Phé­no­mène. Alerte rouge

L'Express (France) - Styles - - Sommaire - TEXTE : MO­NIQUE LE DO­LÉ­DEC

LONGS MAN­TEAUX CEINTURÉS, ROBES GUERRIÈRES, LÈVRES VELOUTÉES, CUIS­SARDES GLOSSY... EN TO­TAL LOOK OU EN DÉ­TAIL, LE CARMIN SE DÉ­CLINE POUR DES ALLURES CONQUÉRANTES ET DÉCOMPLEXÉES.

Lors de la vi­site d’Etat du pré­sident des Etats- Unis, en juillet der­nier, Me­la­nia Trump ar­bo­rait un tailleur Bar Dior rouge écla­tant et des es­car­pins as­sor­tis. Un par­ti pris fort pour ce pre­mier pas of­fi­ciel dans l’Hexa­gone, si­gnant à la fois son élé­gance et son sens de la com­mu­ni­ca­tion. Et sur­tout, une belle fa­çon de rendre hom­mage à la France, à la mode, et… de ne pas pas­ser in­aper­çue. Fal­lait- il y voir un avant- goût de la ma­rée rouge qui nous em­porte cette sai­son ? Les créa­teurs en ont dé­ci­dé ain­si : chez Fendi, Bal­main, Max Mara, Gior­gio Armani, Giam­bat­tis­ta Val­li, Ba­len­cia­ga et consorts, les po­diums se sont em­bra­sés. Longs man­teaux ceinturés, robes guerrières, pulls pro­tec­teurs, pan­ta­lons ve­lou­tés, cuis­sardes glossy, en to­tal look ou en dé­tail, sur l’ha­bit comme sur les bouches, le carmin se dé­cline pour des allures conquérantes et décomplexées. « Dans la mode, c’est une cou­leur fon­da­men­tale, un élé­ment sty­lis­tique ba­sique et ré­cur­rent, au même titre que le noir, le blanc ou le bleu, constate Fré­dé­ric Go­dart, so­cio­logue de la mode. C’est l’une des teintes pré­fé­rées dans le monde en­tier. Et ce, quelle que soit la culture. » Valentino Ga­ra­va­ni en a même fait sa marque de fa­brique. De­puis sa pre­mière col­lec­tion, en 1959, avec sa robe en tulle bap­ti­sée Fies­ta, pas un dé­fi­lé de la mai­son ita­lienne ne se des­sine sans un vê­te­ment écar­late. « Je pense qu’une femme dans une robe rouge est tou­jours ma­gni­fique, la par­faite image d’une hé­roïne au mi­lieu de la foule » , ra­conte ce­lui qui s’est tel­le­ment ap­pro­prié cette to­na­li­té qu’il en a fait une marque, RedVa­len­ti­no. Certes, le rouge at­tire l’at­ten­tion, capte les re­gards et la lu­mière. Loin d’être ti­mide, il était jusque- là plu­tôt l’apa­nage des killeuses, des sé­duc­trices. A- t- il tou­jours cette conno­ta­tion ? En quoi est- il de­ve­nu mo­derne ? Pour­quoi l’ose- t- on en­fin ? En par­tie parce que, au- de­là de l’at­trac­tion qu’il pro­voque chez les autres, un vê­te­ment ou une bouche ru­bis re­pré­sentent un boos­ter de confiance en soi, une fa­çon de re­prendre la main. « Cette sai­son, sous l’im­pul­sion de nos égé­ries Na­ta­sha, Gi­gi ( Ha­did), Han­nah et Li­ly, notre mes­sage sur la mon­tée en puis­sance des femmes a pris tout son sens » , ex­plique Ian Grif­fiths, di­rec­teur de créa­tion chez Max Mara, à pro­pos de son der­nier dé­fi­lé. Il confie son ins­pi­ra­tion ita­los­can­di­nave au­tour de cette col­lec­tion, qui os­cille entre la froi­deur ex­terne et la pas­sion in­terne, comme Ani­ta Ek­berg por­tant une robe bus­tier ama­rante dans La dolce vi­ta. « Ain­si vê­tue, elle re­pousse les li­mites, se sent confiante, fière, elle veut qu’on la re­marque. Le rouge in­carne l’ab­so­lu, la dé­ci­sion, la cer­ti­tude. Il n’y a rien d’am­bi­gu ni de nuan­cé à tra­vers cette cou­leur. » Comme un jeu, chaque créa­teur s’amuse à l’in­ter­pré­ter, lais­sant aux femmes leur propre fa­çon d’in­té­grer cette nou­velle Ar­mée rouge. Fendi fait se ré­pondre top en voile trans­pa­rent ré­vé­lant la peau et cuir brillant taillé en jupe zip­pée ou cuis­sardes d’ama­zone. Alexander McQueen l’al­lège, le fronce, le « ted­dy bea­rise » ( à la ma­nière d’une four­rure), l’as­so­ciant au noir telle une fleur de bi­tume. Jil Sander le sim­pli­fie en sweat ur­bain et pan­ta­lon fluide. Ba­len­cia­ga le tri­cote en gros pull col rou­lé sur jupe flot­tante. Val­li et Fer­ret­ti le dé­coupent de la tête aux pieds dans la den­telle, le crêpe de soie et les frou­frous. Cô­té lèvres, le jeu semble aus­si amu­sant. Grâce à la tech­ni­ci­té des for­mu­la­tions et à l’in­fluence de la mode, les tubes de rouge offrent d’in­fi­nis ef­fets de ma­tière, de la plus cou­vrante à la plus lé­gère, de la plus mate à la plus brillante. Encres tein­tées, dé­gra­dés bi­co­lores, ve­lou­tés opaques, vo­lumes la­qués… « Le concept de ten­dance

LES FEMMES SE RÉAPPROPRIENT LE ROUGE À LÈVRES, MOINS POUR SÉDUIRE LES AUTRES QUE POUR SE PLAIRE À ELLES- MÊMES. UN JEAN, UN TEE- SHIRT BLANC, UNE BOUCHE COQUELICOT VELOUTÉE ET ON SE SENT LA REINE DU JOUR.

a évo­lué. Il n’est plus que l’ex­pres­sion de quelques per­sonnes. Grâce aux ré­seaux so­ciaux, il y a une Fa­shion Week tous les mois. Il n’y a plus de sai­son, c’est un car­rou­sel per­ma­nent ! » , ob­serve Pe­ter Phi­lips, di­rec­teur de la créa­tion et de l’image du ma­quillage Dior. Quand il a ima­gi­né le nou­veau Double Rouge, il vou­lait as­so­cier une cou­leur mé­tal­lique et une mate pour un ef­fet om­bré dès l’ap­pli­ca­tion. « Les femmes ont ado­ré, elles ont pris ce­la comme un chal­lenge. » Le mes­sage : se ré­ap­pro­prier le rouge à lèvres moins pour séduire les autres que pour se plaire à soi-même. La rue a pré­cé­dé les cat­walks. De­puis quelques mois, les ( jeunes) femmes ont ré­adop­té le lips­tick et l’ar­borent avec confiance et sans chi­chis. Pas be­soin d’at­tendre le soir pour le por­ter. Un jean, un tee- shirt blanc, une bouche coquelicot veloutée et on se sent la reine du jour, prête pour un sel­fie avec sa BFF ( best friend fo­re­ver, sa meilleure amie). « Le rouge ré­vèle im­mé­dia­te­ment le vi­sage, as­sure Lin­da Can­tel­lo, make- up ar­tiste in­ter­na­tio­nale Armani. D’un coup de bâ­ton, on en­voie des bi­sous sur les pho­tos » , ou l’on af­fronte les ma­ni­fes­ta­tions de la place de la Ré­pu­blique ou du Tro­ca­dé­ro. Après avoir sor­ti les griffes ( al­lu­sion à la fo­lie des ver­nis à ongle d’il y a trois ans, qui semble s’es­tom­per, en tout cas en France), les femmes veulent qu’on en­tende leur voix, et quoi de plus par­lant qu’une bouche carmin ? « En stu­dio, dès que je leur ap­plique cette cou­leur sur les lèvres, elles changent d’at­ti­tude, de pos­ture, af­firme Pe­ter Phi­lips, chez Dior. Con­trai­re­ment aux fé­mi­nistes des an­nées 1960, qui brû­laient leur sou­tien- gorge et je­taient leur ma­quillage, celles des mou­ve­ments contem­po­rains uti­lisent leur fé­mi­ni­té dif­fé­rem­ment… et à leur avan­tage. Une bouche rouge donne de la force. Une femme bien ma­quillée et sexy qui ra­conte des choses in­té­res­santes a au­jourd’hui beau­coup de pou­voir. D’au­tant que, grâce à l’ex­plo­sion des ré­seaux so­ciaux, il n’y a plus un, mais une in­fi­ni­té de mo­dèles et de types de femmes. » « C’est un geste dé­mo­cra­tique, jo­li sur tout le monde, en­chaîne, en­thou­siaste, Lyne Des­noyers, di­rec­trice du ma­quillage Mac, qui écume les backs­tages du monde en­tier. De­puis quelques sai­sons, on dé­cons­truit son cô­té for­mel, on floute ses contours, on l’ap­plique du bout des doigts, on le glosse au centre des lèvres… On le porte seul sur un vi­sage nu, sans ef­fet pas­tiche ou cli­ché. » Le rouge, une teinte… po­li­tique ? Ce n’est pas Mi­chel Pas­tou­reau, au­teur de Rouge, his­toire d’une cou­leur (Seuil), qui nous contre­di­ra. « Si, au Moyen Age, il re­pré­sente la cou­leur de l’amour, de l’éclat et de la beau­té, c’est aus­si celle de l’or­gueil, de la vio­lence et de la luxure » , ra­conte-t-il. Peu à peu re­lé­gué par les pro­tes­tants, qui y voient le sym­bole des va­ni­tés du monde, il fau­dra at­tendre la Ré­vo­lu­tion fran­çaise pour qu’il ré­ap­pa­raisse comme éten­dard des in­sur­gés. « Il adopte alors une di­men­sion idéo­lo­gique et po­li­tique, in­car­na­tion des forces pro­gres­sistes et sub­ver­sives, et des par­tis de gauche » , pour­suit l’his­to­rien. De là à ce que le mou­ve­ment des femmes du 8 mars der­nier, qui pro­tes­taient contre les in­éga­li­tés de genre au tra­vail, les ap­pelle à por­ter du rouge lors de la Fa­shion Week, alors en train de battre son plein… Ré­sul­tat : des pho­tos gaies et ar­chi­co­lo­rées qui ont fait le tour du monde et don­né une folle en­vie de bran­dir le ver­millon. Les dé­si­rs de rouge des femmes, af­fran­chies du ju­ge­ment des autres, gon­flées de la puis­sance de leur com­mu­nau­té, signent leur be­soin de dy­na­misme et de vi­ta­li­té, dé­gagent leur champ de créa­tion per­son­nelle. Une re­nais­sance. m. l. d.

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