Un nou­vel art de la guerre

La di­men­sion sa­crée des croisades fait trop sou­vent ou­blier qu’elles res­semblent à toute guerre. Et que, en retour, deux siècles de confron­ta­tion ont trans­for­mé les cultures mi­li­taires oc­ci­den­tale et orien­tale.

L'Histoire - - Sommaire - Par Ab­bès Zouache

Le sol­dat sar­ra­sin Il est re­con­nais­sable, sur cette mi­nia­ture ti­rée du Ro­man de Go­de­froy de Bouillon (xive siècle), à son tur­ban. Il bran­dit son ci­me­terre, ce sabre à la lame cour­bée ré­pu­té pour ses ef­fets dé­vas­ta­teurs sur le champ de ba­taille. Mais on ne re­trouve pas ici les pe­tits bou­cliers ronds et les arcs cour­bés que les ca­va­liers kurdes et turcs por­taient jus­qu’au coeur de la mêlée.

Le sol­dat croi­sé Heaume, cotte de mailles, épée droite et écu de gueules au lion ram­pant : le che­va­lier croi­sé ap­porte en Pa­les­tine l’ar­me­ment tra­di­tion­nel et l’hé­ral­dique des com­bat­tants oc­ci­den­taux. At­ten­tion tou­te­fois : les charges re­dou­tables des ca­va­liers lourds de­vaient moins leur ef­fi­ca­ci­té au tran­chant de leurs épées qu’à la force de pé­né­tra­tion de leurs longues lances.

Guerre par­ti­cu­lière en ce qu’elle était théo­ri­que­ment d’abord me­née au nom de la re­li­gion, la croi­sade est née de l’ap­pel du pape à Cler­mont en no­vembre 1095. Pen­dant deux siècles, le Proche-orient fut le théâtre de guerres nom­breuses pen­dant les­quelles les bel­li­gé­rants de chaque par­tie firent évo­luer leur ma­nière de faire la guerre. Les com­bats et la ren­contre de dif­fé­rentes tra­di­tions mi­li­taires ac­cé­lé­rèrent le pro­ces­sus de pro­fes­sion­na­li­sa­tion des ar­mées en­ta­mé au Proche-orient avant la pre­mière croi­sade.

Même si les By­zan­tins in­ter­vinrent ponc­tuel­le­ment en Sy­rie, les guerres des croisades op­po­sèrent d’abord des ar­mées mu­sul­manes et la­tines. Au cours de sa longue marche vers Jé­ru­sa­lem, l’ar­mée franque évo­lua. Au dé­part, elle était for­mée de contin­gents hé­té­ro­clites et peu co­hé­sifs, mais, au mo­ment de la conquête de Jé­ru­sa­lem et de la vic­toire face aux Égyp­tiens près d’as­ca­lon, le 12 août 1099, les troupes avaient ap­pris à s’unir dans le com­bat.

Cette évo­lu­tion ex­plique lar­ge­ment leur réus­site, même s’il ne faut en rien mi­ni­mi­ser l’im­por­tance de l’as­pi­ra­tion re­li­gieuse qui les por­tait ou l’aide, en par­ti­cu­lier lo­gis­tique, des By­zan­tins puis des chré­tiens orien­taux. Il faut dire, aus­si, que les pre­miers croisés for­maient une masse d’hommes comme on n’en avait plus vu de­puis long­temps en Sy­rie. A leur ar­ri­vée, des ru­meurs an­gois­santes y cir­cu­lèrent, ce dont té­moignent les exa­gé­ra­tions des chro­ni­queurs arabes : ils évoquent, tel l’alé­pin Al-azi­mi, plu­sieurs cen­taines de mil­liers d’hommes. En réa­li­té, il semble qu’une cen­taine de mil­liers de femmes et d’hommes avaient pris la croix lors de la pre­mière croi­sade (1095-1099), dont plu­sieurs di­zaines de mil­liers de com­bat­tants, et par­mi eux au­tour de 10 000 che­va­liers. Même s’il est dif­fi­cile, si­non im­pos­sible, de sa­voir com­bien par­vinrent à Jé­ru­sa­lem, de tels chiffres étaient considérables pour l’époque. Sur­tout, au­cun des émirs de Sy­rie n’était en me­sure de réu­nir un tel nombre de sol­dats.

La Sy­rie était alors po­li­ti­que­ment mor­ce­lée et mi­li­tai­re­ment af­fai­blie. Les Fa­ti­mides égyp­tiens qui contrô­laient le sud du pays avaient dû se re­plier sur Le Caire sous la pres­sion des Turcs seld­jou­kides. Quant à ces der­niers, ils étaient sur­tout oc­cu­pés à conso­li­der leur pou­voir à An­tioche, Alep, Homs, Ha­ma ou Da­mas. Di­vi­sés et in­ca­pables de s’unir contre les nou­veaux ar­ri­vants, ils durent s’en re­mettre au maître de Mos­soul, Kar­bu­qa. Mais, mi­née par les di­vi­sions, l’ar­mée de coa­li­tion qu’il di­ri­geait fut bat­tue par les croisés de­vant An­tioche, le 28 juin 1098.

Au dé­but du xiie siècle, d’autres ar­mées ve­nues d’orient vinrent af­fron­ter les Francs en Sy­rie. Toutes échouèrent, même si les Francs étaient mi­no­ri­taires. Ceux-ci s’ap­puyaient sur les chré­tiens orien­taux, en par­ti­cu­lier les Ar­mé­niens en Sy­rie du Nord, ain­si que sur les chré­tiens d’oc­ci­dent qui s’ins­tal­laient en Terre sainte à l’oc­ca­sion de leur pè­le­ri­nage ou des nou­velles croisades. Ils s’en re­mirent aus­si aux ordres re­li­gieux mi­li­taires, no­tam­ment les Tem­pliers et les Hos­pi­ta­liers qui, à par­tir du mi­lieu du xiie siècle, as­su­mèrent une part crois­sante de la dé­fense des États la­tins. En­fin, ils sur­ent ti­rer pro­fit de leur in­té­gra­tion ra­pide au pay­sage géo­po­li­tique proche-orien­tal.

En ef­fet, les sou­ve­rains mu­sul­mans les consi­dé­rèrent tout au­tant comme des ad­ver­saires que comme des par­te­naires, n’hé­si­tant pas, au be­soin, à s’al­lier avec eux. Car, mal­gré les im­pré­ca­tions des hommes de re­li­gion, ils ne firent ja­mais du dji­had le seul axe de leur po­li­tique. Sa­la­din lui-même consa­cra au­tant d’ef­forts à com­battre des mu­sul­mans que des Francs.

Une nou­velle donne

Comme pen­dant toute guerre, com­bats, trêves et al­liances lo­cales ou à plus grande échelle se suc­cé­daient. Les chré­tiens d’oc­ci­dent n’agirent pas dif­fé­rem­ment après leur ar­ri­vée au Proche-orient. A l’is­sue de la troi­sième croi­sade, Ri­chard Coeur de Lion fi­nit par signer une trêve avec Sa­la­din, et c’est par la né­go­cia­tion que Fré­dé­ric II par­vint, en 1229, à ob­te­nir la res­ti­tu­tion tem­po­raire de Jé­ru­sa­lem.

A dire vrai, les Francs n’avaient guère le choix, les mu­sul­mans se fai­sant de plus en plus pres­sants après l’ins­tal­la­tion de Zan­gi, le gou­ver­neur (ata­beg) de Mos­soul, à Alep, en 1127. En 1154, son fils Nur al-din, qui lui avait suc­cé­dé dans cette ville, s’éta­blis­sait aus­si à Da­mas. La réuni­fi­ca­tion de la Sy­rie mu­sul­mane par Nur al-din puis celle de l’en­semble du Proche-orient par Sa­la­din (1171-1193) consa­crèrent dé­fi­ni­ti­ve­ment la su­pé­rio­ri­té des mu­sul­mans dé­sor­mais en me­sure de faire re­cu­ler les Francs.

Nur al-din était non seule­ment ca­pable d’en­tre­te­nir une ar­mée d’une tren­taine de mil­liers de sol­dats pro­fes­sion­nels ou se­mi-pro­fes­sion­nels, mais aus­si de se re­le­ver ra­pi­de­ment des dé­faites qui lui étaient in­fli­gées. Ain­si, le chro­ni­queur du xiiie siècle Ibn al-adim af­firme qu’au len­de­main de sa dé­faite de la Boc­quée, en 1163, Sa­la­din « en­voya des mes­sages à Alep et à Da­mas, fit ve­nir ar­gent, vê­te­ments, tentes, armes et che­vaux, [qu’il] don­na aux sol­dats en rem­pla­ce­ment de tout ce qui leur avait été pris. Alors l’ar­mée re­de­vint comme si elle n’avait pas su­bi de dé­route » .

Même s’ils furent ca­pables d’en­voyer des corps ex­pé­di­tion­naires en Égypte, dans les an­nées 1160, les Francs ne dis­po­saient pas d’un tel po­ten­tiel. Un temps, les cam­pagnes de Sa­la­din, qui les écra­sa à Hat­tin en 1187 et s’em­pa­ra de Jé­ru­sa­lem quelques mois plus tard, sem­blèrent même son­ner le glas du royaume de Jé­ru­sa­lem, qui fut ré­duit à peau de cha­grin. Mais, re­cen­trés sur les côtes sy­ro-pa­les­ti­niennes et ponc­tuel­le­ment sou­te­nus par de nou­velles croisades, les États la­tins sur­vé­curent. Le coup de grâce leur fut por­té par les Ma­me­louks (cf. Ju­lien Loi­seau, p. 57).

Ces der­niers s’ap­puyaient sur une ar­mée re­dou­table tout à la fois ca­pable de com­battre les Francs et les Mon­gols, qu’ils vain­quirent à Ayn Ja­lut, en 1260. Ré­for­mée par Bay­bars qui l’or­ga­ni­sa ra­tion­nel­le­ment et sys­té­ma­ti­sa l’en­traî­ne­ment des es­claves sol­dats aux arts mi­li­taires, l’ar­mée ma­me­louke ap­pa­raît, avec les ap­pa­reils très struc­tu­rés des ordres re­li­gieux mi­li­taires oc­ci­den­taux, comme l’exemple le plus abou­ti de la pro­fes­sion­na­li­sa­tion des ar­mées. Même s’il faut veiller à ne pas mi­ni­mi­ser l’im­por­tance des pié­tons, les ca­va­liers lourds, en par­ti­cu­lier les ma­me­louks, y for­maient l’élite com­bat­tante et so­ciale – l’équi­valent des che­va­liers dans les ar­mées chré­tiennes. Ils for­maient le coeur des ar­mées per­son­nelles des sou­ve­rains.

Une fé­dé­ra­tion de troupes

D’autres forces s’agré­geaient lors des cam­pagnes. L’ar­mée consti­tuait une fé­dé­ra­tion de troupes re­po­sant sur des liens d’in­ter­dé­pen­dance dif­fé­rents de ceux qui exis­taient dans le do­maine ch­ré­tien. Il n’y avait pas d’équi­valent du sys­tème féo­dal en terre d’is­lam, mais le sou­ve­rain s’ap­puyait aus­si sur des of­fi­ciers aux­quels il concé­dait les re­ve­nus d’une terre leur per­met­tant d’en­tre­te­nir leurs propres troupes contre l’obli­ga­tion de ré­pondre à son ap­pel et à le re­joindre.

Plus lé­gè­re­ment équi­pés, les no­mades arabes et sur­tout tur­co­mans s’ajou­taient aux ar­mées per­ma­nentes contre une ré­tri­bu­tion. Des com­bat­tants oc­ca­sion­nels par­ti­ci­paient aux com­bats lors­qu’une mo­bi­li­sa­tion gé­né­rale était dé­cré­tée ou lors­qu’il fal­lait dé­fendre sa ci­té as­sié­gée. Ain­si, les mi­li­ciens ur­bains (ah­dath) et les « vo­lon­taires de la foi » (mu­ta­taw­wi’a), des ci­vils, jouèrent un rôle non né­gli­geable jusque dans la se­conde moi­tié du xiie siècle. Par la suite, les chefs de guerre évi­tèrent d’avoir re­cours à des hommes sus­cep­tibles, une fois les com­bats ter­mi­nés, de me­na­cer l’ordre éta­bli.

Bien que d’abord me­née par une caste de guer­riers, la guerre ne fut ja­mais com­plè­te­ment le do­maine ré­ser­vé d’un seul groupe so­cial. Elle ne fut pas plus l’apa­nage d’un groupe eth­nique. Certes, les Turcs et se­con­dai­re­ment les Kurdes y ac­ca­pa­raient les fonc­tions de com­man­de­ment, mais d’autres groupes oc­cu­paient des fonc­tions liées aux com­pé­tences qu’on leur prê­tait. Les Khu­ra­sa­niens, ori­gi­naires d’iran ou d’asie cen­trale, étaient ain­si ré­pu­tés pour leur ef­fi­ca­ci­té dans la guerre de siège.

Les ar­mées franques mê­laient aus­si des com­bat­tants d’ori­gine variée et in­té­graient no­tam­ment des sol­dats lo­caux, en par­ti­cu­lier des Ar­mé­niens, dans le com­té d’édesse et

Les sou­ve­rains mu­sul­mans ne firent pas du dji­had le seul axe de leur po­li­tique. Ils s’al­lièrent par­fois avec les Francs

dans la prin­ci­pau­té d’an­tioche. Elles avaient aus­si très tôt in­cor­po­ré des tur­co­poles, dont les sources ne per­mettent pas tou­jours de sa­voir s’il s’agis­sait de chré­tiens orien­taux ou de mu­sul­mans conver­tis. Ils for­maient une ca­va­le­rie lé­gère que les ar­mées sé­cu­lières et celles des ordres mi­li­taires, qui sont le mieux do­cu­men­tées, uti­li­saient comme éclai­reurs et comme ar­chers mon­tés, même s’ils pou­vaient aus­si, si né­ces­saire, char­ger à la ma­nière des che­va­liers francs.

La guerre at­tei­gnit aus­si un haut de­gré de tech­ni­ci­té. Elle était de plus en plus une af­faire de spé­cia­listes, no­tam­ment sur mer. Les flottes chré­tiennes, en par­ti­cu­lier ita­liennes, do­mi­naient la guerre ma­ri­time – une su­pré­ma­tie que les mu­sul­mans ten­tèrent par­fois de contes­ter, mais sans réel suc­cès. Les ef­forts des Fa­ti­mides égyp­tiens puis de Sa­la­din, qui ten­ta de re­cons­truire une flotte de guerre sus­cep­tible de mettre en échec les croisés, ne furent guère cou­ron­nés de suc­cès ni sui­vis d’ef­fet.

Cam­pagnes, raids et sièges

Sur mer comme sur terre, la guerre était gé­né­ra­le­ment une ac­ti­vi­té sai­son­nière – on évi­tait par exemple de com­battre l’hiver. La guerre ter­restre tou­chait prio­ri­tai­re­ment les ter­ri­toires les plus riches et les zones de com­mu­ni­ca­tion : fos­sé sy­rien et dé­pres­sions trans­ver­sales re­liant les côtes à l’in­té­rieur du pays, ri­vages mé­di­ter­ra­néens et Del­ta égyp­tien.

Des cam­pagnes s’éta­laient sur de longs mois et né­ces­si­taient une lo­gis­tique im­por­tante. Elles épui­saient les hommes et condui­saient par­fois chaque camp à se ré­soudre à né­go­cier. Des pé­riodes d’at­tente al­ter­naient avec des phases plus dy­na­miques, mar­quées par des of­fen­sives par­ti­cu­liè­re­ment vio­lentes.

La plu­part des com­bats pre­naient la forme de raids qui ne du­raient que quelques jours : quelques di­zaines ou quelques cen­taines d’hommes sac­ca­geaient les ré­coltes, raz­ziaient le bé­tail et fai­saient des pri­son­niers que l’on s’échan­geait en­suite contre ran­çon.

La guerre de siège était l’autre forme de com­bat la plus ré­pan­due. Sans doute moins ex­perts en la ma­tière que les By­zan­tins et les mu­sul­mans, les Francs per­fec­tion­nèrent ra­pi­de­ment leurs tech­niques d’as­saut. Leurs ad­ver­saires re­dou­taient par­ti­cu­liè­re­ment les tours mo­biles au moyen des­quelles ils s’éle­vaient jus­qu’aux rem­parts ; les mu­sul­mans étaient plus adeptes de la sape1 et du naft (ou feu gré­geois2).

Les ma­chines de jet furent aus­si per­fec­tion­nées. Les tré­bu­chets à contre­poids ca­pables de lan­cer des pro­jec­tiles très lourds se gé­né­ra­li­sèrent pro­gres­si­ve­ment au xiie siècle. Les pro­grès de l’ar­tille­rie en­traî­nèrent des trans­for­ma­tions de l’ar­chi­tec­ture mi­li­taire, qui de­vint plus mo­nu­men­tale. Par exemple, dès le règne de Nur al-din (1146-1174), Shay­zar, en Sy­rie cen­trale, fut mu­nie de tours saillantes et d’un gla­cis cen­sés mieux la pro­té­ger des as­sauts des chré­tiens. Ces der­niers n’étaient pas en reste : ils éle­vèrent des for­te­resses en­core plus puis­santes dont le crac des Che­va­liers est l’exemple le plus con­nu.

L’ac­ti­vi­té de construc­tion des Francs ne ré­pon­dait pro­ba­ble­ment pas tou­jours à une vo­lon­té de créer des lignes dé­fen­sives mû­re­ment ré­flé­chies. Ils s’ap­puyèrent lar­ge­ment sur des for­ti­fi­ca­tions pré­exis­tantes, sus­cep­tibles de les abri­ter et de contrô­ler les ré­gions agri­coles et les noeuds de com­mu­ni­ca­tion : ain­si, dans le com­té de Tri­po­li, ils ja­lon­nèrent de places fortes le cou­loir re­liant la haute val­lée de l’oronte aux plaines de Tri­po­li et de Tar­tous.

L’im­por­tance de la guerre de siège té­moigne de la pré­gnance, chez tous les bel­li­gé­rants,

Les Francs éle­vèrent des for­te­resses tou­jours plus puis­santes, comme le cé­lèbre crac des Che­va­liers

d’une culture dé­fen­sive. Même si les ba­tailles d’en­ver­gure furent plus nom­breuses au Pro­cheO­rient qu’en Eu­rope à la même époque, elles n’étaient en­ga­gées qu’en der­nière né­ces­si­té. Les chefs de guerre crai­gnaient plus que tout l’anéan­tis­se­ment, ou même l’af­fai­blis­se­ment, de leur ap­pa­reil mi­li­taire. Les mu­sul­mans en firent l’amère ex­pé­rience après leur dé­faite de­vant An­tioche, le 28 juin 1098 : elle ou­vrit la route de Jé­ru­sa­lem aux croisés. De même, la dé­faite de Ro­ger d’an­tioche lors de la ba­taille de l’ager san­gui­nis, en 1119, li­vra An­tioche à son vain­queur, Il-gha­zi, qui ce­pen­dant n’en pro­fi­ta pas. Celle de Louis IX à Man­sou­ra, en 1250, son­na le glas de la sep­tième croi­sade (1248-1250).

L’épreuve de la ba­taille

Sur le champ de ba­taille, les tâches étaient très co­di­fiées et la mo­bi­li­té, reine. Les ar­chers à pied et les ar­ba­lé­triers, dont les ar­mées chré­tiennes fai­saient un usage im­mo­dé­ré, étaient char­gés de se­mer la mort à dis­tance, les ca­va­liers lé­gers de har­ce­ler l’ad­ver­saire et les ca­va­liers lourds de me­ner la charge. Des uni­tés très co­hé­sives de che­va­liers francs, ap­pe­lées conrois ou échelles, se dis­tin­guaient par l’ef­fi­ca­ci­té de leur charge « lance cou­chée », qui était par­ti­cu­liè­re­ment re­dou­tée par leurs en­ne­mis. Elle per­mit sou­vent aux Francs de l’em­por­ter dans la pre­mière moi­tié du xiie siècle, même si les mu­sul­mans ap­prirent à l’évi­ter en rom­pant les rangs avant l’im­pact. Côté mu­sul­man, les ca­va­liers lourds me­naient aus­si une charge fron­tale à l’épée et à la masse d’armes après avoir dé­lais­sé leurs arcs com­po­sites dont la courbe per­met­tait de dé­cu­pler la ca­dence de tir et la puis­sance.

Toutes les sources concordent : la mêlée et plus gé­né­ra­le­ment les com­bats étaient une épreuve ter­rible qui abî­mait les corps. La do­cu­men­ta­tion ar­chéo­lo­gique, ico­no­gra­phique et tex­tuelle té­moigne de la vio­lence des coups qui étaient as­sé­nés lors du com­bat rap­pro­ché. Les ca­davres de com­bat­tants mis au jour lors des fouilles de la for­te­resse de Va­dum Ja­cob (Is­raël), qui fut prise d’as­saut par Sa­la­din en 1179, laissent ain­si ap­pa­raître des bles­sures à la tête et aux membres su­pé­rieurs3.

Ce­pen­dant, la lé­ta­li­té de cette guerre était va­riable se­lon les af­fron­te­ments, leur du­rée, leurs en­jeux ou le nombre de sol­dats ali­gnés. Les croisades furent pro­ba­ble­ment très meur­trières. Ce­pen­dant la mor­ta­li­té éle­vée s’ex­plique aus­si par la fa­mine et les épi­dé­mies. On a pu cal­cu­ler, il est vrai sans guère de cer­ti­tude, qu’entre 15 et 20 % des croisés de haut rang mou­rurent d’épi­dé­mie ou de mal­nu­tri­tion pen­dant les pre­mière, troi­sième et sep­tième croisades, soit au­tant que ceux tués à la suite des com­bats4.

Les chro­ni­queurs dé­crivent aus­si les ba­tailles ma­jeures comme très meur­trières – se­lon eux, même s’il faut être pru­dent avec les chiffres qu’ils donnent, les morts se comp­taient presque sys­té­ma­ti­que­ment par mil­liers. Ils se plaisent en­fin à dé­crire les vio­lences in­fli­gées aux vain­cus. Des ou­trances sont ain­si si­gna­lées, comme lors de la prise de Jé­ru­sa­lem en 1099, à l’is­sue de la­quelle les ca­davres de païens furent in­ci­né­rés. Ils font aus­si état de l’ha­bi­tude qu’avaient les mu­sul­mans, et plus par­ti­cu­liè­re­ment les Turcs, de dé­ca­pi­ter leurs en­ne­mis puis d’ex­po­ser leur tête. Ce­pen­dant, ces actes n’étaient nul­le­ment ré­ser­vés à l’en­ne­mi en re­li­gion : les horreurs de la guerre n’étaient pas ex­clu­sives d’un camp ni ne vi­saient un seul type d’en­ne­mi. n

Che­va­lier Le sol­dat tra­di­tion­nel du Moyen Age ch­ré­tien (let­trine du xiie siècle).

L’AU­TEUR Char­gé de re­cherches au CNRS, Ab­bès Zouache est l’au­teur d’ar­mées et com­bats en Sy­rie, de 491/1098 à 569/1174. Ana­lyse com­pa­rée des chro­niques mé­dié­vales la­tines et arabes (If­po, 2008).

Miles Ch­ris­ti Dé­fi­nis par Ber­nard de Clair­vaux et ap­pa­rus en Terre sainte, les ordres mi­li­taires, comme les Tem­pliers ou les Hos­pi­ta­liers, obéissent à une règle re­li­gieuse. Leur fonc­tion mi­li­taire était la protection des pè­le­rins vers la Terre sainte (fre

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