Arts. De­nis Po­da­ly­dès ra­conte Sha­kes­peare à Ve­nise

De­nis Po­da­ly­dès, so­cié­taire de la Co­mé­die-Fran­çaise, signe la pré­face d’un beau livre qui met en re­gard Le Mar­chand de Ve­nise et Othel­lo, de Sha­kes­peare, et les ta­bleaux de la Re­nais­sance ita­lienne.

L'Express (France) - L’Express diX - - Sommaire - PRO­POS RE­CUEILLIS PAR GILLES MÉDIONI

Pour­quoi avez-vous in­ti­tu­lé cette pré­face « Co­sa men­tale » ?

Le livre invite à la rê­ve­rie et à la ré­flexion. Le lec­teur pro­jet­te­ra, je pense, le texte dans les pein­tures, et les pein­tures dans le texte, comme je l’ai fait moi-même na­tu­rel­le­ment en le dé­cou­vrant. Opé­ra­tion toute ima­gi­naire, chose men­tale, « co­sa men­tale » comme le di­sait Leo­nard de Vin­ci, à qui l’on doit l’ex­pres­sion « La pit­tu­ra e co­sa men­tale » (la pein­ture est chose men­tale). La mise en re­gard de Sha­kes­peare et de la pein­ture invite au jeu spi­ri­tuel, ou in­tel­lec­tuel, ou cé­ré­bral, ou oni­rique, comme on vou­dra, qui consiste à faire se mou­voir l’un dans l’autre. « Co­sa men­tale » aus­si, parce que le spec­ta­teur éli­sa­bé­thain ne voyait ja­mais re­pré­sen­té sur la scène ce que le texte dé­cri­vait. Les lieux étaient sou­vent men­tion­nés sur des pan­cartes et les ac­teurs se mou­vaient dans un dis­po­si­tif qui n’était pas fi­gu­ra­tif : il fal­lait donc tout ima­gi­ner.

Trou­ver les élé­ments de la quête qui dé­bouche sur une adé­qua­tion entre les ta­bleaux de la Re­nais­sance ita­lienne et l’oeuvre vé­ni­tienne de Sha­kes­peare… Avez-vous ima­gi­né ce pro­ces­sus que vous in­vi­tez à dé­clen­cher chez le lec­teur ?

Je pense qu’il n’y au­ra ja­mais par­faite adé­qua­tion, ce qui en fait jus­te­ment la sa­veur. Ce n’est pas un puzzle, même si ce­la tend vers ce­la, pour un es­prit at­ti­ré par le jeu d’em­boî­te­ment. Mais ça ne col­le­ra ja­mais à la per­fec­tion, ce qui per­met­tra de re­lan­cer le pro­ces­sus. Car les ta­bleaux ne livrent pas une illus­tra­tion des pièces, comme dans un livre pour en­fants, mais une « pos­si­bi­li­té » d’illus­tra­tion. Libre au lec­teur de dé­ci­der ou non, de choi­sir telle fi­gure plu­tôt que telle autre, de dé­ri­ver…

En quel sens cette pein­ture rend- elle jus­tice à la li­ber­té du texte de Sha­kes­peare ?

Elle four­nit quan­ti­té de sup­ports ar­chi­tec­tu­raux, de cou­leurs, de formes de vê­te­ments, d’air du temps, que Sha­kes­peare pou­vait bien avoir en tête, et qu’il dé­crit, dont il nour­rit ses mé­ta­phores, ses jeux de lan­gage, la pré­cio­si­té par­fois de son style. C’est le triomphe de l’es­prit, la cé­lé­bra­tion de la beau­té dans le lan­gage et dans les formes. Un mo­ment où la part obs­cure de l’hu­ma­ni­té est un peu mise en som­meil, ou moins triom­phante, car his­to­ri­que­ment la bar­ba­rie et l’hor­reur co­existent avec la beau­té et le pro­grès. Mais il y a, dans l’art re­nais­sant, comme dans l’oeuvre de Sha­kes­peare, une vo­lon­té de voir dans l’Homme et dans la Na­ture quelque chose qui l’em­porte sur les forces du Mal.

Pour­quoi, se­lon vous, était-il fas­ci­né par Ve­nise ?

Fas­ci­né, on ne sait pas. Il de­vait connaître Ve­nise par les ro­mans ita­liens qui ar­ri­vaient à Londres, qu’on tra­dui­sait, et qui ren­con­traient un grand suc­cès : (no­tam­ment ce­lui dont est ins­pi­ré Ro­méo et Ju­liette). Il connais­sait pro­ba­ble­ment cer­tains ta­bleaux. C’était une ci­té-phare qui pos­sé­dait sû­re­ment pour le spec­ta­teur du temps quelque chose de na­tu­rel­le­ment at­ti­rant, comme toute l’Ita­lie d’ailleurs. Ce­la four­nis­sait à ses his­toires ce qu’on ap­pe­lait au xixe siècle une « cou­leur lo­cale » : un par­fum de raf­fi­ne­ment, de ri­chesse, de sen­sua­li­té, de mal­ver­sa­tion aus­si, comme en gé­nèrent les ci­tés flo­ris­santes et em­blé­ma­tiques. Et la trans­po­si­tion per­met­tait de contour­ner la cen­sure. On est en tout cas à peu près cer­tain qu’il n’y est ja­mais al­lé.

Mi­chel Bou­quet, rap­pe­lez-vous dans la pré­face, conseillait aux élèves du Conservatoire d’ « al­ler au mu­sée voir les ta­bleaux de maître. » Avez-vous sui­vi ce conseil ?

Oui, j’ai par­fois tâ­ché d’imi­ter des por­traits ; je me suis ins­pi­ré de cer­taines ex­pres­sions. J’ai tou­jours ado­ré les por­traits du Ti­tien par exemple. Ou ce ma­gni­fique por­trait de jeune homme exé­cu­té par Fi­lip­pi­no Lip­pi, dont la mé­lan­co­lie noble me sé­dui­sait. J’en avais le pos­ter dans ma chambre, ache­té au mu­sée des Of­fices, à Flo­rence.

Com­ment Mi­chel Bou­quet par­lait-il de Sha­kes­peare aux élèves ? Du Mar­chand de Ve­nise et d’Othel­lo ?

Nous n’avons pas étu­dié ces pièces. Je me sou­viens juste qu’il at­ti­rait notre at­ten­tion sur l’es­prit de la Re­nais­sance ; Sha­kes­peare de­vait se jouer, di­sait-il, no­tam­ment pour les scènes d’amour, avec ce goût de l’es- prit, de la tour­nure, d’une chose pré­cieuse et comme sus­pen­due ; il fal­lait comme ces­ser d’agir – de jouer – et faire sen­tir cet en­thou­siasme pour la beau­té, le raf­fi­ne­ment, ce goût de la beau­té pour elle-même, choses qui, di­sait-il, étaient ab­sents du théâtre fran­çais. C’est tout à fait juste, je le pense tou­jours, pour ai­der à dire, à com­prendre et à ex­pri­mer de fa­çon per­ti­nente et sen­sible les mille cir­con­vo­lu­tions de la poé­sie sha­kes­pea­rienne.

Par­mi les peintres qui ac­com­pagnent dans le livre ces deux pièces, les­quels vous ins­pirent le plus ?

J’aime Ti­tien, Gior­gione, tous à vrai dire : ces peintres dé­cou­verts avec stu­pé­fac­tion, émer­veille­ment, dans mon jeune âge.

Pour­quoi est-il si im­por­tant que les ta­bleaux ne figent pas la re­pré­sen­ta­tion. Quel se­rait l’écueil ?

Rendre le texte illus­tra­tif ou le ta­bleau fixe comme un dé­cor. L’ima­gi­na­tion doit sup­pléer, ajou­ter quelque chose et mé­ta­mor­pho­ser texte et ta­bleau, ne pas s’en te­nir à la fi­gu­ra­tion, mais sai­sir toutes les nuances de sen­ti­ments et de pen­sées qui af­fleurent. Si on s’at­tarde sur le texte ou le ta­bleau, si on prend son temps, on ver­ra que tout bouge, tout ra­conte, et alors d’autres sil­houettes, ombres, créa­tures, chi­mères, naissent et pro­li­fèrent, comme des monstres. La beau­té de ce livre ne doit sur­tout pas faire pen­ser que la meilleure ma­nière de mon­ter Sha­kes­peare se­rait de fa­bri­quer des dé­cors à l’iden­tique des ta­bleaux. Ce se­rait ter­ri­ble­ment ré­duc­teur et même stu­pide. C’est pour­quoi je tiens à la no­tion de « co­sa men­tale » . La re­pré­sen­ta­tion à la­quelle invite la lec­ture des pièces en re­gard des ta­bleaux, à la contem­pla­tion des ta­bleaux en re­gard des textes est une re­pré­sen­ta­tion pu­re­ment rê­vée, dont la concré­ti­sa­tion est d’ailleurs im­pos­sible, sté­rile et inu­tile. On sait, lors­qu’on conçoit un dé­cor pour une pièce, que la réa­li­sa­tion « par­faite » ou par­fai­te­ment « fi­gu­ra­tive » tra­hit et dé­truit sou­vent la vi­sion pure qu’on s’en était faite. Il vaut mieux jouer des mé­to­ny­mies, des mé­ta­phores, trans­po­ser, gar­der des cou­leurs, des formes, des ef­fets de lu­mière. Si­non, on bas­cule dans la re­cons­ti­tu­tion, le cô­té Puy du Fou, le pit­to­resque au sens plat ou publicitaire. Le livre ou les pièces cé­lèbrent avant tout l’ima­gi­na­tion. C’est elle qui nous guide dans le foi­son­ne­ment de l’oeuvre et des re­pré­sen­ta­tions. Sha­kes­pea­reàVe­nise. Edi­tions Diane de Sel­liers. 2 vo­lumes de 320 et 352 p., 285 €. Pa­ru­tion le 26 oc­tobre. Al­bumS­ha­kes­peare, par De­nis Po­da­ly­dès. Pléiade/ Gallimard, 256 p.

De­nis Po­da­ly­dès fait siens les mots de De Vin­ci : « La pein­ture est chose men­tale. »

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