La li­qui­da­tion des États la­tins d’orient

C’est le sul­tan ma­me­louk d’égypte qui, par­ache­vant l’oeuvre de Sa­la­din et de Bay­bars, re­jette dé­fi­ni­ti­ve­ment les La­tins à la mer en 1291.

L'Histoire - - Sommaire - Par Ju­lien Loi­seau

En plein centre du Caire, là où s’élèvent les mo­nu­ments des sul­tans ma­me­louks, en fa­çade de l’une des fon­da­tions pieuses édi­fiées à la fin du xiiie siècle, on peut en­core au­jourd’hui ad­mi­rer un in­con­gru por­tail… go­thique ! L’usage d’élé­ments en réemploi est l’une des ca­rac­té­ris­tiques de l’ar­chi­tec­ture ma­me­louke : dans ce cas pré­cis, c’est un tro­phée pré­le­vé sur l’une des églises d’acre, l’ul­time ca­pi­tale du royaume la­tin de Jé­ru­sa­lem prise en 1291, qui rap­pelle op­por­tu­né­ment aux vi­si­teurs la vic­toire de l’is­lam et la gloire des Ma­me­louks. Un siècle après la prise de Jé­ru­sa­lem par Sa­la­din, ils par­ache­vaient l’oeuvre de re­con­quête du grand hé­ros de l’is­lam que ses hé­ri­tiers, les Ayyou­bides, avaient été in­ca­pables de pré­ser­ver. Comme le disait alors un poète ano­nyme : « Louange à Dieu ! L’em­pire de la Croix est tom­bé/ Grâce aux Turcs, la re­li­gion de l’arabe élu a triom­phé ! »

Le pre­mier af­fron­te­ment entre che­va­liers croisés et ca­va­liers ma­me­louks avait eu lieu un de­mi-siècle plus tôt. En fé­vrier 1250, à la ba­taille de la Man­sou­rah, l’élan de la sep­tième croi­sade fut bri­sé net : cap­tu­rés, Louis IX de France et les siens as­sis­tèrent, mé­du­sés, à l’as­sas­si­nat de l’hé­ri­tier du trône d’égypte et à l’avè­ne­ment des Ma­me­louks. Re­tran­chée dans Da­miette, Mar­gue­rite de Pro­vence, l’épouse du roi, né­go­cia sa li­ber­té contre la red­di­tion de la place et l’éva­cua­tion du pays. Louis IX de­meu­ra en­core quatre an­nées dans le Royaume la­tin, dont il ren­for­ça les dé­fenses, mais ja­mais il n’aper­çut les murs de la Ville sainte.

Entre Ma­me­louks et Mon­gols

A cette date, ce­pen­dant, rien n’était joué dans le des­tin du Royaume la­tin. Un troi­sième ac­teur, l’em­pire mon­gol, res­tait dans l’ombre. De­puis le mi­lieu des an­nées 1240, les contacts s’étaient mul­ti­pliés en Oc­ci­dent avec la puis­sance mon­tante en Eu­ra­sie, lais­sant es­pé­rer une al­liance de re­vers contre l’is­lam et la re­con­quête dé­fi­ni­tive de Jé­ru­sa­lem. C’est dans cet es­prit que Louis IX, en­core en Orient, en­voya le fran­cis­cain Guillaume de Ru­brouck en émis­saire à la cour mon­gole.

Or, l’avè­ne­ment du ré­gime ma­me­louk est in­dis­so­ciable de l’avan­cée des conquêtes mon­goles. Celles-ci je­tèrent sur les mar­chés aux es­claves, de­puis les an­nées 1230, un nombre sans pré­cé­dent de cap­tifs turcs, don­nant aux sou­ve­rains des pays d’is­lam l’oc­ca­sion de consti­tuer des ré­gi­ments de « ma­me­louks » (au sens pre­mier, des es­claves-sol­dats) de plu­sieurs mil­liers d’hommes (cf. Ab­bès Zouache, p. 43). C’est l’un de ces ré­gi­ments qui se ré­vol­ta en 1250 sous les yeux des croisés et pla­ça l’un de ses of­fi­ciers sur le trône d’égypte.

Une dé­cen­nie plus tard, la me­nace mon­gole n’était plus une ru­meur loin­taine : Bag­dad avait été prise et, le ca­li­fat ab­bas­side abat­tu en 1258,

la Sy­rie était oc­cu­pée, pla­çant l’égypte en pre­mière ligne. De leur côté, les Francs étaient di­vi­sés. Bo­hé­mond VI, prince d’an­tioche et comte de Tri­po­li, à la tête de deux des trois der­niers États la­tins d’orient (sans comp­ter Chypre), avait re­joint les Mon­gols de­vant Alep as­sié­gée, au côté de son beau-père, Hé­thoum Ier, sou­ve­rain du royaume ar­mé­nien de Ci­li­cie. Les au­to­ri­tés d’acre, en re­vanche, pro­po­sèrent leur aide à l’ar­mée ma­me­louke.

Le 3 sep­tembre 1260, à Ayn Ja­lut (« la Source de Go­liath »), en Ga­li­lée, la vic­toire des Ma­me­louks por­ta un coup d’ar­rêt aux conquêtes mon­goles dans cette par­tie du monde. Dans le même mou­ve­ment, elle confé­ra au jeune ré­gime ma­me­louk une lé­gi­ti­mi­té in­es­pé­rée et lui of­frit les der­nières pos­ses­sions des Ayyou­bides, les des­cen­dants de Sa­la­din, en Sy­rie, Pa­les­tine et Jor­da­nie. Elle lui ou­vrit aus­si les portes de Jé­ru­sa­lem, qui en­tra dans une ère de paix et de pros­pé­ri­té, alors que la Ville sainte avait chan­gé de mains à sept re­prises entre 1187 (sa conquête par Sa­la­din) et 1260. L’is­sue de la ba­taille af­fec­ta aus­si les chré­tiens d’orient qui, à Da­mas par exemple, s’étaient un peu trop vite et trop bruyam­ment fé­li­ci­tés de l’ar­ri­vée des Mon­gols : ils su­birent une vague de per­sé­cu­tions.

Le glas son­nait, en­fin, sur les der­nières pos­ses­sions la­tines en Orient. Certes, trois dé­cen­nies s’écou­lèrent en­core entre la ba­taille d’ayn Ja­lut et la chute d’acre en 1291. Certes, les Ma­me­louks af­fron­tèrent en­core les Mon­gols à plu­sieurs re­prises, comme à la ba­taille de Homs en 1281, où l’ordre des Hos­pi­ta­liers, qui jouait à cette date un rôle dé­ci­sif dans la dé­fense du Royaume la­tin, avait envoyé un contin­gent se battre aux cô­tés des se­conds. Mais le rap­port de force s’était dé­fi­ni­ti­ve­ment in­ver­sé en 1260.

Bay­bars, le chef- pan­thère

Un homme joua un rôle ma­jeur dans ce der­nier cha­pitre de l’his­toire des États la­tins d’orient : Bay­bars. An­cien cap­tif turc devenu l’un des prin­ci­paux of­fi­ciers de

L’AU­TEUR Maître de confé­rences HDR en his­toire de l’orient mé­dié­val, Ju­lien Loi­seau est no­tam­ment l’au­teur de Les Ma­me­louks (xiiie-xvie siècle). Une ex­pé­rience du pou­voir dans l’is­lam mé­dié­val (Seuil, 2014). Il di­rige ac­tuel­le­ment le Centre de re­cherche fran­çais à Jé­ru­sa­lem.

Crac des Che­va­liers Bâ­ti en 1031 par l’émir d’alep, le « châ­teau des Kurdes » est re­cons­truit par les Hos­pi­ta­liers qui en font, à la fin du xiie siècle, le plus im­po­sant châ­teau croi­sé au Le­vant. Pris par Bay­bars en 1271, il est re­for­ti­fié par les Ma­me­lou

Go­thique ul­tra­ma­rin Ce por­tail go­thique, or­nant au centre du Caire une ins­ti­tu­tion mu­sul­mane, est comme un tro­phée qui rap­pelle la vic­toire fi­nale sur les La­tins en 1291.

Lion pas­sant Sur ses mon­naies comme sur ses construc­tions mo­nu­men­tales, le sul­tan Bay­bars fait fi­gu­rer son bla­son, un lion pas­sant. Faut-il y voir l’in­fluence de l’hé­ral­dique oc­ci­den­tale ou des cours is­la­miques de haute Mé­so­po­ta­mie ?

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