs : un vrai pro­grès même, tant la di­ver­si­té sur les po­diums de­meure un su­jet com­plexe. Et sur­tout, le re­flet d’une in­dus­trie qui avance à plu­sieurs vi­tesses. Dans un monde glo­ba­li­sé, il est lo­gique que les marques prennent en compte ce nou­veau pa­ra­digme. Pour­tant, si les bou­tiques poussent comme des cham­pi­gnons à Sin­ga­pour, Shan­ghai ou Du­baï, les maisons peinent à adap­ter leur es­thé­tique à celle de leurs ache­teurs po­ten­tiels. « Au fond, il s’agit d’une in­dus­trie truf­fée d’a prio­ri, qui a peur de sor­tir de sa zone de confort et de pen­ser de fa­çon plus ori­gi­nale » , com­mente Ca­ryn Frank­lin, pro­fes­seur de di­ver­si­té à l’uni­ver­si­té de King­ston (Royaume- Uni), et an­cienne ré­dac­trice chez I-D. « Sou­vent, ajou­tet- elle, l’ex­cuse pour évi­ter la va­rié­té consiste à in­vo­quer une éven­tuelle chute des ventes. Ain­si la croyance ha­bi­tuelle qu’un ma­ga­zine avec un man­ne­quin black ou asia­tique en cou­ver­ture ven­drait, en moyenne, 25 % en moins, c’est faux. » Ben Bar­ry, spé­cia­liste en mar­ke­ting et pro­fes­seur d’éga­li­té, di­ver­si­té et in­clu­sion à l’uni­ver­si­té Ryer­son, à To­ron­to (Ca­na­da), ne dit pas autre chose. Se­lon lui, l’idée do­mi­nante est tou­jours que les consom­ma­teurs « non- cau­ca­siens » ad­mirent la beau­té blanche et ne veulent s’as­so­cier qu’aux marques pro­mou­vant cette es­thé­tique. « Des an­nées de re­cherches avec plus de 3 000 consom­ma­trices m’ont prou­vé qu’il est 1,5 fois plus pro­bable qu’une femme noire achète un pro­duit s’il se trouve pro­mu par un man­ne­quin noir, car elle se sent in­cluse par la marque. Dans le cas des femmes blanches, l’in­ten­tion d’achat ne va­rie pas par rap­port à la cou­leur de peau du man­ne­quin, mais elles choi­si­ront la griffe qui s’aligne le plus avec leurs prin­cipes… Bref, la di­ver­si­té ne peut qu’être po­si­tive » , conclut-il. « Plus une en­tre­prise est grande, ob­serve Ca­ryn Frank­lin, plus ça prend du

temps de faire bou­ger les choses. Nous avons tous vu les man­ne­quins Win­nie Har­low en égé­rie De­si­gual, Ha­li­ma Aden sur les cam­pagnes American Eagle ou le top “plus size” Stella Du­val dé­fi­lant pour H & M. Mais la plu­part des maisons de luxe suivent en­core de vieux stan­dards. Et celles qui ne le font pas sont sou­vent celles qui se portent le mieux! » C’est le cas de Phi­lipp Plein qui, lors de son der­nier dé­fi­lé, a choi­si une ma­jo­ri­té de man­ne­quins non blancs, de toutes les tailles. Ou de Guc­ci, qui, sous Ales­san­dro Mi­chele, a fait de l’icône « trans » Ha­ri Nef une égé­rie, et dont la der­nière cam­pagne ne montre que des gar­çons et des filles black. Ou de Bal­main, qui a tou­jours cé­lé­bré la di­ver­si­té. « L’ex­clu­sion est in­ac­cep­table tout court ; une robe ne veut rien dire sans une femme à forte per­son­na­li­té de­dans », af­firme Oli­vier Rou­steing. « Pour ce­la, il faut don­ner du pou­voir aux femmes, les faire se sen­tir belles et fortes quels que soient leur ori­gine, leur sil­houette ou leur âge. Les quo­tas, eth­niques ou autres, ne suf­fisent pas, et ils sont in­sul­tants. Il faut évi­ter le cô­té freak show et in­té­grer l’idée de mul­ti­pli­ci­té dans la mode pas seule­ment de­vant les ca­mé­ras, mais aus­si der­rière. » Fi­na­le­ment, c’est simple : la vraie hé­té­ro­gé­néi­té vient de l’em­pa­thie. « Si les af­faires sont en­tiè­re­ment contrô­lées par des hommes blancs, il est dif­fi­cile de créer ce sen­ti­ment, es­time Ca­ryn. Il nous faut aus­si une plu­ra­li­té dans les as­pects créa­tifs et bu­si­ness du mi­lieu. Mais je suis op­ti­miste, tous les signes pointent dans la bonne di­rec­tion. » Des exemples de cette évo­lu­tion ? Les créa­trices bri­tan­niques Si­mone Ro­cha et Grace Wales Bon­ner, dont l’es­thé­tique même est une ex­plo­ra­tion des dif­fé­rents codes de beau­té. « Quand je des­sine, j’ai en tête des grands-mères, des mères et des filles, note Si­mone Ro­cha. Les trois gé­né­ra­tions ont tou­jours été mes clientes fi­dèles. Comment, donc, ne pas toutes les re­pré­sen­ter sur mon po­dium ? » Cet état d’es­prit est par­ta­gé par des di­rec­teurs de cas­ting comme la Nor­vé­gienne Ma­de­leine Øst­lie, spé­cia­li­sée dans le cas­ting sau­vage et qui compte Marc Ja­cobs par­mi ses clients, la sty­liste Ka­tie Grand ou le pho­to­graphe Tim Wal­ker. « J’ai gran­di dans une pe­tite ville ter­ri­ble­ment ri­gide quant à ses per­cep­tions de la beau­té, j’ai eu en­vie d’élar­gir le spectre, ra­con­tet- elle. Le street cas­ting per­met de mon­trer la beau­té de ceux qui, d’ha­bi­tude, sont mar­gi­na­li­sés. C’est un pur mé­tis­sage, comme dans la vraie vie. » Pour sa part, le Ja­maï­cain Deiwght Pie­ters crée un pont entre des marques à l’hé­ri­tage oc­ci­den­tal (Calvin Klein, Saint Laurent, Bur­ber­ry ou Chanel) et les beau­tés noires à tra­vers son agence de scou­ting Saint In­ter­na­tio­nal, qui ex­porte des man­ne­quins des Ca­raïbes. « Pour Chanel, il faut un vi­sage qui dise la “pa­ri­sia­ni­té”, la grâce in­tem­po­relle, l’élé­gance. Pour Vi­vienne West­wood, une pun­kette re­belle. Pour Cé­line, une femme in­tel­lec­tuelle au chic épu­ré. Ce­la est pos­sible si on part du prin­cipe qu’au­cune culture ni au­cun style ne sont li­mi­tés à un type de peau. » Triomphe ul­time, Deiwght a même réus­si à bou­le­ver­ser les cas­tings obs­ti­né­ment « cau­ca­siens » de Ve­te­ments avec une de ses filles ja­maï­caines, l’an­dro­gyne Na­ki De­pass. « Ce n’est que le dé­but d’une évo­lu­tion qui, on l’es­père, pas­se­ra à la vi­tesse su­pé­rieure dans les pro­chaines an­nées, au fur et à me­sure que des per­son­na­li­tés, comme Ed­ward En­nin­ful [le pre­mier ré­dac­teur en chef noir de l’édi­tion bri­tan­nique de Vogue, nom­mé en avril der­nier], pren­dront de plus en plus de pou­voir », consi­dère Ca­ryn. « Nous avons un rôle plus cru­cial que nous le pen­sons, pour­suit- elle. Il ne s’agit pas seule­ment de re­pré­sen­ter tous les consom­ma­teurs dans leur juste pro­por­tion ou de rompre avec une concep­tion de l’es­thé­tique ex­trê­me­ment li­mi­tée : nous avons aus­si une res­pon­sa­bi­li­té mo­rale visà-vis du pu­blic. Il y a du che­min à par­cou­rir, mais nous sommes, sans au­cun doute, sur la bonne voie. » Qu’a-t- elle en­vie de dire aux gens qui se sentent écar­tés du ca­non do­mi­nant ? « Cette dissemblance est votre point fort, ce qui vous rend unique, reconnaissable et créatif dans une so­cié­té sou­vent trop lisse. Vous, les Fran­çais, avez une ex­pres­sion qui ré­sume ce­la par­fai­te­ment : vive la dif­fé­rence ! »

« CETTE DISSEMBLANCE EST VOTRE POINT FORT, CE QUI VOUS REND UNIQUE, RECONNAISSABLE ET CRÉATIF »

Quand le ma­ga­zine Vo­gueUS pro­meut la di­ver­si­té et l’ab­sence de normes…

Le man­ne­quin grande taille Ash­ley Gra­ham a beau­coup fait pour cas­ser les ca­nons oc­ci­den­taux de la min­ceur.

Ty­ga, Ky­lie Jen­ner, Ca­rine Roit­feld et Phar­rell Williams au dé­fi­lé de Yee­zy, la marque de Ka­nye West, apôtre du mul­ti­cul­tu­ra­lisme.

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