Voyage. Can­ta­brie à l’abri du monde

C’est une Es­pagne se­crète, loin des plages sur­peu­plées de la Cos­ta del Sol et des pay­sages arides des Ba­léares. Verte, ven­teuse et pleine de charme.

L'Express (France) - L’Express diX - - Sommaire - texte : mar­ta re­pre­sa pho­tos : ro­nan guillou pour l'ex­press diX

Ou­bliez tout ce que vous connais­sez sur le pays : les vibes d’Ibi­za, les plaines dé­ser­tiques et les dan­seurs de fla­men­co an­da­lous. Ou Be­ni­dorm et Mar­bel­la, qui voient dé­fer­ler, du­rant la pé­riode es­ti­vale, des hordes de tou­ristes an­glais. Il existe une ré­gion bien au Nord, aux an­ti­podes de ce que les Es­pa­gnols ap­pellent le tou­risme « de sol y playa » . Ici en Can­ta­brie, le so­leil n’est pas tou­jours ga­ran­ti, mais les larges plages de sable clair valent qu’on s’y at­tarde. Pour les plus aven­tu­reux, il suf­fi­ra de bra­ver le cli­mat im­pré­vi­sible de cette pe­tite ré­gion si­tuée entre le Pays basque et les As­tu­ries – pré­voir un pull et un K-way mais aus­si des shorts et des maillots de bain –, pour vivre une ex­pé­rience es­pa­gnole 100 % in­édite. Si la ré­gion est ac­ces­sible par les tran­sports en commun, la voi­ture est vi­ve­ment re­com­man­dée pour sillon­ner le pays en toute li­ber­té. D’abord se di­ri­ger vers l’ouest en par­tant de la grande ville de Bil­bao. On em­prunte les pe­tites routes qui longent les côtes nord, bor­dées d’eau tur­quoise, de sable blanc et de verts pâ­tu­rages. Le mieux reste en­core de se perdre dans les pe­tits vil­lages aux alen­tours ; à Cas­tro Ur­diales, La­re­do ou San­toña – fa­meux pour ses an­chois – avant de pas­ser par San­tan­der, ca­pi­tale de la ré­gion et ville bal­néaire qui compte près de 170 000 ha­bi­tants. C’est là que vient d’être inau­gu­ré le très at­ten­du Cen­tro Botín, un mu­sée d’art contem­po­rain ni­ché dans un bâ­ti­ment ul­tra­mo­derne – les ur­ba­nistes hurlent au sac­cage du pay­sage de la baie – conçu par l’ar­chi­tecte Ren­zo Pia­no. Après la vi­site, un tour de la ville s’im­pose, pour dé­cou­vrir les plages de El Sar­di­ne­ro, le châ­teau de la Mag­da­le­na – où la fa­mille royale pas­sait ses étés jus­qu’au dé­but du xxe siècle et de­ve­nu au­jourd’hui une uni­ver­si­té – et la pé­nin­sule de El Pun­tal, une im­mense plage aux eaux très calmes à la­quelle on ac­cède par ba­teau. Pour un peu plus de dé­pay­se­ment, il fau­dra pous­ser vers l’ouest, di­rec­tion Co­mil­las et San Vi­cente de la Bar­que­ra, deux vil­lages de pê­cheurs peu­plés de 2 000 et 4 000 ha­bi­tants qui ont mi­ra­cu­leu­se­ment échap­pé au tou­risme de masse om­ni­pré­sent en Es­pagne de­puis les an­nées 1960. Cer­clés par le parc na­tu­rel de Oyambre, ces vil­lages ont gar­dé le contact avec la na­ture et sé­duisent par leur ar­chi­tec­ture tra­di­tion­nelle où do­minent les grandes mai­sons en pierre grise. La route pour ar­ri­ver à Co­mil­las ser­pente à tra­vers vil­lages, champs de maïs, ver­doyantes col­lines et prés peu­plés de vaches, mou­tons et chèvres… jus­qu’à la mer. Si ce vil­lage est si spé­cial, ce n’est pas unique- ment pour sa pe­tite et char­mante plage sans vagues ni cou­rants (par­faite pour les en­fants), mais aus­si pour son his­toire, unie à celle d’An­to­nio Ló­pez y Ló­pez, fils de pê­cheurs lo­caux, qui par­tit à l’aven­ture à Cu­ba au mi­lieu du xixe siècle pour re­ve­nir, vingt ans plus tard, en homme le plus riche d’Es­pagne. A son re­tour, il com­man­da la construc­tion du pa­la­cio de So­brel­la­no, de l’uni­ver­si­té pon­ti­fi­cale, ima­gi­née par Joan Mar­to­rell et Lluís Do­me­nech i Mon­ta­ner, pion­niers de l’Art nou­veau. Ain­si que le tout pre­mier pro­jet d’An­to­ni Gaudí, un pe­tit pa­lais sor­ti tout droit d’un conte de fées – dé­tour obli­gé pour les fé­rus d’ar­chi­tec­ture – que les ha­bi­tants du vil­lage bap­ti­se­ront El Ca­pri­cho. Les deux grands clans des Güell ou des Al­ba, les puis­santes fa­milles lo­cales, y passent en­core, leurs va­cances et leurs longs week-ends, squat­tant, chaque ven­dre­di, le mar­ché, où ils achètent des pro­duits du ter­roir avant de dé­gus­ter le cho­co­late con chur­ros de ri­gueur. On les croise aus­si sur­fant sur les vagues. N’ayez crainte : mal­gré sa ré­pu­ta­tion snob, Co­mil­las est loin d’être l’équi­valent es­pa­gnol de l’île de Ré. Pas de car­rés Her­mès ni de col­liers de perles en vue. En re­vanche, les vieux pulls en laine troués, les kaf­tans en ma­cra­mé et le tie and dye fa­çonnent le

style lo­cal. Ce dress-code « hip­pie chic » fait par­tie d’un ac­cord ta­cite an­ti-show off adop­té par toute la po­pu­la­tion, de la fa­mille bour­geoise avec sa nan­ny an­glaise aux « van li­fers » pré­pa­rant leur ca­fé ma­ti­nal à même le feu sur les plages de Oyambre, Ger­ra, Merón et San Vi­cente. Mais la meilleure fa­çon de s’im­pré­gner de la culture des lieux reste, sans au­cun doute, d’adop­ter les hob­bies des lo­caux en s’adon­nant à la pra­tique du surf, aus­si po­pu­laire dans le coin que les bo­los, un jeu de bow­ling à l’es­pa­gnole, vé­ri­table ri­tuel sur les places de tous les vil­lages can­tabres. « C’est ici que le surf es­pa­gnol est né », ex­plique Joa­quín Vi­na­za, sur­feur lo­cal et fon­da­teur de l’école H2O. « Au dé­but, ce sport, avec son li­fe­style et sa phi­lo­so­phie wild, fut le meilleur moyen pour les jeunes d’échap­per à l’Es­pagne fran­quiste des an­nées 1960. Ceux qui avaient la chance de voya­ger rap­por­taient de l’étran­ger des planches, des che­mises ha­waïennes et des al­bums des Beach Boys, et ce jus­qu’à la fin de la dé­cen­nie, quand le pre­mier sha­per – fa­bri­cant ar­ti­sa­nal de planche – es­pa­gnol s’éta­blit dans le vil­lage de Lo­re­do, en Can­ta­brie, at­ti­rant ain­si des hordes de hip­pies ve­nus de toute l’Eu­rope. Cer­tains d’entre eux y ont même élu do­mi­cile à vie », ajoute-t-il. Au­jourd’hui, au vil­lage de San Vi­cente; il est im­pos­sible de tom­ber sur une rue dé­pour­vue de surf-shops. Mais même si les vagues sont prises d’as­saut en été (ce n’est pas le cas en sep­tembre et oc­tobre, pé­riodes par­faites pour s’ini­tier au sport), les lo­caux, ha­bi­tués de­puis tou­jours aux va­can­ciers, res­tent ici bien­veillants quand d’autres ré­gions de l’Es­pagne com­mencent à re­je­ter le tou­risme de masse. Si tâ­ter du rou­leau ne vous ex­cite pas, vous pou­vez tou­jours lon­ger la côte à vé­lo, grim­per sur un paddle dans l’es­tuaire de Oyambre, ran­don­ner sur le Monte Co­ro­na, ou dis­pu­ter une par­tie de golf sur le ter­rain de San­ta Ma­ri­na. Ce­lui-ci bé­né­fi­cie d’une vue pa­no­ra­mique sur l’océan et les Pi­cos de Eu­ro­pa (les pics d’Eu­rope), une chaîne de mon­tagnes, culmi­nant à plus de 2 500 mètres, si­tuée à seule­ment une heure en voi­ture de la plage – en hi­ver, il est pos­sible de sur­fer et de skier dans la même jour­née. Les fans d’es­ca­lade peuvent même s’aven­tu­rer dans l’in­té­rieur des terres, di­rec­tion le vil­lage de Potes, pour une via fer­ra­ta, une ac­ti­vi­té in­ter­mé­diaire entre la ran­don­née pé­destre et l’es­ca­lade, dans les gorges de la Her­mi­da (la com­pa­gnie d’un guide lo­cal est for­te­ment re­com­man­dée, l’ex­pé­rience en vaut la peine mais n’est guère ai­sée !). Avec des tem­pé­ra­tures os­cil­lant entre 14 et 24 °C, la fin du mois de sep­tembre est idéale pour les ac­ti­vi­tés de plein air et même pour s’aven­tu­rer à la plage… le seul risque étant de de­voir af­fron­ter une grosse averse. Si la mé­téo peut chan­ger dix fois en une jour­née, la Can­ta­brie est per­çue comme une ré­gion de mous­son per­ma­nente. Ce n’est pas to­ta­le­ment faux. Im­pos­sible de pas­ser par la Can­ta­brie sans goû­ter à la gas­tro­no­mie lo­cale qui, avec les ta­pas, le jamón et la tor­tilla ven­dus à chaque coin de rue, pos­sède aus­si ses par­ti­cu­la­ri­tés. A Co­mil­las et San Vi­cente, où la pêche se pra­tique en­core à la ligne, de fa­çon lo­cale et éco­res­pon­sable, les plats les plus po­pu­laires dé­clinent les pois­sons bleus, comme les sar­dines, les chin­chards ou la bo­nite… sans ou­blier les ra­bas, des ca­la­mars frits que l’on bou­lotte à l’heure de l’apé­ro. Ra­re­ment cer­ti­fiés bio, fruits et lé­gumes lo­caux sont néan­moins sou­vent culti­vés par des pe­tits pro­duc­teurs dans leur jar­din et ven­dus au mar­ché, tout comme le lait frais, les yaourts et les gâ­teaux à base de beurre comme la que­sa­da, sem­blable au flan, et le so­bao pa­sie­go, une sorte de quatre- quarts. En ap­pa­rence ré­ser­vés et tou­jours vê­tus de leurs bleus de tra­vail, les éle­veurs sont, comme les pê­cheurs, ba­vards et ta­quins si on lance la conver­sa­tion. IIs vous ré­vè­le­ront même les che­mins des plus jo­lies pro­me­nades. Ain­si l’église de Rui­lo­ba qui, du haut d’une col­line, do­mine la mer. Ou No­vales, l’en­droit par­fait pour ad­mi­rer les « ca­sas de in­dia­nos » , ces châ­teaux du xviie siècle avec une ar­chi­tec­ture de tra­di­tion sud-amé­ri­caine et des jar­dins sou­vent peu­plés de pal­miers. Ils ont été construits par des Es­pa­gnols par­tis en Amé­rique et re­ve­nus au pays for­tune faite. Quel que soit votre pro­gramme, l’ex­pé­rience en pleine na­ture est ga­ran­tie… sur­tout si vous dé­ci­dez d’igno­rer votre té­lé­phone, ai­dé en ce­la par un ac­cès au Wi­fi et à la 4G aléa­toire. Et lorsque l’heure vien­dra de quit­ter la Can­ta­brie, vous vous sen­ti­rez heu­reux et en har­mo­nie avec la na­ture. La Can­ta­brie est l’an­ti­dote par­fait contre le spleen post- es­ti­val, le temps d’un long week-end pen­dant l’été in­dien.

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