In­ter­view. Fran­çois Bus­nel

Le jour­na­liste a lan­cé, en jan­vier der­nier, Ame­ri­ca pour té­moi­gner des an­nées Do­nald Trump. Une re­vue po­li­tique et lit­té­raire, lu­cide et hu­ma­niste dans la­quelle les écri­vains les plus pres­ti­gieux té­moignent, à leur fa­çon, d’un pays désen­chan­té. Ex­pli­ca­tio

L'Express (France) - L’Express diX - - Sommaire - PRO­POS RE­CUEILLIS PAR LYDIA BACRIE

La re­vue Ame­ri­ca a été ima­gi­née au len­de­main de l’élec­tion de Trump. Avec quel ob­jec­tif ?

Nous avons sou­hai­té être les mé­mo­ria­listes d’une époque sans pré­cé­dent dans l’his­toire des Etats- Unis. Qu’on le veuille ou non, Trump gou­verne la pla­nète. Il s’en­rhume à la Mai­son-Blanche, et c’est le monde en­tier qui éter­nue. Pour de­ve­nir les mé­mo­ria­listes de ce temps-là, on ne peut se conten­ter de 10 pages – même ex­cel­lentes – dans un ma­ga­zine. Avec Eric Fot­to­ri­no [co­di­rec­teur de la rédaction et co­fon­da­teur d’Ame­ri­ca], on s’est dit qu’il en fal­lait au moins 200, tous les tri­mestres. Notre but ? Res­tau­rer le temps long de l’en­quête, du re­por­tage. Ou­blier l’im­mé­dia­te­té de la pun­chline, la pen­sée ré­duite à un slo­gan. L’idée est de ne pas ju­ger, de ne pas se mo­quer, mais d’es­sayer de com­prendre. Ce qui m’a frap­pé au len­de­main des élec­tions, c’est que les ex­perts se sont trom­pés. Ils nous ont dit : « Trump ne peut pas être élu. C’est Hilla­ry Clin­ton, c’est évident. » Ce sont les mêmes qui ont af­fir­mé que le Brexit n’ar­ri­ve­rait pas et que Ma­rine Le Pen ne se­rait pas pré­sente au se­cond tour. Pour­quoi se sont-ils trom­pés ? Parce qu’ils ne vont plus sur le ter­rain. Ils voyagent en bu­si­ness class, tra­versent le pays en li­mou­sine et ne voient rien du pays. Et à cô­té de ce­la, il est frap­pant de consta­ter – en li­sant les ro­mans amé­ri­cains – com­bien les écri­vains sont en prise avec le réel.

Vous avez pri­vi­lé­gié les écri­vains au dé­tri­ment des ex­perts. Ceux- ci qui vont sur le ter­rain, que voient-ils ?

Une Amé­rique qui part à vau-l’eau. Une Amé­rique prête à vo­ter pour la pre- mière grande gueule qui se pointe. Pour ce­la, il suf­fit de prendre un bus, de s’ar­rê­ter dans un mo­tel à 17 dol­lars tout com­pris. Là, vous al­lez en­tendre d’autres gens. Cer­tains d’entre eux n’ont plus de dents. Pour­quoi ? Parce qu’ils n’ont pas de sé­cu­ri­té so­ciale et qu’al­ler chez le den­tiste coûte trois packs de bières. Ils vous di­ront qu’ils pré­fèrent s’ar­ra­cher eux-mêmes une dent pour s’ache­ter leurs bières. Ils ont 75 ans, pas de re­traite et sont obli­gés de bos­ser dans le mo­tel. Ils n’en sont pas les pa­trons, ils net­toient les WC. Et ils ont glis­sé leur bul­le­tin pour Trump alors qu’ils étaient mi­li­tants contre la guerre du Viet­nam ou par­ti­sans de Ken­ne­dy. C’est le pa­ra­doxe. Ils ne sont pas for­cé­ment fa­chos ou ré­acs. Ils en ont marre.

Tout ce­la est dans les cam­pagnes. C’est vrai aus­si dans les villes ?

La plu­part sont gan­gre­nées par les zones pé­ri­ur­baines. Les centres his­to­riques sont très beaux et la rai­son en est simple. Pour plaire aux bo­bos et at­ti­rer les tou­ristes, on res­taure les down­town et on laisse pros­pé­rer, à l’ex­té­rieur des villes, une mi­sère dont on se fout com­plè­te­ment. Il y a des ca­ra­vanes à l’in­fi­ni qui sont ha­bi­tées par des Noirs, des Por­to­ri­cains, des his­pa­niques. Pas d’école, pas de dis­pen­saire. Seule­ment de la vio­lence, du tra­fic de drogue, une mi­sère in­di­cible.

Et par­tout, une dés­illu­sion…

Elle est d’au­tant plus dé­vas­ta­trice qu’elle ba­foue le rêve amé­ri­cain. Les Etats- Unis sont un pays de mi­grants. Les grands- pa­rents sont ve­nus d’Ukraine, de Po­logne, de Co­rée, du Viet­nam,

d’Ir­lande… C’est aus­si vrai pour Do­nald Trump, dont le grand- père était al­le­mand. Et ce­la re­monte à trois gé­né­ra­tions seule­ment ! Au­jourd’hui, on vient tou­jours pour un rêve mais il n’existe plus. Le désen­chan­te­ment est à la ra­cine du trum­pisme.

Quels écri­vains, au­jourd’hui, sont les mé­mo­ria­listes de cette Amé­rique ?

Quand on lit le der­nier John Ir­ving, les nou­veaux Rus­sell Banks ou Do­nald Ray Pol­lock, on voit les élec­teurs qui ont por­té Trump à la pré­si­dence. Ils nous ra­content l’Amé­rique des marges, qui de­vient l’Amé­rique qui gagne. Ri­chard Ford dé­crit les ban­lieues, Rus­sell Banks, le mi­lieu ou­vrier, John Ir­ving, les or­phe­lins et les lais­sés pour compte… Il va dans les Ddass lo­cales et es­saie de com­prendre ce que ce­la va don­ner plus tard : des ré­si­lients ou des tueurs en sé­rie. Au­cun ne veut dé­non­cer. Ils énoncent, mettent un nom sur les choses.

La plu­part sont an­ti-Trump. La lit­té­ra­ture amé­ri­caine a-t- elle une tra­di­tion dé­mo­crate ?

Les écri­vains ont une sen­si­bi­li­té plus proche des dé­mo­crates que des ré­pu­bli­cains. Nor­man Mai­ler, Su­san Son­tag… Les fi­gures in­tel­lec­tuelles amé­ri­caines s’ins­crivent dans cette tra­di­tion. Peu ont sou­te­nu Rea­gan, Nixon ou Bush. Mais n’ou­blions pas que l’Amé­rique est le pays des li­ber­tés, avec ce fa­meux pre- mier amen­de­ment. On a le droit de tout pen­ser, y com­pris des idées ter­ri­fiantes. De­puis l’élec­tion de Trump, il y a un mou­ve­ment qui gran­dit au Co­lo­ra­do et qui as­sure que la terre est plate ! Ces flat ear­thers sont sou­te­nus par les ré­pu­bli­cains et ont mul­ti­plié par quatre leurs au­diences. Et tout ce­la co­ha­bite avec Phi­lip Roth…

Les écri­vains que vous pu­bliez cherchent-ils à se consti­tuer en communauté, pour ren­for­cer leur contre-pou­voir ?

Les au­teurs ne se pensent pas comme un corps in­tel­lec­tuel, au contraire des Fran­çais ou des Eu­ro­péens. Ils sont une somme d’in­di­vi­dua­li­tés et, par ailleurs, leur dis­cours est mi­no­ri­taire. Il n’y a pas de sta­tut d’in­tel­lec­tuel aux EtatsU­nis, ex­cep­té à New York et, dans une moindre me­sure, à San Fran­cis­co, Chi­ca­go ou Los An­geles.

Com­ment tra­vaillez-vous avec les au­teurs ?

Lorsque nous avons eu l’idée d’Ame­ri­ca, le 7 jan­vier der­nier, j’ai pen­sé qu’il fal­lait d’abord de­man­der l’avis d’écri­vains amé­ri­cains. J’ai en­voyé quelques mails à Ri­chard Ford, à To­ni Mor­ri­son… en leur pro­po­sant de nous don­ner des textes ( je dis bien don­ner), et de nous re­ce­voir pour des grands en­tre­tiens. Ils ont tout de suite ac­cep­té. To­ni Mor­ri­son m’a dit : « C’est un pôle de ré­sis­tance, ta re­vue. » De­puis, d’autres nous ont re­joints : Sal­man Ru­sh­die, Paul Aus­ter, Tom Wolfe… Et c’est un vrai suc­cès. On est à 40 000 exem­plaires pour le pre­mier nu­mé­ro. Sans abon­ne­ment, sans pu­bli­ci­té, sans groupe de presse pour nous ac­com­pa­gner.

Vous pu­bliez éga­le­ment des écri­vains étrangers.

Nous sou­hai­tons la plus grande ou­ver­ture pos­sible. Phi­lippe Bes­son a tra­ver­sé pour nous les Etats du Mis­sou­ri, de l’Ala­ba­ma, du Ten­nes­see, et il nous ra­conte, dans le pro­chain nu­mé­ro, sa plon­gée dans l’Amé­rique ho­mo­phobe de Trump. Ro­ber­to Sa­via­no est en train de faire une grande en­quête. Ita­lien, condam­né à mort par la Ca­mor­ra… Il m’a de­man­dé 25 pages. Bien sûr, j’ai dit « ok » .

Vous n’ou­vrez pas seule­ment vos co­lonnes à des an­ti-Trump…

En ef­fet. Dans le même nu­mé­ro, nous pu­blions un texte de James Ell­roy, qui n’est pas vrai­ment an­ti-Trump. Il est, se­lon moi, l’un des meilleurs. Der­rière ses pi­tre­ries mé­dia­tiques, il a construit une oeuvre gé­niale en jouant avec les théo­ries du com­plot. Il dit clai­re­ment les choses : « Je ne suis pas ra­ciste, je ne suis pas ho­mo­phobe, mais je suis un ré­ac­tion­naire né. » Etre ré­ac’, pour Ell­roy, c’est vivre dans le pas­sé.

Pour­quoi adhère-t-il à Trump ?

Il le voit comme un pion­nier, quel­qu’un ca­pable de faire bou­ger les choses. Pour lui, on peut être conser­va­teur et ré­pu­bli­cain sans être fas­ciste. Il faut confron­ter les idées pour en­trer dans la com­plexi­té des choses.

Est- ce im­por­tant que cette re­vue soit édi­tée hors des Etats- Unis ?

Oui. Ru­sh­die, par exemple, me dit qu’il ne peut écrire sur l’Inde qu’en étant hors de son pays. James Joyce a es­sayé d’écrire Ulysse à Du­blin pen­dant douze ans, avant de s’exi­ler à Zu­rich où il a pu le faire. Je crois à la ver­tu de la dis­tance.

Dans l’ana­lyse de ces écri­vains, y a-t-il, aus­si, la faillite d’Oba­ma ?

C’est un ta­bou. Tout le monde se tait, mais beau­coup le pensent. Beau­coup de Noirs ont vo­té Trump, parce qu’ils se sont sen­tis aban­don­nés… Pour eux, Oba­ma était un no­table qui ve­nait de Har­vard, de Chi­ca­go, pour ha­bi­ter la Mai­son-Blanche. Oba­ma n’a peut-être pas me­su­ré à quel point re­va­lo­ri­ser la culture, la connais­sance et les di­plômes, a créé une frac­ture. On peut lui re­pro­cher aus­si de ne pas avoir ré­glé la ques­tion ra­ciale. A l’époque de Fer­gu­son [ma­ni­fes­ta­tions sui­vies d’émeutes, en 2014, après qu’un Noir non ar­mé a été tué par un po­li­cier blanc], il n’a sans doute pas condam­né [cette in­jus­tice] avec as­sez de vi­ru­lence.

Il y a aus­si un pays de­puis tou­jours pa­ra­doxal…

L’Amé­rique est le pays des ex­trêmes. Ca­pable de pas­ser d’un double règne Bush à un double règne Oba­ma pour ar­ri­ver à Trump. Il y a un en­droit que j’adore : le Dakota du Sud. Pas de prin­temps, pas d’au­tomne. L’été, il fait 40 °C, l’hi­ver, -30 °C, et tu bas­cules en dix jours de l’un à l’autre. C’est ça, les USA.

Vous pré­voyez de pu­blier la re­vue du­rant les quatre ans du man­dat de Trump, mais ira-t-il au bout ?

Tout est pos­sible. S’il vient à dé­mis­sion­ner, ce se­ra presque ro­ma­nesque. Il peut se dire : « J’en ai marre, je vais faire plus d’ar­gent ailleurs. » Il peut être em­pê­ché par le FBI, mais ça pren­dra un peu de temps. Ame­ri­ca est, en tout cas, une re­vue éphé­mère que l’on ar­rê­te­ra à la fin du man­dat Trump. Il faut la col­lec­tion­ner, comme un livre. D’ici là, j’es­père avoir réuni une cin­quan­taine d’écri­vains, mé­mo­ria­listes de cette étrange pé­riode de quatre ans.

Si Ma­rine Le Pen avait été élue, au­riez-vous ima­gi­né cette re­vue ?

Peut-être. Et on y au­rait re­trou­vé des si­mi­li­tudes. Ce sont les trans­pa­rents, les in­vi­sibles, qui ont élu Trump. Les mêmes qui ont vo­té Ma­rine Le Pen en France.

En France, existe-t-il da­van­tage une communauté d’écri­vains ?

Je di­rais plu­tôt une gé­né­ra­tion qui ra­conte la vie, le réel en France. Ces écri­vains suivent la pen­sée de Ca­mus. Il di­sait : « Mal nom­mer les choses, c’est ajou­ter du mal­heur au monde. » Ne pas les nom­mer du tout, c’est en­core pire. Ils ont le cou­rage de par­ler d’ho­mo­sexua­li­té, de fa­na­tisme, de dé­pres­sion. Ils font le bou­lot et le pu­blic suit.

Qui sont-ils ?

Oli­vier Adam, Em­ma­nuel Car­rère, May­lis de Ke­ran­gal, Syl­vain Tes­son, Laurent Gau­dé, Joël Di­cker, Ma­thias Enard, Leï­la Sli­ma­ni… Ils ont entre 30 et 50 ans, s’em­parent du réel dans leurs fic­tions et offrent un re­gard sur le monde. Quand Syl­vain Tes­son ra­conte la Rus­sie en s’im­mer­geant, dans Bé­ré­zi­na ou dans Les Fo­rêts de Si­bé­rie, c’est pas­sion­nant. Quand Em­ma­nuel Car­rère pu­blie des re­por­tages à la pre­mière per­sonne du sin­gu­lier dans la re­vue XXI, c’est for­mi­dable !

Pen­sez-vous que la fic­tion soit au plus près de la vé­ri­té ?

On veut al­ler tel­le­ment vite qu’on l’ou­blie. La vé­ri­té né­ces­site du temps pour se dé­ployer, se ré­vé­ler. Elle n’est ja­mais quelque chose qui s’af­firme. Un bon livre a be­soin de 300 pages, une sé­rie de huit sai­sons pour dé­voi­ler l’épi­sode ul­time. La vé­ri­té n’est pas simple, elle a be­soin du pa­ra­doxe. La fic­tion, c’est le pa­ra­doxe su­prême. J’in­vente, mais je dis vrai.

Le pre­mier nu­mé­ro de la re­vue qui du­re­ra le temps du man­dat de Trump. A g. : Fran­çois Bus­nel avec Jim Har­ri­son ( dé­cé­dé en 2016).

Nu­mé­ro à pa­raître le 27 sep­tembre avec une grande en­quête sur le FBI, prêt à faire va­ciller Trump ?

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