« Une ins­tal­la­tion faite pour du­rer »

Quelques Oc­ci­den­taux, une po­pu­la­tion in­di­gène ma­jo­ri­taire… le scé­na­rio semble bien con­nu : c’est ce­lui des co­lo­ni­sa­tions de­puis plu­sieurs siècles. Pour­tant on parle là des États la­tins d’orient, nés des croisades. Le mo­dèle peut-il leur être ap­pli­qué ? L’

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En­tre­tien avec Ben­ja­min Ke­dar

L’his­toire : Les croisés, par­tis d’oc­ci­dent à la fin du xie siècle pour li­bé­rer Jé­ru­sa­lem et les Lieux saints, y fondent ce qu’on ap­pelle les États la­tins. De quoi s’agit-il ? Ben­ja­min Ke­dar : Ef­fec­ti­ve­ment, ré­pon­dant à l’ap­pel du pape Ur­bain II en 1095 de­puis Cler­mont, plu­sieurs di­zaines de mil­liers d’hommes et de femmes partent sur les routes de l’orient pour al­ler li­bé­rer les Lieux saints, à com­men­cer par Jé­ru­sa­lem, dont les croisés s’em­pa­rèrent le 15 juillet 1099. La ville li­bé­rée, l’ob­jec­tif prin­ci­pal est ac­com­pli : res­tait à dé­ci­der, pour celles et ceux qui s’étaient lan­cés dans ce pè­le­ri­nage ar­mé, s’ils y de­meu­raient ou s’ils re­par­taient. La plu­part s’en al­lèrent ; mais d’autres, qui avaient aban­don­né leurs terres avant leur dé­part, comme le fa­meux Go­de­froy de Bouillon (cf. p. 39), s’y éta­blirent et fon­dèrent un royaume du­rable pour pro­té­ger la Terre sainte. Ce fut le royaume de Jé­ru­sa­lem.

Plu­sieurs États sont nés de la croi­sade : le com­té d’édesse et la prin­ci­pau­té d’an­tioche en 1098 (cf. p. 36), le royaume de Jé­ru­sa­lem en 1099 et le com­té de Tri­po­li en 1102. C’était en fait la pre­mière pos­ses­sion outre-mer des Eu­ro­péens, les­quels ne s’étaient jusque-là éten­dus que sur le conti­nent (vers l’est ou en Es­pagne, par exemple). Mais c’est dans le royaume de Jé­ru­sa­lem que la ma­jo­ri­té des croisés s’ins­talle. C’est pour ce­la que la ques­tion de la co­lo­ni­sa­tion s’y pose le plus clai­re­ment.

Les sources mé­dié­vales hé­sitent sur le nom à don­ner aux terres concer­nées par la conquête. Le pape parle de l’ec­cle­sia orien­ta­lis, l’église d’orient – et ce pour dé­si­gner l’église la­tine éta­blie en Orient, et non l’église grecque or­tho­doxe. D’autres l’ap­pellent Ter­ra hie­ro­so­ly­mi­ta­na (terre de Jé­ru­sa­lem), ou en­core terre des élus. Au to­tal, l’ap­pel­la­tion Ter­ra sanc­ta (Terre sainte) de­vient de plus en plus cou­rante. Mais ceux qui re­fusent de la dé­si­gner par ce ca­rac­tère sa­cré l’ap­pellent Pa­les­tine, le terme clas­sique, géo­gra­phique et non re­li­gieux, pour la ra­me­ner à sa juste me­sure, car tout le monde en Oc­ci­dent n’est pas en­thou­sias­mé par les croisades (cf. p. 45) 1.

En­fin, pour dé­fi­nir ce royaume, il ne faut pas né­gli­ger la place pa­ra­doxale de Jé­ru­sa­lem : elle est le centre sa­cré par ex­cel­lence, ce­lui d’où est né le ch­ris­tia­nisme ; mais elle se si­tue à l’écart du coeur de l’eu­rope la­tine. L’his­toire offre plu­sieurs exemples si­mi­laires de centres en po­si­tion pé­ri­phé­rique : ain­si de La Mecque et Mé­dine, par rap­port aux villes les plus peu­plées du monde is­la­mique, comme Bag­dad ou Le Caire. Au xiie siècle, Pe­dro Al­fon­si, un Juif conver­ti au ch­ris­tia­nisme, fait d’ailleurs le pa­ral­lèle lors­qu’il évoque dans les mêmes termes les pè­le­rins chré­tiens en route vers Jé­ru­sa­lem et les pè­le­rins mu­sul­mans en che­min pour La Mecque. J’ai tou­jours pen­sé qu’il y avait là une ques­tion cru­ciale : l’exis­tence de ces centres sa­crés, très im­por­tants mais dif­fi­ci­le­ment ac­ces­sibles.

Com­ment s’or­ga­nise la so­cié­té du royaume de Jé­ru­sa­lem après la conquête ? Dès le dé­part le royaume pré­sente une di­vi­sion tranchée entre les conqué­rants, nu­mé­ri­que­ment mi­no­ri­taires, et les conquis. La po­pu­la­tion pa­les­ti­nienne, en ef­fet, était lar­ge­ment res­tée sur place – à l’ex­cep­tion de quelques villes d’où les Francs ex­pul­sèrent les ré­sis­tants. Cette di­vi­sion claire dis­tingue ce ter­ri­toire de l’eu­rope oc­ci­den­tale.

En Es­pagne, où les chré­tiens cô­toient aus­si d’autres peuples, le roi est le roi de tous, à tel point que, à la mort du roi de Cas­tille Fer­di­nand III en 1252, sa vie est com­mé­mo­rée par des ins­crip­tions en quatre langues : la­tin, cas­tillan mé­dié­val, arabe et hé­breu. A l’in­verse, le roi de Jé­ru­sa­lem a pour titre rex La­ti­no­rum : le roi des La­tins. Les autres ha­bi­tants sont certes ses su­jets, mais il n’est pas leur roi, et ja­mais il n’es­saie de se pré­sen­ter comme tel. Cette di­vi­sion a été mise en avant par cer­tains his­to­riens, comme l’is­raé­lien Jo­shua Pra­wer (1917-1990) et le Fran­çais Claude Ca­hen (1909-1991), qui pen­saient que le royaume de Jé­ru­sa­lem était une so­cié­té bi­co­lore, scin­dée entre conqué­rants et conquis. Pra­wer est même al­lé jus­qu’à par­ler d’apar­theid2 ! Mon élève Ron­nie El­len­blum a plus ré­cem­ment pro­po­sé une frac­ture : non pas entre les La­tins et les autres ha­bi­tants, mais entre les chré­tiens (la­tins et orien­taux) et les mu­sul­mans.

Pour ma part, je pense qu’il y a de nom­breux contacts entre toutes ces po­pu­la­tions : Francs, mu­sul­mans et chré­tiens orien­taux. Même si la di­vi­sion po­li­tique entre les La­tins et le reste de la po­pu­la­tion est bien dé­fi­nie, des

in­fluences ré­ci­proques existent : on trouve des ma­riages avec des prin­cesses ar­mé­niennes et by­zan­tines, et à un ni­veau plus mo­deste, on ren­contre sans cesse des cas de ma­riage et de conver­sion.

Un exemple d’échanges par­mi beau­coup d’autres : une de mes élèves, Iris Sha­grir, a étu­dié les pré­noms des ha­bi­tants du royaume la­tin. Elle a mon­tré que cer­tains noms de saints – Jean ou Pierre – se sont ré­pan­dus en Orient bien plus tôt qu’en Oc­ci­dent. Elle pro­pose de l’ex­pli­quer par le nombre de ma­riages avec des chré­tiennes au­toch­tones, qui choi­sis­saient des noms de saints pré­do­mi­nant chez les chré­tiens d’orient.

Ces in­fluences se nichent dans tous les do­maines : les chro­niques men­tionnent no­tam­ment la transmission aux La­tins de la poste par pi­geons voya­geurs, de tech­niques de for­ti­fi­ca­tion ou en­core de l’usage des bains. Ain­si, on a dé­cou­vert jus­qu’à pré­sent vingt bains dans le royaume de Jé­ru­sa­lem. L’ar­chéo­logue bri­tan­nique Ce­dric Nor­man Johns a en­tiè­re­ment ex­hu­mé l’un de ces bâ­ti­ments dans les an­nées 1930, mais à son époque on connais­sait mal les bains is­la­miques, et il ne s’est donc pas aper­çu que ces bains leur étaient ab­so­lu­ment iden­tiques ! Dans mes tra­vaux, je com­pare quatre plans de bains is­la­miques et chré­tiens et l’on voit que ce sont exac­te­ment les mêmes3.

Quelle est la place des mi­no­ri­tés dans l’orient la­tin ? Peu d’études ont por­té sur les mi­no­ri­tés – même si elles étaient sans doute dé­mo­gra­phi­que­ment ma­jo­ri­taires. Jo­shua Pra­wer avait dé­jà ré­di­gé un livre sur la place des Juifs. Emmanuel Si­van s’est pen­ché sur les mu­sul­mans d’orient ré­fu­giés ; Jo­hannes Pah­litzsch sur les Grecs et les Sy­riens. Moi-même, j’ai tra­vaillé sur les mu­sul­mans et les sa­ma­ri­tains. On en connaît donc bien plus qu’il y a trente ans à ce su­jet, mais il reste en­core beau­coup à faire !

Sur­tout, l’his­toire des croisades de­meure bien trop sou­vent une his­toire des conqué­rants, lar­ge­ment dé­ri­vée des écrits de Guillaume de Tyr et d’autres au­teurs ré­di­geant en la­tin ou en an­cien fran­çais. Il est très ten­tant de s’ap­puyer sur ces sources, mais elles sont la­cu­naires, et il faut faire oeuvre de dé­tec­tive pour com­bler les trous. C’est plus dif­fi­cile que de tout pui­ser di­rec­te­ment chez Guillaume de Tyr et ses conti­nua­teurs fran­çais, mais on a fait beau­coup de pro­grès en la ma­tière.

Plus glo­ba­le­ment, quel rôle le royaume de Jé­ru­sa­lem joue-t-il dans l’his­toire des contacts entre les mondes ch­ré­tien et is­la­mique ? Les consé­quences de ces conquêtes sont ma­ni­festes dans l’his­toire des rap­ports entre les deux cultures. En ré­ac­tion aux croisades, le Pro­cheO­rient a con­nu sous les Ma­me­louks une in­to­lé­rance re­li­gieuse à l’égard des chré­tiens d’orient et, pour pré­ve­nir une nou­velle conquête, la des­truc­tion des for­ti­fi­ca­tions cô­tières (cf. Ju­lien Loi­seau, p. 54).

En Eu­rope, on s’en sou­vient sur­tout comme d’une grande épo­pée, une image vé­hi­cu­lée au­jourd’hui en­core par des films et des pro­grammes té­lé­vi­sés qui ra­content l’aven­ture de di­zaines de mil­liers d’in­di­vi­dus tra­ver­sant l’eu­rope pour conqué­rir Jé­ru­sa­lem – et qui y par­viennent contre toute at­tente. On se sou­vient du film à suc­cès de Rid­ley Scott, sor­ti en 2005, King­dom of Hea­ven. Cer­tains voient le royaume de Jé­ru­sa­lem comme un exemple de mé­rite ch­ré­tien ; d’autres, de­puis le dé­but du xxe siècle, comme un pro­to­type de co­lo­nia­lisme, d’im­pé­ria­lisme. Deux ver­sions bien dis­cu­tables à mon avis.

Vous ne pen­sez donc pas que l’on puisse par­ler, à pro­pos du royaume de Jé­ru­sa­lem, d’une forme de co­lo­ni­sa­tion mé­dié­vale ? Il faut bien faire at­ten­tion à dis­tin­guer co­lo­ni­sa­tion et co­lo­nia­lisme. La co­lo­ni­sa­tion est fré­quente au xiie siècle : on la trouve dans les terres à l’est du monde ger­ma­nique, en Es­pagne dans les terres re­prises aux mu­sul­mans, en Ir­lande pour les An­glais, sans par­ler de la co­lo­ni­sa­tion in­té­rieure – d’où le nombre de villes et vil­lages ap­pe­lés No­va Villa. Ri­chard Koeb­ner (1885-1958), le fon­da­teur des études his­to­riques à l’uni­ver­si­té hé­braïque de Jé­ru­sa­lem, a étu­dié cette ques­tion : un en­tre­pre­neur, le lo­ca­tor, ob­tient des terres et y fait ve­nir des per­sonnes qui les co­lo­nisent.

Ces ins­tal­la­tions se re­con­naissent à une forme ca­rac­té­ris­tique : le vil­lage-rue, que l’on re­trouve en France, en Italie, dans les pays ger­ma­niques, mais aus­si dans le royaume de Jé­ru­sa­lem (cf. Si­mon Dor­so, p. 48). On sait par exemple que le vil­lage de Ca­sal Im­bert (Ach­ziv), à la fron­tière du Li­ban, a été fon­dé de cette ma­nière par un en­tre­pre­neur qui y a ins­tal­lé des co­lons ; de même Gi­be­lin (Bayt Ji­brin), Al-bi­reh (près de Ra­mal­lah), ou en­core Cha­teau­neuf. Ce type de co­lo­ni­sa­tion est bien plus ré­pan­du qu’on ne l’avait consi­dé­ré au­pa­ra­vant.

Quand on parle de co­lo­nia­lisme, ce n’est plus la même ques­tion. Jo­shua Pra­wer n’a pas hé­si­té, dans le sous-titre de l’un de ses ou­vrages, à évo­quer la « pre­mière co­lo­nie de l’eu­rope la­tine » . On a beau­coup cri­ti­qué l’usage de ce terme. Per­son­nel­le­ment, je n’ai rien a prio­ri contre l’usage du mot « co­lo­nie », mais à condi­tion qu’on en pré­cise le conte­nu pour qu’il de­vienne une clé de com­pré­hen­sion. Certes, le moine chro­ni­queur du xie-xiie siècle Gui­bert de Nogent dé­crit l’orient la­tin comme la « co­lo­nia no­va Ch­ris­tia­ni­ta­tis » , la nou­velle co­lo­nie de la Chré­tien­té. Mais peut-on pour au­tant la com­pa­rer aux co­lo­nies es­pa­gnoles, por­tu­gaises, an­glaises et fran­çaises nées aux époques mo­dernes et contem­po­raines ? Je ne le pense pas.

Un en­tre­pre­neur, le « lo­ca­tor », ob­tient des terres et y fait ve­nir des per­sonnes qui les co­lo­nisent

Bien sûr, il y a des res­sem­blances : des co­lons s’ins­tallent outre-mer. Mais quelle se­rait la mé­tro­pole dans le cas des croisades ? On pour­rait dire que le royaume de Jé­ru­sa­lem est une co­lo­nie de toute la Chré­tien­té. Mais la re­la­tion n’est pas com­pa­rable : le roi de Jé­ru­sa­lem est d’em­blée in­dé­pen­dant. Au fond, les termes « co­lo­nie » et « co­lo­nia­lisme » sont si char­gés de conno­ta­tions, et dé­si­gnent des réa­li­tés si dif­fé­rentes de l’orient la­tin, qu’il vaut mieux évi­ter de les uti­li­ser – sans for­cé­ment s’in­ter­dire des com­pa­rai­sons avec les so­cié­tés co­lo­niales si elles nous per­mettent de faire pro­gres­ser notre vi­sion. Je n’ai pour l’ins­tant trou­vé qu’une seule thèse qui jus­ti­fie cette com­pa­rai­son, celle de l’états-unien Louis Hartz, se­lon la­quelle les so­cié­tés co­lo­niales se­raient des frag­ments de la mé­tro­pole4. Par exemple, la Nou­velle-an­gle­terre est le frag­ment pu­ri­tain de l’an­gle­terre qui s’ex­trait de la mé­tro­pole et crée quelque chose qui n’y exis­tait pas : un pays où les pu­ri­tains ne sont plus en­tou­rés de non-pu­ri­tains. Se­lon Louis Hartz, c’est la même chose en Aus­tra­lie, en Afrique du Sud, en Amé­rique la­tine : dans tous ces cas, un frag­ment de­vient le tout. Je trouve que cette thèse peut par­fai­te­ment s’ap­pli­quer à l’orient la­tin. En Oc­ci­dent, on ren­contre toutes sortes de clercs, y com­pris des gens comme Abé­lard, qui s’in­té­ressent aux sciences, aux nou­velles exé­gèses des textes phi­lo­so­phiques et re­li­gieux. Mais à Jé­ru­sa­lem, il n’y a plus qu’un seul type de clercs : ceux qui sont at­ti­rés par les Lieux saints, qui veulent tou­cher la sainteté. Abé­lard ou Tho­mas d’aquin n’ont ja­mais son­gé à ve­nir en pè­le­ri­nage à Jé­ru­sa­lem. Au to­tal, donc, je crois que seul le terme de co­lo­ni­sa­tion est par­fai­te­ment jus­ti­fié ; par­ler de co­lo­nia­lisme est in­utile.

Pour­quoi avez-vous choi­si, per­son­nel­le­ment, de tra­vailler sur les croisades ? C’est un ob­jet qui me pas­sionne de­puis ma pre­mière an­née à l’uni­ver­si­té hé­braïque de Jé­ru­sa­lem. J’y ai sui­vi le cours de Jo­shua Pra­wer, qui nous em­me­nait, aus­si, vi­si­ter les églises et les châ­teaux. Cette ex­pé­rience m’a lais­sé une marque

in­dé­lé­bile ; très vite, j’ai été fas­ci­né par cette com­bi­nai­son d’élé­ments ma­té­riels et abs­traits – l’idéo­lo­gie et sa trans­crip­tion dans la pierre et l’es­pace. J’ai donc consa­cré mon mé­moire de mas­ter aux idées de mis­sion et de croi­sade en gé­né­ral. Puis j’ai été envoyé à l’uni­ver­si­té de Yale : pour évi­ter l’en­do­ga­mie in­tel­lec­tuelle, l’uni­ver­si­té hé­braïque en­voyait en ef­fet ses étu­diants à l’étran­ger, sur­tout en France ou au Royaume-uni. J’ai été le pre­mier à par­tir aux États-unis, où j’ai tra­vaillé sous la di­rec­tion de Ro­ber­to Lo­pez sur l’his­toire de Gênes – plus pré­ci­sé­ment sur l’im­pact de la crise éco­no­mique du xive siècle sur la men­ta­li­té des mar­chands. Je n’ai pas aban­don­né mon in­té­rêt pour Gênes, mais, dès mon retour à Jé­ru­sa­lem, je me suis concen­tré de plus en plus sur les croisades…

Y a-t-il une école d’his­toire des croisades is­raé­lienne ? Oui et non. A cet égard, la fi­gure de Jo­shua Pra­wer (cf. ci-des­sous) est très im­por­tante : c’est grâce à lui que ce su­jet est aus­si bien con­nu en Is­raël. Ce n’était pas évident, car, quand il a com­men­cé, beau­coup de Juifs as­so­ciaient les croisades à l’his­toire des per­sé­cu­tions, ce n’était donc pas un su­jet très po­pu­laire… Mais Jo­shua Pra­wer a in­sis­té et il a mon­tré tout l’in­té­rêt de com­bi­ner étude des textes et ar­chéo­lo­gie – il est à l’ini­tia­tive des pre­mières fouilles d’ar­chéo­lo­gie mé­dié­vale en Is­raël. Une dé­marche que j’ai choi­si de pour­suivre.

S’il existe une école d’his­toire des croisades is­raé­lienne, elle n’est à mon sens ni très ri­gide ni très uni­fiée, et il im­porte de dire tout de suite qu’elle est très bien connec­tée aux cher­cheurs des autres pays. Cer­taines lignes de force s’en dé­gagent : la plu­part de ses tra­vaux se concentrent ain­si sur le royaume de Jé­ru­sa­lem. Ce n’est pas mon cas : je me suis certes in­té­res­sé à Jé­ru­sa­lem, mais éga­le­ment à Tri­po­li et An­tioche, et, aus­si, à l’or­ga­ni­sa­tion des croisades en Oc­ci­dent.

Car, comme l’a sou­li­gné l’his­to­rien bri­tan­nique Jo­na­than Ri­ley-smith, mort en 2016, le grand dan­ger dans l’his­toire des croisades est de dis­joindre deux champs : l’his­toire des croisades et de leur or­ga­ni­sa­tion d’une part, et l’his­toire de l’orient la­tin d’autre part. Or, on ne peut pas, par exemple, com­prendre Guy de Lu­si­gnan sans s’in­té­res­ser à sa fa­mille en Eu­rope. De même, les mi­gra­tions in­ces­santes entre Orient et Oc­ci­dent obligent à prendre en compte les deux aires : l’orient la­tin est une par­tie du monde la­tin, que l’on ne peut étu­dier à part.

Au-de­là des his­to­riens, com­ment les Is­raé­liens consi­dèrent-ils les croisades ? C’est une ques­tion dé­li­cate, no­tam­ment à cause de l’im­por­tance qu’ont les croisades dans la pen­sée po­li­tique et la pro­pa­gande arabes. De­puis le dé­but du xxe siècle, les Arabes pré­sentent les sio­nistes comme les hé­ri­tiers des croisés : comme eux, ils sont ve­nus d’oc­ci­dent, ils oc­cupent un pays et en ont sou­mis les ha­bi­tants et sur­tout, comme eux, ils sont des­ti­nés à dis­pa­raître comme a dis­pa­ru le royaume la­tin… Cette idée est très forte dans la lit­té­ra­ture po­pu­laire, dans les films où, no­tam­ment, la fi­gure de Sa­la­din joue un rôle pré­pon­dé­rant. Si on de­mande à des éco­liers arabes ce qu’ils pensent de lui, ils ré­pondent qu’un jour quel­qu’un chas­se­ra les Juifs comme na­guère Sa­la­din avait chas­sé les croisés. On a es­pé­ré un temps que Nas­ser se­rait le nou­veau Sa­la­din, puis Sa­dam Hus­sein…

En ré­ac­tion à cette at­ti­tude, on trouve dans le dis­cours po­li­tique is­raé­lien un nombre im­por­tant de ré­fé­rences aux croisades. L’an­cien pré­sident Shi­mon Peres avait ain­si fait l’in­ven­taire de ce qui dis­tin­guait les Is­raé­liens des croisés, avec l’idée que les pre­miers de­vaient ap­prendre des erreurs des croisés et réus­sir là où ces der­niers avaient échoué.

Je me mé­fie de tous ces dis­cours, qui mo­bi­lisent l’his­toire à des fins po­li­tiques. Avra­ham Burg, par exemple, qui est une fi­gure im­por­tante de la gauche is­raé­lienne et un an­cien pré­sident de la Knes­set, af­fir­mait qu’il fal­lait ap­prendre aux en­fants à ex­plo­rer le pays pour bien le connaître, car sa mé­con­nais­sance par les croisés au­rait cau­sé leur perte – ce qui est un non­sens. De même, un haut fonc­tion­naire du mi­nis­tère de la San­té a dit un jour que nous de­vions être très stricts sur l’hy­giène, car les croisés, né­gli­gents, au­raient été frap­pés de diar­rhée sé­vère à la ba­taille de Hat­tin, ce qui au­rait cau­sé leur dé­faite : en­core une his­toire in­ven­tée !

« Je crois que seul le terme de co­lo­ni­sa­tion est par­fai­te­ment jus­ti­fié, par­ler de co­lo­nia­lisme est in­utile »

Yitz­hak Ra­bin consi­dé­rait éga­le­ment que nous de­vions ap­prendre des erreurs des croisés et, par exemple, main­te­nir une im­mi­gra­tion conti­nue vers Is­raël, à la dif­fé­rence du peu­ple­ment oc­ci­den­tal, in­suf­fi­sant à l’époque des croisades… Au­cune de ces ma­ni­pu­la­tions po­li­tiques de l’his­toire ne per­met de com­prendre quoi que ce soit. On peut tou­jours croire, comme cer­tains Arabes, que les Is­raé­liens vont un jour perdre la « se­conde ba­taille de Hat­tin » – mais ce n’est pas une ex­pli­ca­tion du pas­sé.

Ces grandes ten­dances n’ont pas épar­gné les his­to­riens : Jo­shua Pra­wer était très conscient de ces dé­bats, et lui-même s’y est ris­qué. Il a pu af­fir­mer qu’un peuple sain est lié à la terre : les croisés, qui ha­bi­taient dans des villes et des châ­teaux, ne la tra­vaillaient pas. Ils étaient donc res­tés des étran­gers. Je n’aime pas cette idée, mais elle était de son temps – Pra­wer était né en 1917 et à cette époque elle était très ré­pan­due. Quoi qu’il en soit, elle a été re­prise par cer­tains hommes po­li­tiques. Pour eux, la dif­fé­rence est là : nous sommes des agri­cul­teurs, nous ne pou­vons donc pas être dé­ra­ci­nés. Et voi­là que Ron­nie El­len­blum montre que les Francs aus­si s’étaient éta­blis dans les cam­pagnes ! Ce­la a été un vé­ri­table choc, mais un choc sa­lu­taire !

En ré­per­to­riant toutes sortes de men­tions des croisades par des hommes po­li­tiques ou par de simples ci­toyens, j’ai pu re­mar­quer que ces idées étaient pré­sentes dans tous les camps, jus­qu’aux com­mu­nistes qui af­firment que les croisés n’ont pas noué de contacts avec les mu­sul­mans, et que pay­sans francs et mu­sul­mans n’ont ja­mais for­mé un front com­mun comme eux le pro­posent !

Un point, en­fin, me semble im­por­tant. Un homme po­li­tique fran­çais peut pui­ser dans un im­mense ré­per­toire d’épi­sodes his­to­riques aux­quels se rat­ta­cher : Louis XIV, la Ré­vo­lu­tion, Na­po­léon… Même chose pour les An­glais ou pour les Al­le­mands. Ce n’est pas le cas par­tout. En Tché­co­slo­va­quie, là d’où je viens, il n’y a pas d’his­toire po­li­tique avant 1918, et maintes ré­fé­rences se portent vers le même épi­sode : la ba­taille de la Mon­tagne Blanche, qui mit fin à l’in­dé­pen­dance du royaume de Bo­hême pen­dant la guerre de Trente Ans (1618-1648) ; un peu l’équi­valent, en Is­raël, de Mas­sa­da, où, en 73, les Ro­mains vain­quirent les der­niers ré­sis­tants juifs. Le royaume croi­sé de Jé­ru­sa­lem joue un rôle sem­blable dans la pen­sée po­li­tique is­raé­lienne. Quelles sont, au­jourd’hui, les pers­pec­tives de re­cherche sur le royaume de Jé­ru­sa­lem ? Un très grand tra­vail reste à faire sur les sources, et d’abord les sources écrites. A Gênes, par exemple, dans l’ar­chi­vio di Sta­to, on trouve de nom­breux car­tons d’actes no­ta­riés à par­tir de 1156. Ceux du xiie siècle ont tous été édi­tés, ain­si que cer­tains du xiiie, mais la plu­part res­tent in­édits. Il y a plu­sieurs an­nées, Ro­ber­to Lo­pez et moi-même avons de­man­dé à une jeune his­to­rienne gé­noise, Lau­ra Bal­let­to, d’al­ler aux Ar­chives pour y trou­ver des actes no­ta­riés ré­di­gés à Acre et Tyr : en quelques se­maines, elle en avait trou­vé une ving­taine. Et en ex­ploi­tant sys­té­ma­ti­que­ment la do­cu­men­ta­tion du xiiie siècle, on en trou­ve­rait bien plus !

Même chose dans de nom­breux autres centres d’ar­chives : à Paris par exemple, plu­sieurs re­gistres d’im­pôts du xive siècle men­tionnent des in­di­vi­dus ori­gi­naires d’acre – je cherche d’ailleurs un jeune cher­cheur qui se­rait prêt à me­ner cette en­quête ! Un exemple en­core : en 2001, j’ai trou­vé à Douai une source en hé­breu nar­rant la dé­cou­verte des os­se­ments des Pa­triarches à Hé­bron5. Ce texte, jus­qu’alors in­édit, offre une des­crip­tion bien meilleure que celle conte­nue dans tous les autres ma­nus­crits. Il y a éga­le­ment des actes qui ont été pu­bliés mais pas ou peu uti­li­sés, comme une lettre du pape Cé­les­tin III à l’évêque d’acre à pro­pos des pro­blèmes de conver­sion à l’is­lam ou de­puis l’is­lam, dont l’édi­tion est très cri­ti­quable.

Tou­te­fois, l’ave­nir est sans au­cun doute dans l’ar­chéo­lo­gie (cf. Si­mon Dor­so, p. 48). On connaît plus ou moins toutes les sources tex­tuelles, mais l’ar­chéo­lo­gie re­cèle en­core des tré­sors d’in­for­ma­tion : il de­meure tant d’en­droits à fouiller, en Is­raël, mais aus­si en Jor­da­nie, en Sy­rie, au Li­ban ! n

« L’ar­chéo­lo­gie re­cèle en­core des tré­sors d’in­for­ma­tion : il de­meure tant d’en­droits à fouiller, en Is­raël, en Jor­da­nie, en Sy­rie, au Li­ban ! »

L’AU­TEUR Ben­ja­min Ke­dar est pro­fes­seur émé­rite d’his­toire à l’uni­ver­si­té hé­braïque de Jé­ru­sa­lem. Ré­dac­teur en chef de la re­vue Cru­sades, il est no­tam­ment l’au­teur de Franks, Mus­lims and Orien­tal Ch­ris­tians in the La­tin Le­vant: Stu­dies in Fron­tier Ac­cul­tur

Noirs et Blancs Sur cette mi­nia­ture, ti­rée d’une his­toire des croisades écrite au xive siècle, des sar­ra­sins, à gauche, re­pré­sen­tés se­lon l’usage d’alors avec des vi­sages noirs, ren­contrent des Francs, aux vi­sages blancs. A cer­tains égards, c’est bien une

Nou­veau Sa­la­din Sur ce timbre ira­kien, Sad­dam Hus­sein est re­pré­sen­té au côté du vain­queur de Hat­tin. Comme d’autres avant lui, il se pose en digne suc­ces­seur.

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