: une dis­pa­ri­tion pro­gres­sive

1193, à la mort de Sa­la­din 1250, la sep­tième croi­sade

L'Histoire - - Sommaire - By­zan­tium and the Cru­sades,

par le Normand Bo­hé­mond de Ta­rente, et s’ac­com­pa­gna de ter­ribles exac­tions contre les ha­bi­tants chré­tiens et mu­sul­mans de la vé­né­rable ci­té. La se­conde vit la fin de l’une des plus for­mi­dables for­te­resses croi­sées en Orient, dé­fen­due par l’ordre des Hos­pi­ta­liers.

Bay­bars or­don­na d’im­por­tants tra­vaux de re­for­ti­fi­ca­tion au crac des Che­va­liers (Hisn al-akrad), comme à Sa­fed ou à Ke­rak, le siège de l’an­cienne prin­ci­pau­té la­tine d’outre- Jour­dain pas­sée entre-temps aux mains d’un prince ayyou­bide. Le cou­ron­ne­ment des nou­velles tours du crac des Che­va­liers fut or­né d’ins­crip­tions mo­nu­men­tales com­mé­mo­rant l’évé­ne­ment et de son bla­son per­son­nel, un lion pas­sant, pro­bable al­lu­sion à son nom propre qui si­gni­fie en turc le « chef-pan­thère ». Les his­to­riens ont un temps fait l’hy­po­thèse que l’hé­ral­dique ma­me­louke, dont le dé­ve­lop­pe­ment n’a pas de pré­cé­dent dans la ré­gion, avait pu naître de la confron­ta­tion avec les croisés et de la dé­cou­verte de l’hé­ral­dique oc­ci­den­tale. Dé­sor­mais, on place plu­tôt son ori­gine dans les cours is­la­miques de haute Mé­so­po­ta­mie, à la vie brillante dans la pre­mière moi­tié du xiiie siècle. Il n’em­pêche que le suc­cès du mo­tif de la fleur de lys, in­tro­duit dans l’art is­la­mique du Pro­cheO­rient dès le xiie siècle, et non dé­men­ti jus­qu’à la fin de l’époque ma­me­louke, n’est peut-être pas sans lien avec le sou­ve­nir du « roi des Francs » dont le man­teau rouge dou­blé d’her­mine avait été envoyé en tro­phée à Da­mas en 1250.

Quoi qu’il en soit, les for­te­resses or­nées du lion de Bay­bars of­fraient un puis­sant contraste avec les ruines lais­sées ailleurs après son pas­sage, dans les ci­tés de Cé­sa­rée et de Jaf­fa ou les châ­teaux d’ar­souf et de Mont­fort. Re­pre­nant une stra­té­gie mise en oeuvre par Sa­la­din à As­ca­lon en 1192 et pour­sui­vie par ses des­cen­dants, Bay­bars choi­sit de dé­man­te­ler les for­ti­fi­ca­tions cô­tières et de ren­for­cer dans le même temps les dé­fenses de l’in­té­rieur du pays.

Acre, ul­time re­fuge

Cette stra­té­gie qui consis­tait à re­je­ter les La­tins à la mer fut re­con­duite par ses suc­ces­seurs. Tri­po­li, la grande ci­té cô­tière prise en 1289, en offre la meilleure illus­tra­tion : les for­ti­fi­ca­tions lit­to­rales furent dé­man­te­lées, le site fut aban­don­né, et la ci­té fut re­cons­truite à 3 ki­lo­mètres à l’in­té­rieur des terres, sous les murs du châ­teau Saint-gilles (ou Châ­teau-pè­le­rin). Il faut dire que la su­pé­rio­ri­té sur mer des flottes la­tines, celles des ci­tés ita­liennes tout par­ti­cu­liè­re­ment, ne pou­vait alors être contes­tée. L’ex­pé­di­tion lan­cée par Bay­bars contre Chypre en 1271, ba­layée par une tem­pête, en ap­por­ta une dé­sas­treuse confir­ma­tion.

Il ne re­vint pas à Bay­bars, mal­gré ses faits d’armes dé­ci­sifs, d’ache­ver la re­con­quête des der­niers lam­beaux des États la­tins d’orient. Les an­nées 1270-1280 furent en­core mar­quées par des in­cer­ti­tudes. Alors que la prise du crac des Che­va­liers en 1271 sem­blait an­non­cer la chute de Tri­po­li, le sul­tan of­frit une trêve à Bo­hé­mond VI, au mo­ment où la der­nière ar­mée croi­sée par­tie d’oc­ci­dent, sous la conduite du fils d’édouard Ier d’an­gle­terre, ap­pro­chait des côtes – une ex­pé­di­tion sans len­de­main. D’autres défis, à com­men­cer par le retour de la me­nace mon­gole, mo­bi­li­sèrent les forces du sul­ta­nat ma­me­louk.

Bay­bars mou­rut à Da­mas en 1277. Sa suc­ces­sion mit en pleine lu­mière les nou­velles

Le suc­cès de la fleur de lys, in­tro­duite au siècle au Proche-orient, évoque le sou­ve­nir des Francs

lignes de force du ré­gime : deux de ses fils se suc­cé­dèrent ra­pi­de­ment sur le trône, sans par­ve­nir à prendre l’as­cen­dant sur les grands of­fi­ciers de l’ar­mée, frères d’armes de leur père. En 1279, le trône échut à l’émir Qa­la­wun, l’une des der­nières fi­gures à avoir con­nu le mo­ment fon­da­teur de 1250.

Ce ne fut qu’en 1285, ce­pen­dant, que le sul­tan, après avoir re­pous­sé une nou­velle fois les Mon­gols en Sy­rie, re­prit les opé­ra­tions mi­li­taires contre les Francs : le châ­teau hos­pi­ta­lier de Mar­gat, près de Lat­ta­quié (Lao­di­cée), tom­ba cette an­née-là. En 1289, peut-être à l’ins­ti­ga­tion des Vé­ni­tiens, Qa­la­wun en­tra dans Tri­po­li, pro­fon­dé­ment di­vi­sée entre par­tis ri­vaux de­puis la mort, en 1287, du der­nier comte de la mai­son nor­mande des Hau­te­ville.

Au même mo­ment, Acre, l’ul­time re­fuge du royaume la­tin de Jé­ru­sa­lem, su­bis­sait elle aus­si les ef­fets de mul­tiples di­vi­sions : entre les ordres ri­vaux des Hos­pi­ta­liers et des Tem­pliers, les ci­tés en­ne­mies de Gênes et de Ve­nise, et le der­nier roi de Jé­ru­sa­lem cou­ron­né en Orient, Henri II de Lu­si­gnan. Une émeute ur­baine qui en­traî­na la mort de nom­breux mu­sul­mans dans les rues d’acre à l’été 1290 of­frit un pré­texte à l’in­ter­ven­tion du sul­tan. Mais Qa­la­wun mou­rut en no­vembre, alors que l’ar­mée s’ap­prê­tait à quit­ter Le Caire, et c’est à son fils Kha­lil qu’il re­vint de par­ache­ver l’oeuvre du sul­tan Bay­bars. Acre tom­ba le 17 juin 1291, em­por­tant dans son sillage Tyr, Si­don, Bey­routh, les der­nières villes cô­tières aux mains des La­tins.

Ves­tiges et sou­ve­nirs

De la confron­ta­tion de près d’un de­mi-siècle entre Ma­me­louks et La­tins le por­tail go­thique ra­me­né d’acre au Caire n’est pas le seul tro­phée ni le seul sou­ve­nir. Nom­breux furent les cap­tifs conduits dans la ca­pi­tale égyp­tienne, où ils at­ten­dirent par­fois long­temps leur ra­chat. Le frère hos­pi­ta­lier Ro­ger de Sta­ne­grave ra­conte com­ment, cap­tu­ré en 1281 sur le champ de ba­taille de Homs, il de­meu­ra pri­son­nier au Caire pen­dant trente-cinq ans, avant d’être ra­che­té par un Juif tra­vaillant en Égypte pour le compte d’un mar­chand gé­nois. Mal­gré des condi­tions de ré­ten­tion très rudes, les La­tins dis­po­saient par­fois d’une cer­taine li­ber­té de mou­ve­ment ; une église était même à leur dis­po­si­tion dans l’en­ceinte de la ci­ta­delle du Caire. Beau­coup tra­vaillaient sur les chan­tiers du sul­tan, af­fec­tés aux tâches les plus pé­nibles. Ils furent aus­si sol­li­ci­tés pour leurs ta­lents de ma­çon. C’est sans doute à des ar­ti­sans la­tins que plu­sieurs mo­nu­ments du Caire doivent le des­sin d’ins­pi­ra­tion go­thique des ou­ver­tures qui ornent leur fa­çade, à l’image de l’hô­pi­tal édi­fié en 1284-1285 par le sul­tan Qa­la­wun.

Au dé­but des an­nées 1340, deux gé­né­ra­tions après la chute d’acre, des cap­tifs la­tins dé­frayaient en­core la chro­nique de la ca­pi­tale égyp­tienne. Mais, ayant per­du leur pro­tec­teur, ils furent chas­sés ma­nu mi­li­ta­ri en 1343 du quar­tier du centre du Caire où le sul­tan les avait éta­blis trois dé­cen­nies plus tôt, où ils s’adon­naient au com­merce du vin et, dit-on, à la pros­ti­tu­tion. Ces hommes étaient les des­cen­dants des der­niers dé­fen­seurs des États la­tins d’orient, faits pri­son­niers un de­mi-siècle plus tôt : pour au­tant, personne, en Oc­ci­dent, ne son­geait plus à ra­che­ter leur li­ber­té. Ils de­meu­raient dans la dé­pen­dance et sous la protection di­recte du sul­tan. En 1390 en­core, leurs propres des­cen­dants conti­nuaient à vivre au Caire du com­merce du vin. Ils n’ap­pa­raissent plus par la suite dans la do­cu­men­ta­tion, signe, sans doute, qu’ils s’étaient dé­sor­mais as­si­mi­lés aux po­pu­la­tions chré­tiennes au­toch­tones au­près des­quelles ils vi­vaient.

Même leurs ul­times hé­ri­tiers dis­pa­rus, les croisés lais­sèrent dans la mé­moire col­lec­tive des pays d’is­lam un puis­sant sou­ve­nir de mé­fiance et de crainte, ré­gu­liè­re­ment ré­ac­ti­vé par la me­nace de la pi­ra­te­rie ca­ta­lane et gé­noise en Mé­di­ter­ra­née orien­tale. Ce dont le Ro­man de Bay­bars, épo­pée chan­tée jus­qu’au xxe siècle dans les cafés du Caire et de Da­mas, garde en­core la trace. n

Les chré­tiens furent chas­sés mi­li­ta­ri en 1343 du centre du Caire où ils s’adon­naient au com­merce du vin et à la pros­ti­tu­tion

Ou­vrages gé­né­raux

M. Ba­lard, Croisades et Orient la­tin xie-xive siècle, Ar­mand Co­lin, 2003, ré­éd., 2017. A. De­mur­ger, Croisades et croisés au Moyen Age, Flam­ma­rion, 2006, ré­éd., 2010. R. Grous­set, His­toire des croisades et du royaume franc de Jé­ru­sa­lem, 1934-1936, ré­éd. Per­rin, 1999, 3 vol. V. Lemire (dir.), Jé­ru­sa­lem. His­toire d’une ville-monde, des ori­gines à nos jours, Flam­ma­rion, 2016. G. Lo­bri­chon, 1099, Jé­ru­sa­lem conquise, Seuil, 2001. J. Loi­seau, Les Ma­me­louks, xiiie-xvie siècle, Seuil, 2014. C. Mor­ris­son, Les Croisades, PUF, 2006, ré­éd., 2012. J. Ri­chard, His­toire des croisades, Fayard, 1996, ré­éd., 2012. J. Ri­ley-smith, Les Croisades, Pyg­ma­lion, 1990. S. Run­ci­man, His­toire des croisades, Tal­lan­dier, 2006. K. M. Set­ton, A His­to­ry of the Cru­sades, Ma­di­son, Uni­ver­si­ty of Wis­con­sin Press, 1969-1989, 5 vol. J. Ri­chard, Le Royaume la­tin de Jé­ru­sa­lem, PUF, 1953.

Mythe et idéo­lo­gie

P. Al­phan­dé­ry, A. Du­pront, La Chré­tien­té et l’idée de croi­sade, 1959, ré­éd. Al­bin Mi­chel, 1995, 2 vol. M. Au­rell, Des chré­tiens contre les croisades, Fayard, 2013. P. Buc, Guerre sainte, mar­tyre et ter­reur, Gal­li­mard, 2017 (cf. p. 80). A. Du­pront, Le Mythe de croi­sade, Gal­li­mard, 1997, 4 vol. J. Flo­ri, La Pre­mière Croi­sade. L’oc­ci­dent ch­ré­tien contre l’is­lam, Bruxelles, Com­plexe, 2001. B. Ke­dar, Cru­sade and Mis­sion, Prin­ce­ton, Prin­ce­ton Uni­ver­si­ty Press, 1984, ré­éd., 2014. J. Ri­chard, L’es­prit de la croi­sade : textes mé­dié­vaux, Cerf, 2000. E. We­ber, G. Rey­naud, Croi­sade d’hier, dji­had d’au­jourd’hui,

His­toire mi­li­taire

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Les croisades vues d’ailleurs

J. Har­ris, Londres, Bloom­sbu­ry, 2014. C. Hillen­brand, The Cru­sades. Is­la­mic Pers­pec­tives, Édim­bourg, Edin­burgh Uni­ver­si­ty Press, 1999. A. Maa­louf, Les Croisades vues par les Arabes, Ma­gel­lan, 2001. P. Sé­nac, P. Gui­chard, Les Re­la­tions des pays d’is­lam avec le monde la­tin, mi­lieu xie- mi­lieu xiiie, Sedes, 2000.

A Jé­ru­sa­lem Sa­la­din, dont ce por­trait mo­derne orne une mai­son de la vieille ville, conti­nue d’in­car­ner pour les Pa­les­ti­niens l’es­poir d’une « li­bé­ra­tion » de la Ville sainte. Les dates cor­res­pondent à ses dates de vie (1138-1193) et à son triomphe à Hat­ti

Cerf, 1990. A. De­mur­ger, Che­va­liers du Ch­rist. Les ordres re­li­gieux-mi­li­taires au Moyen Age, xie-xvie siècle, J. Flo­ri, Croi­sade et che­va­le­rie, xie- siècle, Bruxelles, De Boeck, 1998. X. Hé­la­ry, La Der­nière Croi­sade. Saint Louis à Tu­nis (1270), Per­rin, 20

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