So­cié­té. Le corps, le sexe et le Ma­roc se­lon Leï­la Sli­ma­ni

A l’oc­ca­sion de ce spé­cial mode, L’Express diX se veut éga­le­ment le lieu d’une ré­flexion sur le corps fé­mi­nin. Avec notre in­vi­tée, Leï­la Sli­ma­ni, qui pu­blie un ou­vrage sur la place des femmes dans le monde ara­bo-mu­sul­man.

L'Express (France) - L’Express diX - - Sommaire - PRO­POS RE­CUEILLIS PAR REBECCA BENHAMOU

Parce que la mode est une sorte de chambre d’écho de la condi­tion fé­mi­nine à tra­vers les siècles, parce qu’elle a au­tant en­fer­mé et cor­se­té les corps qu’elle les a dé­nu­dés et li­bé­rés, il est im­por­tant de mettre en lu­mière le nou­veau livre de la ro­man­cière fran­co-ma­ro­caine Leï­la Sli­ma­ni dans ce nu­mé­ro. L’idée de cet ou­vrage a ger­mé après la pa­ru­tion de son pre­mier ro­man, Dans le jar­din de l’ogre, en 2014. Au gré des ren­contres et des séances de dé­di­caces au Ma­roc, les femmes se sont confiées à elle. Après avoir ob­te­nu le prix Gon­court pour Chan­son douce (Gal­li­mard) l’an der­nier, Leï­la Sli­ma­ni a trem­pé sa plume dans l’en­crier de leurs plaintes et de leurs en­vies d’éman­ci­pa­tion. Sans vé­hi­cu­ler de cli­chés ni tom­ber dans le pa­thos, Sexe et Men­songes. La vie sexuelle au Ma­roc (Les Arènes) – dont l’adap­ta­tion en bande- des­si­née sort si­mul­ta­né­ment – fus­tige cette so­cié­té qui se gar­ga­rise de l’ob­ses­sion de la pu­deur et des bonnes moeurs, qui érige la vir­gi­ni­té des femmes en to­tem et consi­dère le fé­mi­nisme comme le che­val de Troie de l’Oc­ci­dent. Une ré­flexion nuan­cée et prag­ma­tique sur la place des femmes au Ma­roc et dans le monde ara­bo-mu­sul­man.

Ce nu­mé­ro est consa­cré à la mode. En tant qu’écri­vaine, êtes-vous sen­sible à ce su­jet ?

Di­sons que mon rap­port à la mode est as­sez hé­do­niste. Pour moi, c’est un ins­tru­ment de plai­sir, de jeu. J’aime le fait de pou­voir me ré­in­ven­ter à tra­vers les vê­te­ments, de pou­voir jouer dif­fé­rents per­son­nages.

Quel est le pro­jet de Sexe et men­songes ?

Il s’est fait de fa­çon pro­gres­sive, car la ques­tion de la sexua­li­té dans le monde ara­bo-mu­sul­man me ta­raude de­puis long­temps. Après les ré­vo­lu­tions arabes, la ré­flexion a vrai­ment mû­ri dans mon es­prit. On par­lait de la mi­sère sexuelle des jeunes, du har­cè­le­ment, des viols… J’ai beau­coup tra­vaillé et lu sur le su­jet. Mon but n’était pas d’écrire une étude so­cio­lo­gique, ni de ré­di­ger un es­sai. Je vou­lais qu’il s’agisse d’un ré­cit in­car­né et sen­sible.

Quel est votre rôle en tant qu’au­teure ?

Mal­gré moi, et de par ma po­si­tion d’écri­vaine, je suis de­ve­nue une es­pèce de confi­dente. Mes lec­teurs

se confient à moi sans am­bages. Leur pa­role est pure, brute et au­then­tique. Leurs confessions se sont faites de ma­nière très spon­ta­née. Mon but était donc de mettre leurs mots en va­leur et d’as­su­mer mon rôle.

Que dé­non­cez-vous dans ce livre ?

Je vou­lais mon­trer du doigt les tra­vers d’une so­cié­té hy­po­crite qui re­pose sur la no­tion d’hon­neur et de h’chou­ma, la honte. Dé­non­cer un monde bâ­ti sur l’in­jonc­tion au si­lence, où le men­songe est une culture ins­ti­tu­tion­na­li­sée, où les li­bé­raux comme les conser­va­teurs prônent le sta­tu quo. Pour ré­su­mer, comme l’écri­vait le ro­man­cier turc Zülfü Li­va­ne­li dans son ro­man Dé­li­vrance (Gal­li­mard) : « Dans toute la Mé­di­ter­ra­née, la no­tion d’hon­neur se si­tue entre les jambes des femmes. » Ré­sul­tat : on se re­trouve face à une so­cié­té à la fois très prude et ob­sé­dée par le sexe.

Pen­sez-vous que l’on puisse se li­bé­rer to­ta­le­ment de cette em­prise ?

On peut s’en af­fran­chir, mais le prix à payer est très lourd : il faut être prêt à sup­por­ter un cer­tain iso­le­ment, des conflits avec sa fa­mille et son en­tou­rage. Mais aus­si à as­su­mer les cri­tiques et le re­jet. Bien sûr, c’est plus fa­cile lors­qu’on vient d’un mi­lieu ai­sé et que l’on a les moyens de voya­ger. D’une cer­taine fa­çon, je me sens obli­gée en­vers ces femmes. Si moi, qui viens d’un mi­lieu pri­vi­lé­gié, je me montre pes­si­miste, ce se­rait une forme de condes­cen­dance. Je ne me le per­met­trai ja­mais.

Quel est le fil rouge de ces té­moi­gnages ?

Le ti­raille­ment entre l’en­vie d’éman­ci­pa­tion et celle de conser­ver un ter­reau de tra­di­tion. C’est d’ailleurs dans la ré­so­lu­tion de ce ti­raille­ment que se joue l’ave­nir des so­cié­tés ara­bo-mu­sul­manes, tout en lais­sant émer­ger des droits uni­ver­sels. Il est aus­si im­por­tant de faire com­prendre aux gens que les so­cié­tés magh­ré­bines n’ont rien d’ho­mo­gène, et qu’elles sont toutes tra­ver­sées par ces schismes. Ces ten­sions sont le fruit d’un com­bat in­té­rieur très dur, ponc­tué de luttes, de contra­dic­tions, de sa­cri­fices et d’am­bi­guï­tés.

Pa­ra­doxa­le­ment, ces ques­tion­ne­ments n’ont-ils pas fait émer­ger une nou­velle gé­né­ra­tion d’ar­tistes ?

En ef­fet, les jeunes font preuve d’une im­mense in­ven­ti­vi­té pour créer des es­paces amou­reux au quo­ti­dien. Ils ont une ca­pa­ci­té d’adap­ta­tion in­croyable car ils vivent sur plu­sieurs ta­bleaux. C’est une es­pèce de danse, entre le conser­va­tisme et le monde oc­ci­den­tal, qui nour­rit beau­coup la scène ar­tis­tique. Les Ma­ro­cains savent rire de l’in­té­grisme, mais aus­si des « grandes bour­geoises oc­ci­den­ta­li­sées » et de cette schi­zo­phré­nie so­cié­tale. Les ré­vo­lu­tions arabes, l’émer­gence des classes moyennes et l’ar­ri­vée des ré­seaux so­ciaux ont per­mis de des­ser­rer l’étau du si­lence. In­dé­nia­ble­ment, de­puis l’ac­ces­sion au trône du roi Mo­ham­med VI, la pa­role s’est sen­si­ble­ment li­bé­rée.

Que ré­pon­dez-vous à ceux qui consi­dèrent la dé­fense des droits sexuels comme le fruit d’une mo­rale oc­ci­den­tale ou bour­geoise ?

Je leur dis qu’il faut re­ve­nir à l’uni­ver­sel, aux Lu­mières. C’est à l’Etat de ga­ran­tir ces droits, ain­si qu’une cer­taine sé­cu­ri­té dans l’exer­cice de ces droits. Or, au­jourd’hui, dans la so­cié­té ma­ro­caine, les hommes comme les femmes ne sont pas en sé­cu­ri­té. Ils sont pla­cés sous le joug de l’ar­bi­traire et de la cor­rup­tion d’un Etat in­ca­pable d’as­su­rer leur sé­cu­ri­té. La pro­chaine étape est donc une ré­flexion pu­re­ment lé­ga­liste et ju­ri­dique. Il n’y a rien de cultu­rel dans ce dé­bat. Il faut des lois, un point c’est tout.

Vous ha­bi­tez en France de­puis une quin­zaine d’an­nées. Comment avez-vous vé­cu le pas­sage d’une so­cié­té à une autre ?

Avec le re­cul, j’ai sans doute ou­blié à quel point il était dif­fi­cile de vivre sans ces li­ber­tés, qui me sont de­ve­nues si na­tu­relles. J’ai mis du temps à me dé­faire de cet es­prit double, d’avoir l’ha­bi­tude de vivre de ma­nière un peu hy­po­crite, de faire cer­taines choses sans les dire, d’en ca­cher d’autres, d’évo­luer dans un monde très fer­mé, où l’on s’au­to­rise des com­por­te­ments à huis clos, mais sur­tout pas en pu­blic. Sans le for­mu­ler, j’ai com­pris que j’avais vé­cu dans une très grande an­goisse. Ce dé­dou­ble­ment crée des dis­tor­sions chez les gens. Je le sup­por­tais avant, ce n’est plus le cas au­jourd’hui.

Pou­vez-vous nous don­ner un exemple ?

J’ai beau­coup de mal quand des gens de mon en­tou­rage lisent ce que j’écris, qu’il s’agisse de mes livres ou des chro­niques, et me disent : « Tu as rai­son, mais ce n’est pas bien de le dire. » Ça me blesse. Je suis dé­goû­tée de voir à quel point les gens qui ont les mêmes va­leurs que moi, qui ont de l’édu­ca­tion, n’as­sument pas ce qu’ils pensent et ce qu’ils font. Ce contrat du « faites ce que vous vou­lez mais n’en par­lez pas », je ne le sup­porte plus. Il n’est ni juste, ni de bonne foi. C’est cette hy­po­cri­sie qui nous a me­nés à la si­tua­tion ac­tuelle.

En cette ren­trée lit­té­raire, l’écri­vaine fran­co­ma­ro­caine sort un nou­veau ro­man ain­si qu’une BD.

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