Ch­ré­tien certes, mais Ro­main avant tout

Pen­ser que le re­li­gieux ex­plique tout est une er­reur. Au­tant dans la Sy­rie ac­tuelle que dans la Rome an­tique.

L'Histoire - - Sommaire - Par Mau­rice Sartre

Par­mi les erreurs ma­gis­trales qui in­ter­disent aux Eu­ro­péens et Amé­ri­cains de com­prendre les maux du Proche-orient contem­po­rain, de très nom­breux spé­cia­listes dé­noncent in­las­sa­ble­ment la fa­çon dont les po­li­tiques ana­lysent la si­tua­tion en termes ex­clu­sifs de com­mu­nau­ta­risme re­li­gieux. En iso­lant chré­tiens, druzes, alaouites ou autres – et en dé­fi­ni­tive les sun­nites eux­mêmes – au sein de la so­cié­té sy­rienne, on en vient à né­gli­ger que leur iden­ti­té est d’abord consti­tuée par leur ap­par­te­nance à une seule na­tion : la Sy­rie. Comme l’a rap­pe­lé ré­cem­ment Jean-pierre Fi­liu, com­bien de chré­tiens, d’alaouites, de Kurdes à l’ori­gine du na­tio­na­lisme sy­rien, com­bien d’entre eux sont morts ou ont été per­sé­cu­tés pour leur com­bat en fa­veur de l’in­dé­pen­dance du pays au temps des Ot­to­mans ou des Fran­çais ?

Toutes choses étant égales, à cette vi­sion com­mu­nau­ta­riste se rat­tache un cer­tain type d’his­toire du ch­ris­tia­nisme, au­jourd’hui dé­pas­sé chez les savants mais tou­jours vi­vant chez les fi­dèles, qui a don­né des chré­tiens au sein de l’em­pire ro­main l’image d’une mi­no­ri­té cou­pée du reste de la po­pu­la­tion. Mi­no­ri­taires, les chré­tiens le sont, et le res­tent long­temps après que l’em­pe­reur est devenu ch­ré­tien. Mais étran­gers à ce monde, cer­tai­ne­ment pas.

Un très ré­cent vo­lume de la Pléiade, qui réunit les pre­miers écrits chré­tiens et les plus an­ciens té­moi­gnages païens sur le ch­ris­tia­nisme nais­sant, aide, plus que de longs dis­cours, à com­prendre à quel point les chré­tiens, en dé­pit des par­ti­cu­la­ri­tés de leurs croyances, par­ti­cipent plei­ne­ment de la culture et de la vie so­ciale de l’em­pire. Ces textes tra­duits du grec, du la­tin, de l’ara­méen et d’autres langues an­ciennes font plon­ger di­rec­te­ment le lec­teur au sein des com­mu­nau­tés chré­tiennes.

Comme le soulignent dans leur introduction les di­rec­teurs de l’en­tre­prise, Ber­nard Pou­de­ron, Jean-ma­rie Sa­la­mi­to et Vincent Za­ri­ni, une fois pas­sé le temps des écrits néo­tes­ta­men­taires (ier siècle), des oeuvres chré­tiennes va­riées nous font as­sis­ter à la nais­sance d’une Église, d’une re­li­gion et d’une lit­té­ra­ture. L’in­no­va­tion est certes consi­dé­rable, à terme, mais, pour ceux qui au­raient ten­dance à pla­cer d’em­blée les chré­tiens en marge de la so­cié­té, le dé­men­ti qu’ap­portent des hommes comme Clé­ment de Rome, Iré­née de Lyon ou Ter­tul­lien est cin­glant. S’ils créent de fait quelque chose de nou­veau – car il s’agit bien d’une re­li­gion nou­velle, mal­gré l’an­té­rio­ri­té du ju­daïsme –, c’est avec les

ou­tils in­tel­lec­tuels de la culture grecque et la­tine de leur temps.

Le long siècle pris en compte, entre la fin du ier siècle et le dé­but du iiie, s’ins­crit dans la ligne di­recte des apôtres et, en dé­pit des images trop sou­vent res­sas­sées, doit être mar­qué du sceau de la to­lé­rance. Certes, les per­sé­cu­tions ne sont pas ab­sentes, mais brèves et lo­ca­li­sées, comme celle de Pline en Bi­thy­nie vers 112, celle de Lyon en 177, ou celles d’afrique ( Scil­lum et Car­thage), et quelques récits de mar­tyres illus­trent bien l’im­por­tance de ces té­moi­gnages pour sou­der des com­mu­nau­tés qui vivent glo­ba­le­ment en paix.

Apo­lo­gies, dé­bats, poèmes

Le genre ha­gio­gra­phique lui­même n’est pas nou­veau et on avait ré­di­gé à Alexan­drie dès le ier siècle (ce­la se pour­suit au dé­but du iiie siècle) des Actes de mar­tyrs païens, ju­gés et condam­nés par les au­to­ri­tés ro­maines. Des récits comme le mar­tyre de Po­ly­carpe à Smyrne ou ce­lui de Fé­li­ci­té et Per­pé­tue à Car­thage in­forment au­tant sur les concep­tions chré­tiennes de l’au-de­là que sur les pro­cé­dures ju­di­ciaires, la vie so­ciale ou le rôle des ins­ti­tu­tions ci­viques et la place qu’y tiennent les chré­tiens. Les pen­seurs chré­tiens par­ti­cipent à la vie in­tel­lec­tuelle de leur époque, à An­tioche comme à Car­thage, à Rome comme en Asie Mi­neure, à Na­plouse comme à Lyon, et uti­lisent les pro­cé­dés rhé­to­riques et phi­lo­so­phiques hé­ri­tés des grands An­ciens : qui ne songe à Pla­ton (et So­crate) en li­sant le dia­logue de Jus­tin de Na­plouse avec le Juif (ima­gi­naire) Try­phon ?

Dans l’art grec de la dia­tribe, brille le très po­lé­mique Aux Grecs de Ta­tien, qui dé­nigre sans mé­na­ge­ment la culture qui est pour­tant aus­si la sienne. Car la com­mu­nau­té de culture n’im­plique au­cu­ne­ment la com­mu­nau­té de croyance, et les chré­tiens adoptent vo­lon­tiers une at­ti­tude pro­vo­ca­trice aux yeux des païens, niant les dieux des autres, fai­sant preuve d’athéisme comme le soulignent leurs ad­ver­saires. Mais c’est bien avec les mêmes ou­tils in­tel­lec­tuels que chré­tiens et païens dé­battent ou s’af­frontent.

Pour qui connaît la riche lit­té­ra­ture éla­bo­rée aux iiie et ive siècles, les textes réunis ici ap­pa­raî­tront comme pré­cur­seurs, quoique par­fois plus agres­sifs. Apo­lo­gies, dé­bats théo­lo­giques, lettres épis­co­pales, récits his­to­riques (car les récits de mar­tyres sont fon­dés lar­ge­ment sur une his­toire vé­cue, par­fois sur les mi­nutes mêmes du pro­cès de­vant le gou­ver­neur pro­vin­cial), poèmes, presque rien ne manque. Les chré­tiens uti­lisent les moyens lit­té­raires of­ferts par leur culture grecque et la­tine, en­ri­chis des ap­ports de la lit­té­ra­ture grecque d’ori­gine juive.

L’his­to­rien en re­tire l’image de com­mu­nau­tés so­li­daires et dif­fé­rentes, hé­si­tant en­core sur les textes à re­te­nir comme ins­pi­rés (même si des listes com­mencent à cir­cu­ler, comme en té­moigne le Frag­ment de Mu­ra­to­ri) et sur les pra­tiques, com­ba­tives face à leurs ad­ver­saires mais par­ta­geant avec eux culture, mode de vie et goût pour la belle langue. Plei­ne­ment su­jets de l’em­pire, les chré­tiens de­viennent, comme les païens, ci­toyens ro­mains en 212, et conser­ve­ront dans l’em­pire by­zan­tin l’ap­pel­la­tion de Rhô­maioi qui sub­siste au­jourd’hui dans celle de Roums par la­quelle on dé­signe les Grecs chré­tiens au Proche-orient. n

C’est bien avec les mêmes ou­tils in­tel­lec­tuels que chré­tiens et païens dé­battent ou s’af­frontent

Art ch­ré­tien Bap­tême du Ch­rist dans le Jour­dain (bas­re­lief d’un sar­co­phage ro­main du iiie siècle).

B. Pou­de­ron, J.-M. Sa­la­mi­to, V. Za­ri­ni (dir.), Pre­miers écrits

chré­tiens, Gal­li­mard, « Bi­blio­thèque de la Pléiade », 2016.

J.-P. Fi­liu, Le Mi­roir de Da­mas. Sy­rie, notre his­toire, La Dé­cou­verte, 2017.

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.