Retour en Ka­by­lie

Ce grand re­por­ter, ayant fait le tour du monde, re­vient dans son der­nier ou­vrage, sur son en­fance lors de la fin de l’al­gé­rie fran­çaise.

L'Histoire - - Sommaire - Par Élie Bar­na­vi

Je connais Sli­mane Ze­ghi­dour de­puis bien­tôt trente ans. Fran­çoise Ci­biel, notre édi­trice et amie com­mune, m’avait fait lire La Vie quo­ti­dienne à La Mecque, de Ma­ho­met à nos jours, et la lec­ture du livre m’a don­né en­vie de ren­con­trer l’homme. Je l’ai vu ré­gu­liè­re­ment de­puis. Il est vite devenu un ami, ce qui rend la tâche d’en dres­ser le « por­trait » ai­sée et dé­li­cate tout à la fois.

Ai­sée, car, à force de le fré­quen­ter et de le lire, j’ai fi­ni par avoir l’im­pres­sion de le connaître. Dé­li­cate, car l’épais­seur hu­maine du per­son­nage, la sym­pa­thie qu’il dé­gage, sa ca­pa­ci­té d’écoute et son for­mi­dable sens de l’hu­mour rendent vaine toute pré­ten­tion à « l’ob­jec­ti­vi­té ».

Sa fiche bio­gra­phique nous ap­prend qu’il est né le 20 sep­tembre 1953 en Ka­by­lie, dans un vil­lage de mon­tagne nom­mé El-ould­ja, qu’en 1974 il s’est ins­tal­lé à Paris, où il a en­ta­mé une car­rière d’illus­tra­teur pour Li­bé­ra­tion et Pi­lote, avant de de­ve­nir grand re­por­ter ( Le Monde, Le Nou­vel Ob­ser­va­teur, Géo, Té­lé­ra­ma, El Pais, La Vie), qu’il a été char­gé de cours à Sciences Po à Men­ton et à Poi­tiers, et qu’il est au­jourd’hui édi­to­ria­liste à TV5 Monde. Un jour­na­liste de ter­rain en somme dont le tra­vail est nour­ri par l’éru­di­tion de l’his­to­rien, la cu­rio­si­té de l’an­thro­po­logue et la culture du let­tré fé­ru d’art et de lit­té­ra­ture.

Un pas­sage de son der­nier livre, Sors, la route t’at­tend. Mon vil­lage en Ka­by­lie, 1954-1962 (Les Arènes), ré­sume son aven­ture de globe-trot­ter : « Je re­viens au­jourd’hui [au bled] avec mes Pa­tau­gas fé­tiches Aigle, qui m’ont tou­jours gar­dé les or­teils au sec, de la cor­dillère des Andes aux pié­monts du Pa­mir en pas­sant par l’ama­zo­nie, le Sou­dan, New York et Sa­mar­kand, La Mecque et Jé­ru­sa­lem, le cercle po­laire et la Si­bé­rie. » Non seule­ment Sli­mane Ze­ghi­dour a été par­tout où il dit avoir été, mais, à force d’y re­tour­ner, de s’en im­pré­gner, d’en as­si­mi­ler les langues, les moeurs et les cou­tumes, il en est devenu un au­then­tique spé­cia­liste. Lui ne se don­ne­ra ja­mais le ri­di­cule de le pro­cla­mer ; moi, j’ai pu le vé­ri­fier à pro­pos de mon pays.

Mais c’est le dé­but de ce pas­sage qui offre la clé de ce qu’il de­vien­dra : « Et si j’ai fui mon bled [en juillet 1962, après la pro­cla­ma­tion de l’in­dé­pen­dance de l’al­gé­rie] sans rien au ventre si ce n’est la peur d’être tué, équar­ri à la hache ain­si que l’avait été mon oncle Lar­bi, j’y re­tourne un de­mi­siècle plus tard avec la han­tise, la même, d’avoir la tête tranchée par un cou­teau, au fond d’un taillis. Au­jourd’hui, j’ai te­nu à ce que le taxi qui m’a ache­mi­né de­puis Ji­jel s’ar­rête net là, au le­ver du jour, à l’en­droit où ja­dis mon pe­tit pas d’en­fant a bas­cu­lé d’un uni­vers à l’autre, quand ma mère m’a hé­lé pour sau­ter dans la voi­ture sur le dé­part, en route pour l’in­con­nu. »

« Le pire et le meilleur de la France »

Car tout s’est noué là-bas, en Ka­by­lie, où Sli­mane est né quelques mois avant la Tous­saint rouge de 1954 qui marque le dé­but d’« évé­ne­ments » que la mé­tro­pole re­fu­se­ra long­temps de re­con­naître pour ce qu’ils furent : une guerre atroce. Sors, la route t’at­tend se lit comme le pro­logue d’une vie d’homme. Ir­ré­sis­ti­ble­ment, on songe au Pre­mier Homme de Ca­mus – même mi­sère, même ar­rière-fond de vio­lence, même ex­pé­rience li­bé­ra­trice de l’école, même, sur­tout, fi­gure lu­mi­neuse d’une mère qui arme son fils d’un amour à ja­mais pro­tec­teur. « Sors, la route t’at­tend » est l’ordre af­fec­tueux que sa mère lui intime lors­qu’il com­mence à fré­quen­ter l’école.

Mais il se lit aus­si comme un livre d’his­toire croi­sée de la France et de l’al­gé­rie, dans le vaet-vient entre l’aven­ture d’un in­di­vi­du et le ré­cit des grands évé­ne­ments sur les­quels il n’a pas de prise mais qui ont scel­lé son des­tin. Ce ga­min ve­nu au monde « au Néo­li­thique », le voi­ci pro­pul­sé au xxe siècle par la grâce d’une ar­mée d’oc­cu­pa­tion qui dé­truit son ha­bi­tat et le jette avec les

siens dans un « camp de re­grou­pe­ment », mais aus­si l’ins­truit dans l’école ré­pu­bli­caine ou­verte dans ce même camp : « D’une main la tor­ture, de l’autre l’écri­ture, l’or et la rouille, le sang et l’encre, la plume et le poi­gnard, le jour et la nuit, avec, entre l’une et l’autre, un simple re­pli de dje­bel ; l’avers et le re­vers d’une même mé­daille, soit, en même temps et tout d’une pièce, le pire et le meilleur de la France. »

En ef­fet, une fois chas­sé de son gour­bi, il n’est plus en Al­gé­rie mais en France ; « Car, si l’em­pire fran­çais s’étire de la Cor­rèze au Zam­bèze, la Ré­pu­blique “une et in­di­vi­sible” s’étend, elle, de Dun­kerque à Ta­man­ras­set, pas un em­pan de plus ni de moins. Géo­gra­phie équi­voque s’il en est, puisque, au­jourd’hui en­core, je ne peux m’em­pê­cher d’éprou­ver un mo­ment d’hé­si­ta­tion chaque fois que je dois rem­plir la case “pays de nais­sance” d’un for­mu­laire. Si j’in­dique “Al­gé­rie”, c’est vrai mais in­exact ; si j’opte pour “France”, c’est exact mais ca­duc ; et si je men­tionne “Al­gé­rie fran­çaise”, c’est plus pré­cis mais un peu rin­gard... »

Pas à pas, il dé­monte les pa­ra­doxes de cette Al­gé­rie fran­çaise où la mé­tro­pole rate toutes les oc­ca­sions qu’elle se donne avant que la co­lo­nie ne s’éman­cipe de son em­prise que pour en su­bir une autre, faite mai­son. Sur les ac­teurs de cette tra­gé­die, au sens an­cien, grec, du terme, il pose un re­gard com­pa­tis­sant, aus­si loin de la ré­cri­mi­na­tion que de l’au­to­fla­gel­la­tion : « J’as­pire plus à sai­sir les res­sorts in­times du drame qu’à en éta­blir l’in­ven­taire des atro­ci­tés, et, à cet égard, je n’ai nul­le­ment l’in­ten­tion de dé­doua­ner ni d’ac­ca­bler qui que ce soit. […] Dès lors, la vé­ri­té, s’il n’y en a qu’une, n’est pas à si­tuer dans un im­pro­bable “juste mi­lieu” entre les pro­ta­go­nistes. » Il veut com­prendre, pas ju­ger, il en­tend sai­sir le res­sort intime de la haine qui fait se je­ter les uns contre les autres des hommes qui vivent de­puis un siècle côte à côte, et il croit le trou­ver dans le re­fus du mé­tis­sage. Car « qu’est-ce un voi­si­nage qui met à l’in­dex l’amour, une co­exis­tence, une mixi­té qui in­ter­dit le ma­riage mixte, un mé­lange qui re­fuse le bras­sage ? Voi­là tout le drame de l’al­gé­rie fran­çaise, l’al­pha et l’omé­ga de son im­passe » .

Non qu’il n’ait des convic­tions fortes, et qu’il sait dé­fendre. Mais il com­prend que la bar­ba­rie com­mence là où la di­vi­sion entre « nous » et « eux » est telle qu’on n’aper­çoit plus l’homme der­rière le masque uni­forme de l’en­ne­mi. Pour ses yeux d’en­fant, l’« en­ne­mi » a par­fois le doux sou­rire de Mme Ca­ba­nal, son ins­ti­tu­trice du camp de re­grou­pe­ment, ou le clin d’oeil du bi­dasse-ins­ti­tu­teur qui lui de­mande presque par­don de l’avoir pu­ni…

C’est ce re­gard qu’il va po­ser sur tous les théâtres de conflit qu’il a « cou­verts », et il en est peu où il ne se soit pas ren­du. D’avoir sur­vé­cu à sa fra­trie puis frô­lé tant de fois la mort l’a ren­du, non im­per­méable à la peur, mais ca­pable de lui faire face dans les cir­cons­tances les plus in­vrai­sem­blables. Ain­si, dans les Ter­ri­toires pa­les­ti­niens, il a choi­si un jour de se rendre dans l’une des co­lo­nies les plus ex­tré­mistes, là où sa pro­fes­sion et un nom comme le sien ne pré­dis­posent pas à la bien­veillance. Il a fal­lu que l’ar­mée vienne l’en ex­traire.

Et c’est aus­si, sans doute, dans l’ex­pé­rience du camp qu’il a pui­sé la convic­tion un peu naïve que chez tout en­ne­mi il y a une part d’hu­ma­ni­té. Dans les Ter­ri­toires tou­jours, son taxi arabe l’ayant aban­don­né n’im­porte où, il s’est fait mettre en joue par un sol­dat d’un check­point. Il a conti­nué d’avan­cer, les bras en croix et un sou­rire fi­gé aux lèvres. Le sol­dat a fi­ni par bais­ser son arme. Un autre au­rait pour­sui­vi son che­min sans de­man­der son reste. Pas Sli­mane Ze­ghi­dour : « Nous ne pou­vions pas en res­ter là, lui et moi. » Il a donc en­ga­gé la conver­sa­tion et il s’est avé­ré que l’is­raé­lien était ori­gi­naire d’un pa­te­lin en Rus­sie où Sli­mane avait noué des ami­tiés. Ils ont fi­ni par échan­ger leurs adresses, se sont ser­ré la main. Der­rière le masque de son tueur po­ten­tiel, Sli­mane avait su voir un frère en hu­ma­ni­té. n

Frô­ler la mort l’a ren­du ca­pable de faire face à la peur dans les cir­cons­tances les plus in­vrai­sem­blables

Sors, la route t’at­tend. Mon vil­lage en Ka­by­lie, 1954-1962, Les Arènes, 2017.

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