Ce que nous ap­prend l’ar­chéo­lo­gie. Du sucre et des châ­teaux

L’étude des ins­tal­la­tions franques en Pa­les­tine a trou­vé, avec l’ar­chéo­lo­gie, un nou­veau souffle. Des formes d’ha­bi­tat, des ex­ploi­ta­tions agri­coles et des in­dus­tries inédites : les croisades ont chan­gé le vi­sage du Le­vant.

L'Histoire - - Sommaire - Par Si­mon Dor­so

Après la créa­tion des États la­tins d’orient, le pou­voir et les ins­ti­tu­tions qui se mettent en place, comme le roi de Jé­ru­sa­lem, cherchent à as­su­rer la pé­ren­ni­té de la pré­sence franque. Ils tentent d’at­ti­rer mas­si­ve­ment des chré­tiens la­tins, en pro­po­sant des sta­tuts ju­ri­diques et un ré­gime fon­cier at­trac­tifs. Si la di­men­sion co­lo­niale du royaume et plus lar­ge­ment des croisades, por­tée par la ma­jo­ri­té des his­to­riens dans les an­nées 1950-1960, a été critiquée et dé­bat­tue (cf. Ben­ja­min Ke­dar, p. 34), les mo­da­li­tés et les consé­quences de l’éta­blis­se­ment en Orient d’une po­pu­la­tion exo­gène sont des ques­tions au­jourd’hui lar­ge­ment re­nou­ve­lées par l’ar­chéo­lo­gie.

L’im­pact du ré­gime franc sur les cam­pagnes a ain­si été pro­fon­dé­ment re­con­si­dé­ré. Le xiie siècle voit une aug­men­ta­tion sen­sible du nombre de sites ru­raux oc­cu­pés dans l’en­semble du Le­vant, rom­pant ain­si avec la phase de dé­clin des deux siècles pré­cé­dents. S’il reste dif­fi­cile d’iden­ti­fier avec cer­ti­tude la po­pu­la­tion de ces vil­lages, nou­veaux ou re­peu­plés, plu­sieurs sites at­testent d’une ten­ta­tive de co­lo­ni­sa­tion ru­rale franque.

Le pre­mier de ces vil­lages, Em­maus al-Qu­bei­beh, a été dé­cou­vert et fouillé au cours de la Se­conde Guerre mon­diale par des fran­cis­cains ita­liens as­si­gnés à ré­si­dence sur les terres de l’ordre par les au­to­ri­tés man­da­taires bri­tan­niques. Le site se dé­ve­loppe de part et d’autre d’une rue cen­trale, des mai­sons ob­longues et mi­toyennes at­te­nantes à une église ty­pi­que­ment la­tine (par son plan et sa dé­co­ra­tion) et à un bâ­ti­ment ci­vique : la cu­ria (cf. p.50). L’in­té­rieur des mai­sons est simple mais confor­table, dis­po­sant de che­mi­nées, d’éviers et d’un es­pace de cui­sine. Un étage et un toit plat offrent le plus sou­vent un lieu de vie et de tra­vail sup­plé­men­taire.

Une com­mu­nau­té bi­gar­rée

Ce type d’ha­bi­tat, le vil­lage-rue, n’est pas étran­ger à l’oc­ci­dent mé­dié­val, où il est fré­quem­ment as­so­cié aux zones de grands dé­fri­che­ments. Il est une ré­ponse prag­ma­tique à la né­ces­si­té de fon­der ra­pi­de­ment un centre de peu­ple­ment des­ti­né à ex­ploi­ter et mettre en va­leur un ter­ri­toire. Ce mo­dèle est im­por­té en Pa­les­tine au moins à par­tir des an­nées 1150.

De­puis les fouilles fran­cis­caines, plu­sieurs sites du même type ont été étu­diés en Is­raël, tous dans les en­vi­rons de Jé­ru­sa­lem et dé­pen­dant d’une même ins­ti­tu­tion : le prieu­ré du Saint-sé­pulcre, l’ordre re­li­gieux créé en 1099 par Go­de­froy de Bouillon, s’est dé­ve­lop­pé ra­pi­de­ment et est devenu un des prin­ci­paux propriétaires ter­riens du royaume. Les éta­blis­se­ments en ques­tion ne pré­sentent au­cun amé­na­ge­ment dé­fen­sif, signe pos­sible d’une pa­ci­fi­ca­tion de

la ré­gion de Jé­ru­sa­lem dans la se­conde moi­tié du xiie siècle.

Qui ha­bite ces vil­lages ? La ra­re­té des édi­fices cultuels ou des espaces fu­né­raires pré­ser­vés prive l’ar­chéo­logue de pré­cieux ren­sei­gne­ments, mais, par chance, le prieu­ré du Saint-sé­pulcre compte par­mi les ins­ti­tu­tions ayant conser­vé une par­tie de leurs ar­chives en Oc­ci­dent. Nous dis­po­sons donc d’une do­cu­men­ta­tion re­la­tive à quelques-uns de ces vil­lages. Les chartes dé­crivent sans am­bi­guï­té la nature « co­lo­niale » de ces éta­blis­se­ments et de leur po­pu­la­tion, ne se­rait-ce que par des conces­sions d’exemp­tions fis­cales et de di­verses li­ber­tés.

Les do­cu­ments la­tins dressent aus­si un por­trait bi­gar­ré de la com­mu­nau­té, com­po­sée d’hommes et de femmes ori­gi­naires de l’en­semble du pour­tour mé­di­ter­ra­néen, par­fois même des pays scan­di­naves, bien que cer­tains ter­ri­toires de­meurent plus re­pré­sen­tés ( les terres fran­co­phones, la Pro­vence et les royaumes nor­mands). Si la do­cu­men­ta­tion at­teste de ma­riages entre nou­veaux im­mi­grants et au­toch­tones, la po­pu­la­tion des vil­lages-rues pa­raît être dans sa très large ma­jo­ri­té chré­tienne et de rite la­tin :

peu de mixi­té, donc, à l’échelle du site. Pas da­van­tage à l’échelle ré­gio­nale : les études confirment la ten­dance à éta­blir ces vil­lages de co­lons dans des zones peu­plées prin­ci­pa­le­ment par des chré­tiens orien­taux. En re­vanche, le royaume de Jé­ru­sa­lem, dans son en­semble, est mar­qué par de fortes dis­pa­ri­tés ré­gio­nales en termes de den­si­té et de forme d’oc­cu­pa­tion du sol (cf. p. 36).

Pour les cas non do­cu­men­tés par les sources écrites, l’ar­chéo­logue ren­contre des dif­fi­cul­tés : en de­hors de ces vil­lages-rues, qui n’en consti­tuent qu’une part in­fime, on sait peu de chose de ces com­mu­nau­tés vil­la­geoises. Nous pos­sé­dons par exemple une quan­ti­té in­fime de ves­tiges ali­men­taires ou fu­né­raires, at­tes­tant de l’ap­par­te­nance du dé­funt à un rite par­ti­cu­lier.

Bien que les pro­grès de ces der­nières dé­cen­nies soient considérables, il de­meure aus­si ha­sar­deux de don­ner une idée de l’im­por­tance de l’émi­gra­tion eu­ro­péenne pro­vo­quée par les croisades en Orient. Reste qu’une en­tre­prise de peu­ple­ment ru­ral, en­ca­drée par le roi ou des ins­ti­tu­tions ec­clé­sias­tiques, peut bien être prou­vée, même si le phé­no­mène est li­mi­té à la fois dans l’es­pace, sur­tout aux alen­tours de Jé­ru­sa­lem, et dans le temps, la re­con­quête de Sa­la­din après la ba­taille de Hat­tin (1187) en­traî­nant la perte de la ma­jo­ri­té des ter­ri­toires francs.

Des pro­duc­tions nou­velles

L’ins­tal­la­tion des Francs en Pa­les­tine a aus­si en­traî­né de pro­fondes mo­di­fi­ca­tions éco­no­miques. A l’échelle de la Mé­di­ter­ra­née, elle ouvre aux flottes oc­ci­den­tales de nou­veaux ports de com­merce qui court-cir­cuitent en par­tie les in­ter­mé­diaires tra­di­tion­nels, comme l’égypte. A l’échelle lo­cale, les chan­ge­ments sont par­fois im­pres­sion­nants. La pro­duc­tion du sucre, den­rée es­sen­tiel­le­ment des­ti­née à l’ex­por­ta­tion, ex­plose ain­si au cours de la pé­riode franque.

La canne à sucre était dé­jà culti­vée au xie siècle, dans le nord de la Sy­rie et sur la côte le­van­tine. Mais des di­zaines de sites de trans­for­ma­tion du sucre – mou­lins et raf­fi­ne­ries – ont été iden­ti­fiés et mis en re­la­tion avec l’im­plan­ta­tion franque. Pro­duc­tion très lu­cra­tive, le sucre de­vient une vé­ri­table in­dus­trie dans le royaume de Jé­ru­sa­lem, qui dis­pose d’un ter­rain et d’un climat par­ti­cu­liè­re­ment fa­vo­rables, le long de la plaine ­cô­tière, dans la val­lée du Jour­dain et dans le bas­sin ma­ré­ca­geux de la Hu­leh. Avec la

Les fouilles té­moignent d’une aug­men­ta­tion de la pro­duc­tion vi­ti­cole et de l’éle­vage por­cin

Si­cile, et avant d’être rem­pla­cé par Chypre au cours du xiiie siècle, le royaume de­vient le prin­ci­pal pour­voyeur de sucre d’un Oc­ci­dent ch­ré­tien in­sa­tiable. Les re­ve­nus ti­rés du sucre par la Cou­ronne sont si considérables que l’ex­ploi­ta­tion de la canne est un temps en­vi­sa­gée pour le fi­nan­ce­ment de pro­jets de croi­sade après la perte du royaume de Jé­ru­sa­lem. Le sa­voir-faire est lo­cal, et si une main-d’oeuvre libre est at­tes­tée, des pri­son­niers de guerre tra­vaillent éga­le­ment dans les raf­fi­ne­ries la­tines.

Sur le site de Hor­vat Ma­not (ap­pe­lé Ma­nueth par les Francs), à quelques ki­lo­mètres au nord d’acre, les ves­tiges d’une raf­fi­ne­rie de sucre ont été mis au jour par les An­ti­qui­tés is­raé­liennes en 1995. Le com­plexe com­prend un grand bâ­ti­ment, un aque­duc et un pres­soir creu­sé dans la roche. Le bâ­ti­ment prin­ci­pal, com­po­sé de deux halles voû­tées for­mant un L, dis­pose d’un étage. Contre la plus pe­tite pièce, un bas­sin de ré­ten­tion est ali­men­té par l’aque­duc. Ce ré­ser­voir sert sû­re­ment à ac­tion­ner un mou­lin hy­drau­lique qui lui­même ac­tionne la presse dé­cou­verte 22 mètres plus bas. La canne à sucre, culti­vée à proxi­mi­té du site de broyage, est dé­cou­pée en seg­ments d’une ving­taine de cen­ti­mètres puis in­sé­rée sous les meules du mou­lin avant d’être pres­sée à nou­veau dans une se­conde presse. Le jus ain­si ré­cu­pé­ré est bouilli dans des chau­drons et le su­crose sé­pa­ré grâce à l’ajout d’ad­di­tifs. Le si­rop est alors ver­sé dans des vases co­niques pour dé­can­ta­tion. En cris­tal­li­sant dans ces der­niers, le sucre se dis­so­cie de la mé­lasse re­cueillie dans une jarre pla­cée sous le vase co­nique.

L’émer­gence d’une vé­ri­table in­dus­trie su­crière n’est pas l’unique évo­lu­tion de l’agri­cul­ture pa­les­ti­nienne sous le ré­gime franc ; les fouilles té­moignent par exemple d’une aug­men­ta­tion sen­sible de la pro­duc­tion vi­ti­cole et de l’éle­vage por­cin, illus­trant aus­si une évo­lu­tion des pra­tiques ali­men­taires. Faute d’études pa­ly­no­lo­giques (ana­lyse ar­chéo­lo­gique des pol­lens) suf­fi­santes, il de­meure néan­moins dif­fi­cile de consta­ter l’éten­due des consé­quences de l’ins­tal­la­tion des La­tins sur l’en­vi­ron­ne­ment.

Les nom­breux sites dé­cou­verts, no­tam­ment grâce aux pro­grès de l’ar­chéo­lo­gie pré­ven­tive, au­to­risent éga­le­ment à re­ve­nir sur des ob­jets mieux connus. Ain­si, les cé­lèbres châ­teaux d’orient sont ob­ser­vés à la lu­mière des nou­velles don­nées. S’ils ont long­temps été consi­dé­rés comme des re­fuges pour une élite franque « as­sié­gée » par des au­toch­tones, leur fonc­tion ad­mi­nis­tra­tive est dé­sor­mais mise en avant, en lien avec les tours et les fermes for­ti­fiées qui servent la ges­tion agri­cole.

En un constant dia­logue avec les his­to­riens, des ré­flexions émergent en­fin sur la struc­tu­ra­tion des ter­ri­toires, les re­la­tions en­tre­te­nues entre les sites ru­raux et les villes, à tra­vers leurs di­men­sions éco­no­mique et po­li­tique. Plus lar­ge­ment, les États la­tins sont da­van­tage consi­dé­rés au sein de leur en­vi­ron­ne­ment is­la­mique comme des espaces connec­tés, non plus uni­que­ment via le com­merce et les échanges di­plo­ma­tiques, mais éga­le­ment comme vec­teurs des sa­voirs et des sa­voir-faire : en té­moigne le re­gain des études sur les chris­tia­nismes et les arts orien­taux. n

L’AU­TEUR Doc­to­rant à l’uni­ver­si­té Lyon-ii, Si­mon Dor­so étu­die l’adap­ta­tion du pou­voir franc aux condi­tions dé­mo­gra­phiques, mi­li­taires et éco­no­miques orien­tales.

Le Saint-sé­pulcre On entre dans cette église qui abrite le tom­beau du Ch­rist par cette porte, si­tuée sur le côté du tran­sept. Les par­ties en­core vi­sibles cor­res­pondent à l’édi­fice re­cons­truit par les croisés au xiie siècle – qui in­tègre l’église ronde de

Pains de sucre L’in­dus­trie su­crière est per­fec­tion­née par les croisés. Le sucre se cris­tal­lise dans des vases co­niques qui lui confèrent cette forme ty­pique ( Trac­ta­tus de her­bis, xve siècle).

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