Crash du Kang­chen­jun­ga : les ar­chives sortent de la glace !

Le Boeing 707 d’air In­dia s’écrase au som­met du mont Blanc le 24 jan­vier 1966. Au­jourd’hui la fonte du gla­cier livre des do­cu­ments d’une im­por­tance peut-être ex­cep­tion­nelle.

L'Histoire - - Sommaire - Par Ta­line Ter Mi­nas­sian

Mis­sion ex­plo­ra­toire dans le cadre d’une en­quête de ter­rain sur les ar­chives de la guerre froide. Ar­chéo­lo­gie gla­ciaire en rap­port avec le crash du vol 101 d’air In­dia (1966). » C’est ain­si que j’ai li­bel­lé une de­mande d’ordre de mis­sion à l’in­ten­tion de l’ad­mi­nis­tra­tion de l’institut na­tio­nal des langues et ci­vi­li­sa­tions orien­tales (Inal­co) à l’au­tomne 2016. Par quelle coïn­ci­dence la fonte gla­ciaire peut-elle conduire au dé­gel de do­cu­ments re­la­tifs aux grandes ques­tions géo­po­li­tiques des an­nées 1960 ? Par quels dé­tours une his­to­rienne de L’URSS et du Moyen-orient se re­trouve sur la route de Cha­mo­nix, au pied du gla­cier des Bos­sons, à la re­cherche des ves­tiges du Kang­chen­jun­ga, le Boeing 707 d’air In­dia qui s’est pul­vé­ri­sé au som­met du mont Blanc le 24 jan­vier 1966 ?

In­té­res­sée par le rôle des mi­no­ri­tés au Moyen-orient, j’ai choi­si de me plon­ger dans le mi­cro­cosme du zo­roas­trisme contem­po­rain. Cette re­li­gion an­tique, long­temps do­mi­nante en Perse avant d’être per­sé­cu­tée par les mo­no­théismes triom­phants ch­ré­tien et is­la­mique, est au­jourd’hui mi­no­ri­taire en Iran ; mais les zo­roas­triens sont éga­le­ment pré­sents en Inde où leurs an­cêtres – les Par­sis, lit­té­ra­le­ment les « Per­sans » –, fuyant la conquête mu­sul­mane en Perse (633-651), ont trou­vé re­fuge pour de­meu­rer fi­dèles à leur foi. C’est à un Par­si en par­ti­cu­lier

que je me suis in­té­res­sée : le phy­si­cien Ho­mi Je­han­gir Bhabha (1909-1966), cé­lé­bré par l’ha­gio­gra­phie of­fi­cielle comme le « père du pro­gramme nu­cléaire in­dien ». For­mé à Cam­bridge et is­su du même mi­lieu pa­tri­cien que Neh­ru, Ho­mi J. Bhabha al­lait écrire pour l’inde les termes de l’équa­tion po­sée entre la maî­trise, à des fins ci­viles et mi­li­taires, de l’éner­gie ato­mique et l’in­dé­pen­dance na­tio­nale1. En route pour Ge­nève, il était l’un des 106 pas­sa­gers à bord du vol 101 d’air In­dia le 24 jan­vier 1966…

Dé­gel au gla­cier des Bos­sons

De­puis Cha­mo­nix, le dôme du Goû­ter, l’épaule du géant où s’écra­sèrent suc­ces­si­ve­ment le Ma­la­bar Prin­cess et le Kang­chen­jun­ga, est bien vi­sible. Gi­gan­tesque cas­cade de glace des­cen­dant du som­met du mont Blanc, le gla­cier des Bos­sons épan­chait au­tre­fois sa langue ter­mi­nale jusque dans la val­lée. Vic­time du ré­chauf­fe­ment cli­ma­tique, il a con­nu ces der­nières dé­cen­nies un recul spec­ta­cu­laire. Réa­li­té ob­sé­dante rap­pe­lée à tout ins­tant par le gron­de­ment si­nistre des chutes de sé­racs… Cin­quante ans après la ca­tas­trophe du Kang­chen­jun­ga, le gla­cier des Bos­sons tel un gi­gan­tesque ta­pis rou­lant des­cen­dant du mont-blanc, res­ti­tue, au mi­lieu des dé­bris de car­casses mé­tal­liques, mor­ceaux d’hé­lices et de moteurs, ses ves­tiges ma­cabres et toutes sortes d’ob­jets, bi­joux et fa­bu­leux dia­mants2.

En sep­tembre 2012, un sac de courrier di­plo­ma­tique mar­qué « On In­dian Go­vern­ment Ser­vice, Di­plo­ma­tic Mail, Mi­nis­try of Ex­ter­nal Af­fairs » a été re­trou­vé dans le gla­cier et re­mis de ma­nière tout à fait of­fi­cielle par le pe­lo­ton de gen­dar­me­rie de haute mon­tagne (PGHM) de Cha­mo­nix aux au­to­ri­tés in­diennes. Le sac de jute en ques­tion s’est ré­vé­lé conte­nir du courrier di­plo­ma­tique clas­sé « C », c’est-à-dire de la cor­res­pon­dance cou­rante et des exem­plaires de jour­naux in­diens en­core par­fai­te­ment li­sibles ! On dé­couvre que les ar­chives pa­pier (pa­pier jour­nal, pa­pier ta­pé à la ma­chine, pa­pier ma­nus­crit à l’encre) ré­sistent presque par­fai­te­ment à un sé­jour de cin­quante ans dans la glace. Cette nou­velle forme d’ar­chives et ce cas, rare, de conser­va­tion ne man­que­ront pas d’in­té­res­ser, voire de faire rê­ver, les ar­chi­vistes comme les spé­cia­listes de pa­léo­gra­phie.

Mais les Bos­sons n’avaient pas en­core li­vré toutes leurs sur­prises : à la fin de l’été 2016, un autre sac di­plo­ma­tique in­dien a re­fait sur­face. Et ce­lui-ci, de ma­nière in­du­bi­table, contient le courrier « A », c’est-à-dire une cor­res­pon­dance clas­si­fiée (dé­cembre 1965 et jan­vier 1966), une masse do­cu­men­taire d’une cen­taine de feuillets éma­nant pour l’es­sen­tiel du mi­nis­tère des Re­la­tions ex­té­rieures.

1966 : l’inde, le Pa­kis­tan et la guerre froide

Les do­cu­ments es­tam­pillés secrets sont de nature di­verse. Notes des ser­vices de ren­sei­gne­ments, rap­ports di­plo­ma­tiques, ces do­cu­ments ex­clu­si­ve­ment ré­di­gés en langue an­glaise – et très proches dans leur pré­sen­ta­tion de do­cu­ments bri­tan­niques – s’ins­crivent dans le contexte de la se­conde guerre in­do- pa­kis­ta­naise de 1965. Celle- ci avait écla­té après la mort de Neh­ru (27 mai 1964), Pre­mier mi­nistre de l’inde et père de l’in­dé­pen­dance (1947) au­quel suc­cède Lal Ba­ha­dur Shas­tri. La po­li­tique ex­té­rieure de ce der­nier, quoique fi­dèle aux prin­cipes du cou­rant non ali­gné, se rap­proche de l’union so­vié­tique. En août 1965, une in­tru­sion de sol­dats pa­kis­ta­nais au Jam­mu-et-ca­che­mire dé­clenche une brève guerre entre l’inde et le Pa­kis­tan. Les com­bats cessent le 23 sep­tembre 1965 après une ré­so­lu­tion de L’ONU. L’ac­cord sur la « paix » qui laisse pen­dante la ques­tion du Ca­che­mire, est trou­vé à Ta­chkent sous les aus­pices de L’URSS. Il est donc plau­sible de trou­ver par­mi les do­cu­ments du gla­cier le com­men­taire soi­gneu­se­ment an­no­té, ar­ticle par ar­ticle, de la dé­cla­ra­tion de Ta­chkent du 10 jan­vier 1966, qui avait mis un terme au conflit me­na­çant alors de s’étendre aux États-unis et à la Chine. Cette dé­cla­ra­tion fut pré­sen­tée à l’époque comme un suc­cès de la di­plo­ma­tie so­vié­tique. On en re­tien­dra sur­tout sa ré­so­nance dra­ma­tique car le Pre­mier mi­nistre de l’inde, Lal Ba­ha­dur Shas­tri, trou­va la mort bru­ta­le­ment dans la nuit qui sui­vit la con­clu­sion de l’ac­cord.

La ca­tas­trophe aé­rienne du 24 jan­vier 1966, avec à son bord le sa­vant ato­miste Ho­mi J. Bhabha dont la mal­lette vient semble- t- il d’être re­trou­vée, s’ins­crit donc dans une chro­no­lo­gie trou­blante. On a ré­cu­pé­ré éga­le­ment la trace d’une cor­res­pon­dance confi­den­tielle im­por­tante avec l’am­bas­sa­deur d’inde à Stock­holm, le signe que la co­opé­ra­tion sué­do-in­dienne dans les do­maines mi­li­taire et nu­cléaire était alors étroite ? n

* Pro­fes­seur d’his­toire contem­po­raine de la Rus­sie et du Cau­case à l’inal­co (Paris)

La ca­tas­trophe s’ins­crit dans une chro­no­lo­gie trou­blante, quelques jours après la mort du Pre­mier mi­nistre in­dien

Sac de courrier Ci-des­sus, à gauche : pho­to­gra­phie du lieu du crash en 1966. A droite : en 2012, un sac de courrier di­plo­ma­tique par­fai­te­ment conser­vé a été re­trou­vé dans le gla­cier et re­mis of­fi­ciel­le­ment aux au­to­ri­tés in­diennes.

Phy­si­cien Consi­dé­ré comme le « père du pro­gramme nu­cléaire in­dien », Ho­mi J. Bhabha, pas­sa­ger du vol 101 d’air In­dia, en pro­ve­nance de Bom­bay, se ren­dait à Ge­nève pour une confé­rence in­ter­na­tio­nale.

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