Ren­contre. Pier Pao­lo Pic­cio­li

De­puis qu’il as­sure en so­lo la di­rec­tion ar­tis­tique de Valentino, le créa­teur ro­main trace sa voie avec éner­gie et pré­ci­sion. Cet éru­dit, tou­jours plus an­cré dans le monde, nous confie sa fas­ci­na­tion pour le hip-hop, Rei Ka­wa­ku­bo et l’ar­ti­sa­nat.

L'Express (France) - Styles - - Sommaire - PRO­POS RE­CUEILLIS PAR CHAR­LOTTE BRU­NEL

Pier­pao­lo Pic­cio­li a le sens du dé­cor. Ce ma­tin, il nous a don­né ren­dez-vous dans son QG du Bo­we­ry Hotel, après avoir pré­sen­té, à New York, sa pre­mière col­lec­tion 2018 pour Valentino. Sol jon­ché d’im­menses ta­pis, boi­se­ries au pla­fond, sièges en ta­pis­se­rie et tro­phées de chasse, le di­rec­teur ar­tis­tique ita­lien est à l’aise dans cette at­mo­sphère néo­go­thique. Est-ce si sur­pre­nant de la part d’un créa­teur qui a su res­sus­ci­ter la grâce hié­ra­tique et culti­vée des hé­roïnes pré­ra­phaé­lites et im­po­ser ses longues robes éthé­rées par­mi les sil­houettes les plus mar­quantes de ces der­nières an­nées ? De­puis 2008, c’est avec Ma­ria Gra­zia Chiu­ri qu’il avait construit ce re­nou­veau de Valentino. Son aco­lyte par­tie chez Dior, Pier­pao­lo se re­trouve seul, à 49 ans, à la tête de la mai­son. De­vant la che­mi­née, son look d’éter­nel ado­les­cent en trench, jean et bas­kets ( Valentino, what else ?), tou­jours pres­sé d’al­ler fu­mer une ci­ga­rette, semble plus po­sé que ja­mais. En un an, ce­lui qu’on avait pré­sen­té comme le plus cé­ré­bral des deux – le plus rê­veur ? – a su em­me­ner Valentino vers un nou­veau réa­lisme, plus « jour », qui s’éman­cipe de l’image très cou­ture et un peu his­to­ri­ci­sante de la mai­son. « J’aime quand la mode s’ins­crit dans la rue, dans la vie, et c’est pour cette rai­son que je pré­sente mes pré­col­lec­tions à New York, car c’est une ville qui vous trans­met son éner­gie vi­vi­fiante. » Mais ne nous y trom­pons pas : vestes mi­li­taires bro­dées, bas­kets en plumes, cou­pevent en cuir im­pri­més de bou­quets… Le norm­core ne pas­se­ra ja­mais par Valentino (Em­ma Stone et Me­la­nia Trump, qui por­tait une robe à fleurs lors des cé­ré­mo­nies du 14 Juillet, à Pa­ris, le savent bien). C’est plu­tôt la poé­sie de Pic­cio­li qui vien­dra éclai­rer notre quo­ti­dien. Ex­pli­ca­tions.

HIP-HOP

Pier­pao­lo Pic­cio­li est un fan de Ma­ry J. Blige, in­vi­tée à re­prendre quelques tubes lors de l’af­ter par­ty de la Croi­sière 2018. Une col­lec­tion ins­pi­rée par le ves­tiaire de The Get Down, la série réalisée par Baz Luhr­mann qui dé­peint les dé­buts du mou­ve­ment. « Dans le Bronx des an­nées 1970, il y avait une ur­gence des jeunes à ex­pri­mer leur co­lère, ce qu’ils ont fait en mé­lan­geant des in­fluences ve­nues du reg­gae, de l’Afrique : le hip-hop est né grâce à une mi­no­ri­té is­sue des quar­tiers et il in­fluence au­jourd’hui toute notre culture. C’est l’ou­ver­ture d’es­prit et l’éner­gie new-yor­kaises que j’ai vou­lu mettre en lu­mière. La col­lec­tion a été conçue comme un mor­ceau de rap. Les samples, ce sont les pièces clas­siques de mode (le trench, le tee-shirt, une robe des se­ven­ties…), que j’ai en­suite mixés de ma­nière dis­rup­tive pour ob­te­nir un son nou­veau. »

DI­VER­SI­TÉ

« Je ne suis pas un per­son­nage po­li­tique, mais si vous trans­met­tez l’idée que la beau­té naît de l’in­di­vi­dua­li­té, de l’au­then­ti­ci­té et de la di­ver­si­té, vous ex­pri­mez des va­leurs qui touchent la so­cié­té, pas seule­ment la mode. Ce qui se passe aux Etats-Unis me pré­oc­cupe : je n’aime pas l’in­to­lé­rance. Mais je crois tou­jours en l’American Dream. Etre ac­cu­sé de faire de l’ap­pro­pria­tion cultu­relle ? [NDLR : la col­lec­tion afri­caine prin­temps-été 2016 de Valentino a créé la po­lé­mique sur les ré­seaux so­ciaux.] Ce­la m’a tou­ché car notre idée était de mon­trer comment les cultures oc­ci­den­tales et afri­caines ont ap­pris à vivre en­semble et à se mé­lan­ger. Les ré­fé­rences mul­ti­cul­tu­relles font par­tie de notre mé­moire. »

LE SPORT

« C’est le nou­veau jour », note Pier­pao­lo Pic­cio­li qui a tou­jours uti­li­sé son vo­ca­bu­laire dans ses col­lec­tions homme : la bas­ket bi­co­lore est l’un des best-sel­lers mai­son. Avec la Croi­sière 2018, les femmes pour­ront comp­ter sur des jog­gings en jer­sey et des coupe-vent en cuir, des cla­quettes de pis­cine en ver­sion plume, des sacs de bow­ling par­se­més de clous en ca­ou­tchouc… « Ce que j’aime dans le sport, ce n’est pas une dis­ci­pline par­ti­cu­lière, mais les oc­ca­sions qu’il peut of­frir. Dans la rue, il a sau­vé beau­coup de jeunes. Quand vous pra­ti­quez un sport, vous ap­par­te­nez à une équipe dans la­quelle cha­cun peut ex­pri­mer son in­di­vi­dua­li­té. »

REI KA­WA­KU­BO

La mai­son Valentino est mé­cène de l’ex­po­si­tion consa­crée à la fon­da­trice de Comme des Gar­çons au MET, à New York. « Rei Ka­wa­ku­bo est l’une des fi­gures les plus ins­pi­rantes de la mode contem­po­raine. Elle n’est pas seule­ment une créa­trice, mais aus­si une ar­tiste. Et pour­tant je n’uti­lise pas beau­coup ce mot pour la mode. Les ar­tistes créent d’abord pour eux-mêmes, parce qu’ils ont un be­soin urgent d’ex­pri­mer quelque chose. Dans notre mé­tier, même la plus belle robe du monde, vous la conce­vez pour quel­qu’un d’autre. »

PRO­CES­SUS

« Tout com­mence par une ré­flexion : par exemple l’idée de mé­ta­mor­phose, de la place de la pé­ri­phé­rie dans la ville… Puis je com­mence à construire la col­lec­tion et l’his­toire que je vais ra­con­ter. C’est le mo­ment des re­cherches, des pre­miers cro­quis pour éla­bo­rer une sil­houette que je veux tou­jours douce et lé­gère, de l’exa­men des tis­sus, du choix des cou­leurs. Toutes les étapes sont re­liées entre elles. C’est beau­coup plus di­rect de­puis que je tra­vaille seul, du coup, je mets moins de filtres sur mes émo­tions. »

FEELING

« Je ne pense pas que la mode doive seule­ment ré­pondre à une fonc­tion. Elle doit aus­si sus­ci­ter le rêve, le dé­sir. Quand vous voyez un vê­te­ment que vous vou­lez alors que vous n’ima­gi­niez pas qu’il pou­vait exis­ter : la ma­gie de la mode opère, vous êtes tou­ché. En­fant, je vou­lais de­ve­nir réa­li­sa­teur. Et quand j’ai dé­cou­vert, grâce à la pho­to de mode, que les vê­te­ments pou­vaient ra­con­ter des his­toires, j’ai su que ce se­rait mon mode d’ex­pres­sion. Une bonne col­lec­tion reste comme un bon film : elle doit vous faire ré­flé­chir aux émo­tions qu’elle sus­cite et qui vous re­lient à ce que vous êtes. »

MO­DER­NI­TÉ

« Qu’est-ce qui est vrai­ment nou­veau ? C’est la ques­tion que pose ma col­lec­tion au­tomne-hi­ver 2017. Je pense que la mo­der­ni­té naît de connexions in­édites d’élé­ments dé­jà exis­tants. Par exemple l’âge vic­to­rien et le groupe Mem­phis n’ont a prio­ri rien en com­mun. Mais j’adore cette pé­riode de la fin du xixe siècle pour sa geste plus per­son­nelle : il trans­pa­raît dans les ta­bleaux de l’époque une fra­gi­li­té des in­di­vi­dus et une in­ti­mi­té très nou­velles. Ce qui m’in­té­res­sait dans le groupe Mem­phis [NDLR : un col­lec­tif de de­si­gners et d’ar­chi­tectes ita­liens fon­dé en 1980 par Et­tore Sott­sass], c’est leur vo­lon­té de rendre ac­ces­sible la beau­té et l’utile au plus grand nombre. Connec­ter les deux était un pa­ri as­sez fou, mais je suis ha­bi­tué à ces chocs es­thé­tiques. »

REN­CONTRES

De­puis un an, Pier­pao­lo Pic­cio­li mul­ti­plie les col­la­bo­ra­tions comme s’il avait be­soin de re­trou­ver ailleurs ces échanges qui nour­rissent sa vi­sion. Les toiles de Na­tha­lie du Pas­quier (du groupe Mem­phis) im­pri­mées sur des tis­sus cette sai­son, les mo­tifs de Zan­dra Rhodes – créa­trice bri­tan­nique sep­tua­gé­naire connue pour ses cou­leurs ex­tra­va­gantes – et la mu­sique du com­po­si­teur Alexandre Des­plat, qui ac­com­pa­gnait le dé­fi­lé de l’été der­nier… « Par­ta­ger, c’est la vie ! Je sais par exemple qu’avec Zan­dra, le Jar­din des dé­lices, de Jé­rôme Bosch, pren­dra une to­na­li­té beau­coup plus lé­gère. »

A MANO

« Comme toute grande so­cié­té, Valentino doit conti­nuer à se dé­ve­lop­per tout en conser­vant son âme, le ca­rac­tère hu­main de ses sa­voir-faire. Même le plus beau tis­su, le cro­co­dile le plus rare ne pour­ront être luxueux sans le tra­vail de la main. Si vous ne sen­tez pas l’âme des gens dans les ma­tières, ce­la ne vaut rien. L’ar­ti­sa­nat est la va­leur su­prême du luxe. »

NETTUNO

« Je vis dans cette pe­tite ville si­tuée à 60 ki­lo­mètres au sud de Rome avec ma fa­mille. Je me sens bien ici : les gens me voient comme Pier­pao­lo, pas comme le di­rec­teur ar­tis­tique de Valentino. Je m’oc­cupe des cos­tumes de la fête de l’école de ma fille ca­dette, je prends le train tous les jours pour Rome et je vis alors la vie très chan­ceuse d’un créa­teur de mode. Bien sûr, j’au­rais pu par­tir dans une autre mai­son, mais je suis pro­fon­dé­ment at­ta­ché à Valentino parce que je tra­vaille avec des gens que j’aime. J’ai l’im­pres­sion d’ac­com­plir ici mon de­voir pour la mode. »

« JE NE SUIS PAS UN PER­SON­NAGE PO­LI­TIQUE, MAIS SI VOUS TRANS­MET­TEZ L’IDÉE QUE LA BEAU­TÉ NAÎT DE L’IN­DI­VI­DUA­LI­TÉ, DE L’AU­THEN­TI­CI­TÉ ET DE LA DI­VER­SI­TÉ, VOUS EX­PRI­MEZ DES VA­LEURS QUI TOUCHENT LA SO­CIÉ­TÉ, PAS SEULE­MENT LA MODE. »

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