Le Far West du Far East

L'Express (France) - L’Express diX - - Beaute - texte : jacques bru­nel pho­tos : ro­ber­to fran­ken­berg pour l'ex­press diX

Avec ses pay­sages lu­naires et ses éle­veurs no­mades, la Mon­go­lie trans­forme en aven­tu­riers les bran­chés sé­duits par Ou­lan-Ba­tor, ca­pi­tale en pleine ébul­li­tion. Bien­ve­nue dans l’em­pire des steppes.

ENTRE PA­LAIS, MO­NAS­TÈRES ET PUNKS À TROTINETTES, OU­LAN- BA­TOR BA­LANCE ENTRE SES TRA­DI­TIONS ET SON DÉ­SIR D’AP­PAR­TE­NIR AU VIL­LAGE GLO­BAL

Vu de Pa­ris, c’est le pays le plus loin­tain du monde, un as­té­roïde à part – ses cos­tumes ir­réels ont ins­pi­ré Star Wars. Et pour­tant, la Mon­go­lie n’est qu’à deux heures de Pé­kin. A condi­tion que l’avion en­jambe un obs­tacle de taille : la Grande Mu­raille – ce ru­ban gris coif­fant les crêtes à l’in­fi­ni – dit la frayeur que ce Nord bar­bare ins­pi­rait aux Chi­nois. Au- de­là, c’est le dé­sert des Tar­tares, sim­ple­ment ap­pe­lé « dé­sert » (soit Go­bi, en mon­gol), vu qu’il est le troi­sième au monde et le plus au Nord : une im­mense éten­due jau­nâtre, mar­tienne, monde étrange où les dunes chantent, dé­mas­quant des ci­tés fan­tômes et – croient cer­tains – des vers géants (re­voyez le film Dune). Une éter­ni­té plus tard, l’avion at­ter­rit dans des al­pages évo­quant Cour­che­vel en été. Moi­tié de la Mon­go­lie avec son mil­lion et de­mi d’ha­bi­tants, U.B. (alias Ulaan Baa­tor, ou Ou­lan-Ba­tor, en fran­çais) res­pire un par­fum de der­nière fron­tière, au vu de ses 4 4 co­réens scot­chés par les em­bou­teillages et des x fa­çons po­lies, mais fières de ses ha­bi­tants, grands gaillards aux nez sou­vent bus­qués et qui, coif­fés d’un cha­peau, res­semblent à des pis­teurs sioux. Oc­cu­pée, puis contrô­lée de loin par les So­viets, la ville en a gar­dé, outre l’écri­ture cy­ril­lique, la mé­lan­co­lie des ca­pi­tales pro­vin­ciales de l’exU.R.S.S., les bâ­ti­ments aux cré­pis russes for­mant une vaste place, ren­dez-vous des vé­té­rans à mé­dailles. Der­rière, c’est le par­le­ment, une co­lon­nade grecque pié­ti­née par des sta­tues mar­tiales – Gen­gis-Khan et ses guer­riers. Ils rap­pellent la vi­gueur d’un peuple qui do­mine au­jourd’hui le su­mo et s’est choi­si un lut­teur pour pré­sident. Rien d’éton­nant dans ce pays rude, où le froid des­cend à -40 °C… Avec le ca­che­mire dont elle est le deuxième pro­duc­teur au monde, les ex­ploi­ta­tions mi­nières sont l’autre ri­chesse de la Mon­go­lie, un ar­gent fa­cile dont sa ca­pi­tale se trouve être la vi­trine. Quelques gratte- ciel bis­cor­nus at­testent son en­trée au vil­lage glo­bal, au titre de nou­veau­té ex­ci­tante. De fait, les tweets ga­zouillent par­tout dans cette ville pol­luée, où les bran­chés s’ha­billent en­core en noir. Ici, les durs ont le coeur tendre, voyez la sta­tue des Beatles, les punks à trot­ti­nettes, les dis­cos où sé­vit la vod­ka Gen­gis-Khan, et sur­tout les (fort) jo­lies filles vê­tues avec raf­fi­ne­ment… Très « prin­cesse Dis­ney », les robes des shows TV, éla­bo­rées par des sty­listes 100 % lo­caux, n’ont pas la splen­deur ex­tra­ter­restre des te­nues d’hier (vi­sibles au mu­sée), mais les peintres de la Mai­son des ar­tistes, comme N. Bayan­jar­gal, portent en Oc­ci­dent la voix d’un pays où le beau est chez lui. Un mot faible s’agis­sant des sta­tues de Za­na­ba­zar (1635-1723), le Mi­chel-Ange des steppes dont les sculp­tures ornent – entre autres mer­veilles – un mu­sée à son nom. Pour preuve aus­si le pa­lais du Bogd Khan, l’an­cien roi-prêtre des Mon­gols, dont les gra­cieux pa­villons ou­vrant sur des ver­gers ac­cueillaient, voi­ci cent ans, le siège de l’ad­mi­nis­tra­tion de la Mon­go­lie… Au Gan­dan, mo­nas­tère bu­co­lique en pleine re­nais­sance, trois la­mas jouent des cym­bales en psal­mo­diant des prières, qui nous sou­haitent bon voyage. On quitte Ou­lan-Ba­tor par d’im­menses vil­lages de tentes, dé­pour­vues d’eau cou­rante, où s’en­tassent ceux qui ont tout per­du dans un duuz, froid polaire sui­vi de sé­che­resse, qui peut tuer la moi­tié du bé­tail. Après quoi la route s’élance dans l’im­men­si­té des al­pages. Un monde en soi : la Mon­go­lie est la plus vaste prai­rie au monde. Et le pays le plus dé­sert, trois fois la France, mais trois mil­lions d’âmes. Pas­ca­lienne, la na­ture y prend un goût d’ab­so­lu, dans le vide si­dé­ral de ces prés maigres, sem­blables au tweed usé lors­qu’ils se dé­gradent en steppe, et que do­minent, tels des co­losses d’un autre âge, de calmes mon­tagnes coif­fées de chaos ro­cheux. Der­rière le vaste ho­ri­zon, com­bien d’autres, plus vastes ? Creu­sant le pay­sage, le si­lence ab­so­lu donne le sen­ti­ment qu’on est le pre­mier homme – ou le der­nier. Et voi­ci que deux grues s’en­volent avec ma­jes­té, longues dan­seuses…

EN LONGUES CASAQUES ET BOTTES, LES COW- BOYS DE LA STEPPE SONT PAR­MI LES DER­NIERS NO­MADES DE LA PLA­NÈTE, TENTÉS POUR L’AVE­NIR DE LEURS EN­FANTS, DE RE­JOINDRE LA VILLE

ani­mal to­tem), place aux rites de bien­ve­nue : échange de ta­ba­tières en jade et fro­mage mai­son. Nous voyant bras croi­sés – une po­si­tion hon­nie par les Mon­gols –, Ogo­daï re­tient un sou­rire. Auge éme­raude où brillent les huit bras du fleuve, la val­lée de l’Or­khon est un lieu han­té, où les yacks bos­sus viennent boire. De rares peu­pliers es­cortent son flot noir qui re­join­dra le lac Baï­kal. Est- on dé­jà en Si­bé­rie ? Les col­lines s’obs­cur­cissent de mé­lèzes et voi­ci des is­bas en ron­dins, ba­rio­lées. Des bi­kers lo­caux nous dé­passent, en route eux aus­si pour ce lieu saint : l’er­mi­tage de Za­na­ba­zar. Grim­pant par­mi les mar­mottes, le sen­tier dé­voile, à 2 500 mètres d’al­ti­tude, les toits ver­nis du mo­nas­tère. De su­perbes pein­tures y sont gar­dées par un ab­bé en bottes, blouse de mou­jik flot­tant au vent gla­cial. Vide, la Mon­go­lie l’est d’abord de ceux qui l’ont quit­tée. Ca­va­liers d’acier aux arcs in­faillibles, ils ont mille noms : Huns, Bul­gares, Mon­gols, sans par­ler des Turcs… « Mon an­cêtre, écri­vait un poète du Bos­phore, a ti­ré (de­puis la Mon­go­lie) une flèche qui s’est plan­tée dans les murs de Vienne. » Leurs tombes par­sèment ce val d’Or­khon, où les khans fai­saient no­ma­di­ser leur ca­pi­tale – la yourte du roi mon­tée sur un cha­riot à 12 boeufs. De­ve­nus maîtres de l’Asie, ils bâ­tirent en dur. Nous fai­sons halte à Ka­ra­ko­rum, ex- ca­pi­tale du monde où le grand khan re­çut avec bon­té (la moi­tié de sa cour était alors chré­tienne) le fran­cis­cain fla­mand Guillaume de Ru­brouck, pré­dé­ces­seur de Mar­co Po­lo. Qua­rante ans plus tard, la ville avait dis­pa­ru, avec ses pa­lais, sa fon­taine en ar­gent – conçue par un cap­tif fran­çais – qui ré­ga­lait le khan des dou­ceurs de la steppe : lait de ju­ment fer­men­té… Dans ce lieu per­du ne reste qu’un grand temple (l’Er­dene Zuu), aux tré­sors sans nombre gar­dés par 108 tem­plions. Des­ser­vi par des moines Ge­lug­pa à bon­nets poi­lus, il se re­met des des­truc­tions de l’ère com­mu­niste. Le dilemme de la Mon­go­lie, à che­val entre deux ères, est ré­su­mé par ce cha­mane d’Ou­lan-Ba­tor. Consul­té au titre de psy, l’homme mas­qué des steppes, pa­ré d’une peau d’ours et de plumes, combat les dé­mons dans le monde in­vi­sible. Et dans la ca­pi­tale, ceux- ci sont nom­breux. Alors pour­quoi y vivre ? « Je veux, dit-il, que mes en­fants re­çoivent une ins­truc­tion. » La steppe, à l’évi­dence, vit ses der­niers jours… j. br.

A gauche, les monts sa­crés de Ko­gno Khan. Ci- contre, un éle­veur de bé­tail dans la ré­gion de Bayan Go­bi, en bor­dure des dunes de sable de El­sen Ta­sa­rhai.

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