Ma­rie-thé­rèse d’au­triche, une mé­moire eu­ro­péenne

Ar­chi­du­chesse d’au­triche, reine de Hon­grie et de Bo­hême, im­pé­ra­trice consort du Saint Em­pire, Ma­rie-thé­rèse d’au­triche a gou­ver­né et mo­der­ni­sé au xviiie siècle un vaste en­semble de peuples et de ter­ri­toires. Si l’au­triche fête cette an­née les 300 ans de s

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Par Ch­ris­tine Le­beau

L’ im­pé­ra­tr ice Ma­rieT­hé­rèse, hé­ri­tière « de tant de pays et d’em­pires », a in­car­né, de 1740 à 1780, la sou­ve­rai­ne­té dans un en­semble de ter­ri­toires qui font au­jourd’hui par­tie de douze États eu­ro­péens : Au­triche, Al­le­magne, Bel­gique, Croa­tie, Hon­grie, Italie, Po­logne, Rou­ma­nie, Ser­bie, Slo­vé­nie, Slo­va­quie, Ré­pu­blique tchèque.

Elle de­meure pour­tant mal connue dans la plu­part de ces pays. A Ver­sailles, où sa fille Ma­rie-an­toi­nette a ré­gné, son por­trait, en ha­bit de deuil, pla­cé de­puis 1772 à l’ar­rière de la chambre de la reine, n’ac­croche guère le re­gard. Pas da­van­tage que son mo­nu­ment ins­tal­lé en 1888 à Vienne, à la marge de la place des Hé­ros (Hel­den­platz).

Le tri­cen­te­naire de sa nais­sance est es­sen­tiel­le­ment cé­lé­bré cette an­née par un cycle d’ex­po­si­tions à Vienne.

Ma­rie-thé­rèse n’avait pour­tant rien à en­vier aux plus grandes sou­ve­raines des temps mo­dernes, d’élisabeth Ire d’an­gle­terre à Ca­the­rine II de Rus­sie. Vol­taire, qui conser­vait l’un de ses por­traits dans son châ­teau de Fer­ney, la dé­cri­vait comme une « Grande Femme qui ex­celle dans l’utile et l’agréable » ( Pré­cis du siècle de Louis XV, 1768). En­core au dé­but du xixe siècle, la Bio­gra­phie uni­ver­selle de Mi­chaud la donne comme « la femme la plus in­té­res­sante de l’uni­vers » . Com­ment com­prendre alors cet ou­bli eu­ro­péen ?

Une hé­roïne ca­tho­lique

Le fil conti­nu des bio­gra­phies, en ma­jo­ri­té ré­di­gées en al­le­mand et en fran­çais, unit prin­ci­pa­le­ment trois récits qui, de­puis le xviiie siècle, forment au­tant de ré­in­car­na­tions « au­tri­chiennes » de la sou­ve­raine.

Le pre­mier, éta­bli de son vi­vant, fait de Ma­rie-thé­rèse une hé­roïne ca­tho­lique et un mo­dèle à l’usage des col­lèges re­li­gieux. Si l’im­pé­ra­trice-reine n’at­tire guère la cri­tique, son règne est as­so­cié à un ca­tho­li­cisme in­tran­si­geant dans la tra­di­tion de la pie­tas aus­tria­ca1. Ré­pu­tée bi­gote, elle ins­pire la mé­fiance des phi­lo­sophes des Lu­mières. Ma­rie-thé­rèse leur rend d’ailleurs la pa­reille, comme lors­qu’elle re­fuse une pen­sion à Vol­taire.

C’est sur­tout sa po­li­tique à l’égard des mi­no­ri­tés pro­tes­tantes qui a sus­ci­té la de cri­tiques. Le sou­ve­nir du « trans­port » , entre 1752 et 1757, de plus de 1 000 fa­milles pro­tes­tantes de Ca­rin­thie (Au­triche) vers la Tran­syl­va­nie ( ­ac­tuelle Rou­ma­nie)

mul­ti­con­fes­sion­nelle porte en­core en 1885 l’em­phase rhé­to­rique de Vic­tor Hu­go qui lie l’in­qui­si­tion, le Saint-of­fice, la Saint Bar­the­lé­my, les dra­gon­nades et l’au­triche de Ma­rie-thé­rèse. Cet épi­sode nour­rit aus­si le Livre noir des Habs­bourg2.

Une fi­gure ma­ter­nelle

Le deuxième ré­cit se met en place au xixe siècle sous le règne de son ar­rière-pe­tit-fils, l’em­pe­reur d’au­triche Fran­çoisJo­seph (1848-1916). L’image de la sou­ve­raine comme in­car­na­tion de l’au­triche triom­phante est fi­gée à la fois dans le pa­pier et le bronze. Bat­tu à Sa­do­wa par les Prus­siens, l’em­pire au­tri­chien ( né en 1804 du dé­fi des guerres na­po­léo­niennes et de l’ef­fa­ce­ment du Saint Em­pire) cherche un nou­vel équi­libre. Ce­lui-ci passe no­tam­ment par la cé­lé­bra­tion de Ma­rie-thé­rèse, la der­nière des Habs­bourg et la fon­da­trice de la dy­nas­tie des Habs­bourg- Lor­raine par son ma­riage en 1736 avec Fran­çoisÉ­tienne de Lor­raine, grand-duc de Tos­cane.

Le dé­voi­le­ment de sa vie fa­mi­liale per­met de contrer le ra­tio­na­lisme froid de son en­ne­mi le roi de Prusse Fré­dé­ric II, l’er­mite de Sans-sou­ci. Les anec­dotes bien­fai­santes hé­ri­tées du xviiie siècle ali­mentent le mar­ché des gra­vures : Ma­rieT­hé­rèse don­nant le sein à l’en­fant d’une men­diante dans le parc de Schön­brunn ; Ma­rieT­hé­rèse sur­veillant l’un de ses pe­tits en­fants de­puis sa table de tra­vail. L’édi­tion des cor­res­pon­dances fa­mi­liales four­nit l’op­por­tu­ni­té de mettre en avant le sen­ti­ment ma­ter­nel et la sol­li­ci­tude édu­ca­tive de la bonne chré­tienne.

Mais Ma­rie-thé­rèse est aus­si la femme vul­né­rable qui, en 1741, un an après être de­ve­nue ar­chi­du­chesse d’au­triche, reine de Bo­hême et de Hon­grie, « at­ta­quée de toutes parts » (Vol­taire), se pré­sente hum­ble­ment de­vant la no­blesse hon­groise pour ob­te­nir son se­cours. L’épi­sode de la

diète de mai 1741, au cours de la­quelle les ma­gnats hon­grois offrent « leur vie et leur sang à leur roi » (vi­tam et san­gui­nem pro rege nos­tro) 3, de­vien­dra le pi­vot du règne et l’un des mythes fon­da­teurs de la double mo­nar­chie d’au­triche-hon­grie ins­tau­rée en 1867. La scène est re­prise dans le dé­cor de l’hé­mi­cycle de la Chambre haute du Par­le­ment de Hon­grie en 1902.

Un homme joue un rôle im­por­tant dans la ré­ac­ti­va­tion de sa mé­moire : Al­fred von Ar­neth. Di­rec­teur des ar­chives de la mai­son d’au­triche – de­ve­nues d’état et de la Cour à par­tir de 1868 –, il est l’or­don­na­teur d’une mé­moire à la fois sa­vante et publique. De la cor­res­pon­dance po­li­tique sont ex­traites et pu­bliées les mi­nutes que Ma­rie-thé­rèse a fait éta­blir à par­tir des cor­res­pon­dances avec ses en­fants ré­gnants (Jo­seph II, Léo­pold II, Ma­rieAn­toi­nette, Ma­rie-caroline) et

qu’elle a vou­lu lé­guer à la pos­té­ri­té, contrai­re­ment aux pa­piers de son époux qu’elle a elle-même dé­truits.

Au-de­là d’une mo­nu­men­tale his­toire du règne en dix tomes, Al­fred von Ar­neth ré­dige le pro­gramme du mo­nu­ment dé­dié à la mé­moire de Ma­rie-thé­rèse et inau­gu­ré le 13 mai 1888 sur le Ring, entre les mu­sées des Beaux-arts et des Sciences na­tu­relles, nou­veaux symboles de la Vienne mo­derne. La sou­ve­raine en ma­jes­té, por­tée par l’al­lé­go­rie fé­mi­nine du bon gou­ver­ne­ment (pru­dence, jus­tice, force et clé­mence), do­mine le cercle de ses proches conseillers, mi­nistres, gé­né­raux, savants et artistes qui pré­parent l’avè­ne­ment de l’em­pire d’au­triche-hon­grie.

En­fin, le troi­sième ré­cit ap­pa­raît après la Se­conde Guerre mon­diale. Ma­rie-thé­rèse connaît alors une nou­velle ré­in­car­na­tion, mais seule­ment au­tri­chienne. Comme en té­moigne la chambre ar­dente dres­sée pour Karl Ren­ner en 1950 (cf. p. 19), la so­cial-dé­mo­cra­tie au pou­voir re­noue tout de même pro­gres­si­ve­ment avec les Habs­bourg. En 1980, le col­loque in­ter­na­tio­nal qui com­mé­more la mort de Ma­rieT­hé­rèse re­lie cette cé­lé­bra­tion aux 25 ans du trai­té d’état qui fonde la Deuxième Ré­pu­blique d’au­triche.

En 2017, le pro­gramme de l’ex­po­si­tion du châ­teau de Schön­brunn, ce­lui de Ma­rieT­hé­rèse, tente de prendre ses dis­tances avec l’image de la « mère des peuples » dé­jà en usage de son temps et de ré­in­tro­duire un peu de ma­lé­fice, sans doute pour ral­lier un pu­blic au­jourd’hui in­dif­fé­rent. De « stra­tège », l’im­pé­ra­trice de­vient un être de pou­voir, ma­ni­pu­la­trice, voire an­ti­sé­mite ( ma­ga­zine Pro­fil, 1, 2017). Dans cette pers­pec­tive, ré­gler ses comptes avec le « bon vieux temps » Habs­bourg de­meure une en­tre­prise au­tri­chienne.

Dans la bi­blio­thèque des bio­gra­phies consa­crées à Ma­rieT­hé­rèse, un seul his­to­rien, le Fran­çais Vic­tor-lu­cien Ta­pié, spé­cia­liste de l’eu­rope ba­roque, ose en 1977 une Eu­rope de Ma­rie-thé­rèse. En ef­fet, la sou­ve­raine est avant tout l’unique hé­ri­tière de la mai­son d’au­triche.

Une suc­ces­sion contes­tée

Lors­qu’en 1740 Ma­rie-thé­rèse suc­cède à son père Charles VI à la tête des pos­ses­sions des Habs­bourg, il ne reste de la mo­nar­chie de Charles Quint, par­ta­gée en 1556 en une branche aî­née es­pa­gnole et une branche ca­dette al­le­mande, que la cou­ronne im­pé­riale et les pays hé­ré­di­taires d’au­triche, le royaume de Bo­hême, qui font par­tie du Saint Em­pire, le royaume de Hon­grie ain­si que les lam­beaux de la do­mi­na­tion es­pa­gnole en Italie ( État de Mi­lan et Man­toue) et aux PaysBas (Pays-bas au­tri­chiens ou Bel­gique ac­tuelle).

Les Habs­bourg cherchent à conser­ver leurs do­maines dans la fa­mille en pré­voyant la suc­ces­sion et en évi­tant la par­ti­tion. Après l’hé­ré­di­té des Cou­ronnes, ac­quises pour la Bo­hême en 1627 et la Hon­grie en 1687, l’in­di­vi­si­bi­li­té de la mo­nar­chie est l’en­jeu ul­time pour les Habs­bourg. C’est pour­quoi en 1703, avec le pacte de suc­ces­sion mu­tuelle, Léo­pold Ier tente de pré­ve­nir la par­ti­tion de la mo­nar­chie d’au­triche : les hé­ri­tiers mâles de­vaient re­cueillir l’hé­ri­tage, puis, en l’ab­sence d’hé­ri­tiers mâles, les ar­chi­du­chesses. Charles VI suc­cède ain­si à son frère aî­né Jo­seph Ier, mort sans des­cen­dance mâle en 1711 et pro­mulgue en 1713 la Prag­ma­tique Sanc­tion qui pri­vi­lé­gie sa des­cen­dance, mâle et fe­melle, sur celle de son frère aî­né et af­firme l’in­alié­na­bi­li­té des do­mi­na­tions d’au­triche, de Bo­hême et de Hon­grie.

Ain­si, lorsque Ma­rie-thé­rèse, fille aî­née de Charles VI, voit le jour à Vienne en 1717, elle est l’hé­ri­tière des États de la Mai­son d’au­triche en l’ab­sence de des­cen­dance mâle et au dé­tri­ment de la des­cen­dance fé­mi­nine de Jo­seph Ier. Mais en dé­pit, ou à cause, de l’hé­ré­di­té en­core ré­cente de ces cou­ronnes, la construc­tion s’avère fra­gile. Sur­tout, elle ne concerne pas la cou­ronne im­pé­riale du Saint Em­pire, re­vê­tu par les Habs­bourg de­puis 1438, qui n’ad­met pas, elle, de suc­ces­sion fé­mi­nine. Pour la pre­mière fois de­puis lors, le trône im­pé­rial peut échap­per aux Habs­bourg.

La mort in­at­ten­due de Charles VI le 20 oc­tobre 1740, à l’âge de 55 ans, en­traîne plu­sieurs re­ven­di­ca­tions fé­mi­nines concur­rentes, por­tées par les princes électeurs de Bavière et de Saxe, tous

Au­jourd’hui, l’image de la reine « mère des peuples » est nuan­cée par des vues plus né­ga­tives. De stra­tège, l’im­pé­ra­trice de­vient un être de pou­voir, ma­ni­pu­la­trice voire an­ti­sé­mite

deux ma­riés avec les filles de Jo­seph Ier, frère aî­né de Charles VI, et écar­tées par la Prag­ma­tique Sanc­tion. La guerre de Suc­ces­sion d’au­triche qui éclate en dé­cembre 1740 après la prise de la Si­lé­sie par le roi de Prusse Fré­dé­ric II et op­pose à l’au­triche et la Gran­deB­re­tagne, la Bavière, la Prusse, la France et l’es­pagne est aus­si une crise im­pé­riale : la suc­ces­sion d’au­triche est l’oc­ca­sion pour les concur­rents tra­di­tion­nels des Habs­bourg de rompre le « ma­riage de l’em­pire avec la mai­son ».

Dès le mois de no­vembre 1740, l’ar­chi­du­chesse Ma­rie-thé­rèse nomme son époux Fran­çoisÉ­tienne de Lor­raine co­ré­gent de ses États au­tri­chiens. Il ne s’agit pas là d’un aveu de fai­blesse, mais d’une étape pour qu’il puisse être en­suite élu em­pe­reur. Cet es­poir est dé­trom­pé par l’élec­tion le 24 juin 1742 à la cou­ronne im­pé­riale du duc de Bavière, sous le nom de Charles VII. Mais sa mort en 1745 per­met à Fran­çoisÉ­tienne de Lor­raine d’être fi­na­le­ment élu em­pe­reur. Quatre ans plus tard, en 1749, Ma­rieT­hé­rèse fonde les Ar­chives de la Mai­son et de l’état.

Grâce à sa nom­breuse des­cen­dance, Ma­rie-thé­rèse re­donne à la mai­son de Habs­bourg sa vo­ca­tion eu­ro­péenne. La mise au monde de seize en­fants (dont cinq gar­çons) puis le ma­riage de ses filles Ma­rie-caroline dans le royaume de Naples (1768) et Ma­rie-an­toi­nette en France ( 1770), ou en­core l’ins­tal­la­tion de son beau-frère Char­lesAl­bert de Lor­raine, puis de l’ar­chi­du­chesse Ma­rie- Ch­ris­tine comme gou­ver­neurs des PaysBas ac­tua­lisent la ges­tion fa­mi­liale de l’es­pace eu­ro­péen que met en scène la salle des Géants de la ré­si­dence d’inns­bruck, en­tiè­re­ment dé­diée à la pos­té­ri­té de Ma­rie-thé­rèse.

Une mo­nar­chie com­po­site

La grande ga­le­rie du châ­teau de Schön­brunn com­man­dée par Ma­rie-thé­rèse en 1760 donne au contraire à voir la mo­nar­chia aus­tria­ca comme la ronde for­mée au­tour du couple im­pé­rial par les prin­ci­paux pays (Bo­hême et Mo­ra­vie, Hon­grie, Croa­tie et Tran­syl­va­nie, Pays-bas au­tri­chiens, Mi­lan et Tos­cane, Ty­rol, Si­lé­sie) illus­trés par leurs pro­duc­tions et leurs mé­tiers. L’am­bi­tion est de don­ner, se­lon les termes du chan­ce­lier Kau­nitz, une « idée de la to­ta­li­té » .

Pour­tant Ma­rie-thé­rèse a hé­ri­té d’un État en­core dy­nas­tique dont les par­ties n’ont guère de re­la­tions entre elles, d’une « union mo­nar­chique d’états aris­to­cra­tiques » (Ot­to Brun­ner). Les di­verses uni­tés, qui ont cha­cune leur droit d’état, sont do­mi­nées par des no­blesses qui contrôlent la fis­ca­li­té, l’ad­mi­nis­tra­tion lo­cale, la jus­tice et la conscrip­tion mi­li­taire. La mo­nar­chie com­po­site doit pour­tant sou­te­nir deux guerres eu­ro­péennes, la guerre de Suc­ces­sion d’au­triche (1740-1748), puis la guerre de Sept Ans ( 1756- 1763), sans par­ve­nir à ré­cu­pé­rer la riche Si­lé­sie conquise en 1741 par Fré­dé­ric II et dont la perte est confir­mée en 1745.

En ce sens, Ma­rie-thé­rèse n’est pas seule­ment fille et épouse. Bien qu’im­pé­ra­trice consort, elle re­fuse le cou­ron­ne­ment im­pé­rial car elle en­tend se concen­trer sur ses Pays. Au­de­là de l’image du mo­narque bien­fai­sant, Ma­rie-thé­rèse tra­vaille d’abord à aug­men­ter ses res­sources et sa marge de ma­noeuvre po­li­tique. Le Tes­tament po­li­tique qu’elle ré­dige en 1751 fus­tige la du­pli­ci­té des mi­nistres qui se com­portent comme des « su­jets pré­po­tents » et pri­vi­lé­gient leur lien avec les Pays, no­tam­ment bo­hêmes.

En ap­po­sant son pla­cet sur tous les actes de gou­ver­ne­ment, Ma­rie-thé­rèse ré­in­ves­tit la dé­ci­sion que les « pa­la­dins », hé­ri­tés de son père, sem­blaient vou­loir ac­ca­pa­rer. Même si son pou­voir conti­nue de dé­pendre de la né­go­cia­tion conjointe des im­pôts et des troupes, Ma­rie-thé­rèse n’en im­pose pas moins, d’une ré­forme ins­ti­tu­tion­nelle à l’autre, un nou­veau sché­ma de gou­ver­ne­ment à ses États.

Pour lier plus for­te­ment le gou­ver­ne­ment des États hé­ré­di­taires à la cou­ronne im­pé­riale, Ma­rie-thé­rèse main­tient la co­ré­gence après la mort en 1765 de l’em­pe­reur Fran­çois-étienne de Lor­raine. Elle règne dé­sor­mais avec son fils Jo­seph II. Sur­tout elle rompt avec la tra­di­tion des Habs­bourg d’au­triche en pre­nant un mi­nistre prin­ci­pal. Le pre­mier, Frie­drich von Haug­witz ins­taure en 1748 un di­rec­toire qui, sur le mo­dèle prus­sien, réunit les chan­cel­le­ries d’au­triche et de Bo­hême aux conseils de la guerre, de jus­tice et de com­merce mais peine à fonc­tion­ner.

Ce­pen­dant la « cen­trale » vien­noise ré­duit pro­gres­si­ve­ment la place des États aris­to­cra­tiques en fixant à par­tir de 1748 le mon­tant de la contri­bu­tion pour dix ans et en ­sub­sti­tuant sa propre bu­reau­cra­tie à celle des États aris­to­cra­tiques.

Le dé­ve­lop­pe­ment de la bu­reau­cra­tie consti­tue bien le prin­ci­pal le­vier sur les Pays ; 40 % des ano­blis du­rant le règne de Ma­rie-thé­rèse sont des fonc­tion­naires. Même la diète hon­groise doit dou­bler le nombre des se­cré­taires af­fec­tés aux cor­res­pon­dances avec Vienne et les autres Pays.

L’as­cen­sion po­li­tique du comte Wen­zel An­ton de Kau­nitz marque un tour­nant. Chan­ce­lier de la Cour et de l’état à par­tir de 1753, il écarte Haug­witz. Un deuxième sché­ma de gou­ver­ne­ment est mis en place en 1761 en pleine guerre de Sept Ans. Un conseil d’état dis­tinct des chan­cel­le­ries pré­pare les dé­li­bé­ra­tions. Les chan­cel­le­ries d’au­triche et de Bo­hême de­meurent fu­sion­nées. Une cour des comptes est in­tro­duite pour en­ca­drer les an­ciennes ins­ti­tu­tions fi­nan­cières.

Grâce à sa nom­breuse des­cen­dance, elle re­donne à la mai­son de Habs­bourg sa vo­ca­tion eu­ro­péenne

Le gou­ver­ne­ment de la mo­nar­chie s’ouvre alors aux idées éco­no­miques et fi­nan­cières nou­velles, fran­çaises et sur­tout an­glaises. Il ex­pé­ri­mente la Bourse, les em­prunts obli­ga­taires et la cir­cu­la­tion du pa­pier-mon­naie sans par­ve­nir tou­te­fois à créer une banque d’état. L’équi­libre fi­nan­cier, si­tua­tion ex­cep­tion­nelle dans l’eu­rope de la guerre de Sept Ans, est res­tau­ré au dé­but des an­nées 1770 et le tha­ler d’ar­gent thé­ré­sien émis à par­tir de 1741 est le mar­queur de cette pros­pé­ri­té re­trou­vée et mul­ti­pliée par les créa­tions de ma­nu­fac­tures.

Les in­ves­tis­se­ments de l’em­pe­reur Fran­çois-étienne dans les fi­la­tures, ma­nu­fac­tures de draps et faïences per­met­tront d’as­seoir la for­tune fa­mi­liale des Habs­bourg jus­qu’en 1918.Les nou­velles ac­qui­si­tions des marges comme la Lom­bar­die (1714), le Ba­nat de Te­mes­var (1718) ou la Ga­li­cie (1772), forment à par­tir de 1748 au­tant de la­bo­ra­toires, at­ten­ti­ve­ment scru­tés en France. Des ré­formes fis­cales y sont mises en place, comme le ca­dastre par­cel­laire, ou com­mer­ciales, telle l’union doua­nière entre l’au­triche et la Bo­hême.

Cette ges­tion ad­mi­nis­tra­tive hié­rar­chise l’es­pace de la do­mi­na­tion de Ma­rie-thé­rèse et ne cesse de le re­mo­de­ler. Da­nube, Drave et Save, tra­ver­sés par les mar­chands « grecs » et le port franc de Trieste (de­puis 1719), sont les nou­veaux axes d’une mo­nar­chie plus mé­di­ter­ra­néenne qu’al­le­mande qui im­pulse une active po­li­tique com­mer­ciale en di­rec­tion des Ré­gences ot­to­manes.

A l’in­té­rieur, la ré­forme « thé­ré­sienne » am­bi­tionne de trans­for­mer le lien avec ses su­jets. En 1751, une cour su­prême de jus­tice pour l’au­triche et la Bo­hême rend aux su­jets de l’im­pé­ra­trice la pos­si­bi­li­té d’un ap­pel au-de­là de la jus­tice des Ordres. En 1768, la mise en place de la Cons­ti­tu­tio Cri­mi­na­lis The­re­sia­na, dans l’es­prit des Lu­mières mi­la­naises, mo­dère les châ­ti­ments.

Les Lu­mières sans le dire

La li­mi­ta­tion de la cor­vée à trois jours maxi­mum par se­maine de­vient en 1775 une urgence en rai­son des crises de sub­sis­tances, no­tam­ment en Bo­hême, et d’un cycle de ré­voltes qui touche au­tant les pays bo­hêmes que hon­grois. L’in­fluence des idées des éco­no­mistes fran­çais ren­contre ici la vo­lon­té de faire pé­né­trer l’état dans la sei­gneu­rie.

La com­pé­ti­tion pour le contrôle des âmes est éga­le­ment en­ta­mée avant le règne per­son­nel de Jo­seph II en 1780 à la mort de sa mère. L’état mais aus­si les na­tions trouvent un puis­sant ai­guillon dans la po­li­tique sco­laire

L’his­toire de la do­mi­na­tion de la mo­narque au­tri­chienne est une mé­moire à par­ta­ger

et cultu­relle de l’im­pé­ra­tri­ce­reine. La nou­velle lé­gis­la­tion sur la cen­sure dès 1752 per­met la pu­bli­ca­tion de L’es­prit des lois de Mon­tes­quieu et du Bé­li­saire de Mar­mon­tel. De nou­velles chaires et de nou­velles écoles sont créées, comme celle de droit na­tu­rel à Inns­bruck ou le The­re­sia­num, aca­dé­mie fon­dée en 1746 à Vienne, ou­verte à toutes les no­blesses de la Mo­nar­chie. Des bourses sont dis­tri­buées, no­tam­ment en Hon­grie, pour sus­ci­ter la for­ma­tion de l’élite d’une mo­nar­chie « in­té­grée ». En 1774, Ma­rie-thé­rèse rend, au moins sur le pa­pier, les pe­tites écoles obli­ga­toires entre 6 et 12 ans en Au­triche puis en 1777 en Hon­grie. Et, me­sure for­te­ment sym­bo­lique, 24 jours fé­riés sont dé­gra­dés en de­mi-jours fé­riés pour per­mettre aux su­jets d’as­sis­ter à la messe et de va­quer à leurs tra­vaux.

Le chan­ce­lier Kau­nitz vou­lait me­su­rer « les ef­fets du gou­ver­ne­ment dans toutes les par­ties de la do­mi­na­tion » . Mais l’in­ven­taire des ri­chesses de la Mo­nar­chie réa­li­sé en 1761 n’est en­core que l’in­ven­taire des caisses des bu­reaux ca­mé­raux dont les re­ve­nus ap­par­tiennent en propre à l’em­pe­reur.

Au dé­but des an­nées 1770, Ma­rie-thé­rèse or­donne de nu­mé­ro­ter les mai­sons à des fins de re­cen­se­ment mi­li­taire. L’opé­ra­tion prend dix ans sans ren­con­trer d’hos­ti­li­té. Sans doute la po­pu­la­tion mâle échappe-t-elle en par­tie au comp­tage, mais les mi­li­taires re­çoivent à cette oc­ca­sion de nom­breuses pé­ti­tions, no­tam­ment contre les ex­cès de cor­vée. L’ordre de la sou­ve­raine au vil­lage per­met de contour­ner l’au­to­ri­té sei­gneu­riale et d’en ap­pe­ler di­rec­te­ment au sou­ve­rain, dans la ré­volte ou la pé­ti­tion.

La dis­sé­mi­na­tion de plus de 200 por­traits d’état dans l’en­semble des Pays tout comme la ré­ité­ra­tion de la ti­tu­la­ture com­plète de Ma­rie-thé­rèse en tête de chaque édit créent une com­mu­nau­té ad­mi­nis­tra­tive et ju­ri­dique. Les lieux de foire en Bo­hême, la conscrip­tion re­li­gieuse des pay­sans du pays de Fa­ga­ras en 1761 ou l’au­to­ri­sa­tion de vendre en dé­tail pour les mar­chands turcs à Vienne en 1774 dé­pendent de la si­gna­ture de la sou­ve­raine, mais se­lon des espaces et des tem­po­ra­li­tés à la fois proches et dis­tincts qui trans­cendent les royaumes.

Les na­tions pré­ci­sé­ment se struc­turent dans ce cadre ad­mi­nis­tra­tif et in­tel­lec­tuel com­mun. Vienne dans cette pers­pec­tive n’est pas la ca­pi­tale qui do­mine et ac­ca­pare l’es­pace im­pé­rial, mais une sorte d’échan­geur com­mun à l’en­semble.

En 1780, la nou­velle de la mort de la sou­ve­raine est d’abord ac­cueillie avec in­cré­du­li­té. Mais les orai­sons fu­nèbres, y com­pris pro­tes­tantes, com­mé­morent un règne et un temps « qui ne se­ra plus ja­mais sem­blable » (Jo­seph

4 von Son­nen­fels). L’his­toire de la do­mi­na­tion de Ma­rie-thé­rèse est une mé­moire à par­ta­ger. Si les États vou­laient s’en sou­ve­nir, elle de­vrait s’écrire dans la sei­gneu­rie de Fryd­lant (ac­tuelle Ré­pu­blique tchèque), dans les Su­dètes, dans le vil­lage de Pa­ter­nion en Ca­rin­thie, d’où sont par­tis les trans­ports de pro­tes­tants vers la Tran­syl­va­nie, dans la ville al­le­mande et lu­thé­rienne de Le­vo­ca, aux confins des royaumes de Po­logne et de Hon­grie (ac­tuelle Slo­va­quie), par­mi les com­mu­nau­tés ma­gyares et serbes de Ki­kin­da en Voï­vo­dine, à Sem­lin, dans la qua­ran­taine sur le Da­nube de­vant Bel­grade, ou à Go­ri­zia, au croi­se­ment du Lit­to­ral et de l’es­cla­vo­nie, d’où sont ori­gi­naires les Co­benzl, am­bas­sa­deurs et mi­nistres de Bruxelles à Cons­tan­ti­nople.

Ses traces sont par­tout pour qui sait les voir. L’im­pé­ra­tri­ce­reine Ma­rie-thé­rèse n’est pas un lieu de mé­moire trans­na­tio­nal, mais elle ré­vèle une mé­moire eu­ro­péenne par­ta­geable au-de­là des di­vi­sions. n

L’AU­TEUR Pro­fes­seur à l’uni­ver­si­té Paris-i-pan­théonSor­bonne, Ch­ris­tine Le­beau a no­tam­ment pu­blié Aris­to­crates et grands com­mis à la cour de Vienne, 1748-1791. Le mo­dèle fran­çais (CNRS Édi­tions, 1997).

Les femmes aus­si Ci-des­sus : la Prag­ma­tique Sanc­tion, édic­tée par Charles VI en 1713, pré­voit la transmission du trône à la pro­gé­ni­ture du der­nier em­pe­reur, même en l’ab­sence de des­cen­dance mas­cu­line, et per­met ain­si à sa fille Ma­rie-thé­rèse d’hé­ri­ter des États des Habs­bourg en 1740.

Les Cou­ronnes Ar­chi­du­chesse d’au­triche, reine de Hon­grie et de Bo­hême, du­chesse de Bour­gogne, de Bra­bant, de Lim­bourg, de Luxem­bourg, de Mi­lan, Ma­rie-thé­rèse est aus­si im­pé­ra­trice consort du Saint Em­pire (Mar­tin Van Mey­tens, 1745, Deutsches His­to­risches Mu­seum, Ber­lin).

Conti­nui­té En 1950, le por­trait de Ma­rie-thé­rèse veille le so­cial dé­mo­crate Karl Ren­ner, re­pré­sen­tant mal­heu­reux de l’au­triche-hon­grie au trai­té de Saint­ger­main (1919), et pre­mier pré­sident fé­dé­ral de la Deuxième Ré­pu­blique d’au­triche. Les bou­gies au­tour du cer­cueil rap­pellent la pré­sen­ta­tion du corps de l’em­pe­reur.

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