La mous­son, l’eau et le riz En­tre­tien avec Su­nil Am­rith Carte : un État-conti­nent

Avec des pluies par­mi les plus concen­trées et les plus im­pré­vi­sibles au monde et le spectre per­sis­tant de la fa­mine, la ges­tion de l’eau est au coeur de l’his­toire in­dienne. Une his­toire où se mêlent tra­di­tions et ap­ports bri­tan­niques, et qui conti­nue de

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L’his­toire : Quelle place l’eau oc­cupe-t-elle dans la géo­gra­phie de l’inde ? Su­nil Am­rith : L’inde couvre un vaste ter­ri­toire, d’au­tant plus vaste avant 1947 qu’il in­tègre le Pa­kis­tan et le Ban­gla­desh ac­tuels. Il y existe donc une forte di­ver­si­té de si­tua­tions hy­driques.

Le pays compte des ré­gions aus­si bien par­mi les plus arides que par­mi les plus ar­ro­sées de la pla­nète. Le contraste est d’ailleurs sai­sis­sant parce que zones sèches et zones hu­mides ne sont sou­vent pas très éloi­gnées. Elles se cô­toient même par­fois. C’est le cas dans le sud-ouest, où la chaîne cô­tière des Ghats oc­ci­den­taux forme une bar­rière qui re­tient les masses d’air océa­nique : la bande lit­to­rale re­çoit d’énormes quan­ti­tés d’eau mais, aus­si­tôt fran­chie la ligne de crête, dé­bute la zone sèche du pla­teau du Dec­can. La dé­mar­ca­tion entre ces deux es­paces ren­voie his­to­ri­que­ment à deux types de so­cié­tés : l’une qui re­garde vers l’asie cen­trale, et l’autre qui s’ouvre sur l’océan In­dien et com­merce avec le grand large.

L’inde est un pays de mous­son, ca­rac­té­ri­sé par l’ex­trême concen­tra­tion de ses pluies dans le temps : jus­qu’à 80 % des pré­ci­pi­ta­tions an­nuelles peuvent tom­ber en 100 heures seule­ment, entre les mois de juin et de sep­tembre. C’est l’en­droit du monde où la sai­son­na­li­té des pluies est la plus mar­quée, plus en­core que dans le reste de l’asie des mous­sons.

Le sous-conti­nent se dis­tingue en­fin par ses grands fleuves qui prennent leur source dans le châ­teau d’eau hi­ma­layen : le Gange et le Brah­ma­poutre se jettent dans le nord du golfe du Ben­gale, l’in­dus dans la mer d’oman. A quoi s’ajoutent des fleuves non hi­ma­layens im­por­tants : la Ma­ha­na­di, la Go­da­va­ri, la Kri­sh­na et le Ka­ve­ri, qui tra­versent la pé­nin­sule in­dienne d’ouest en est et dont les em­bou­chures scandent du nord au sud le lit­to­ral orien­tal.

Quelle in­fluence cette don­née hy­drique a-t-elle exer­cée sur l’or­ga­ni­sa­tion des so­cié­tés agri­coles in­diennes ? La ré­par­ti­tion des cultures in­diennes, avant la mise en place d’im­po­sants sys­tèmes d’ir­ri­ga­tion à par­tir du xixe siècle, re­flète fi­dè­le­ment la carte des pré­ci­pi­ta­tions. La ri­zi­cul­ture est concen­trée dans les zones orien­tales les plus hu­mides ; dans les ré­gions du nord-ouest, plus sèches, c’est la culture du blé qui pré­do­mine. Cette géo­gra­phie cé­réa­lière se tra­duit tou­jours dans l’ali­men­ta­tion : c’est sur­tout dans l’est et le sud du pays qu’on consomme du riz.

Quant au rythme de l’ac­ti­vi­té agri­cole, il est dic­té par la sai­son­na­li­té des pré­ci­pi­ta­tions. On dis­tingue ain­si les cultures de kha­rif (mot arabe qui si­gni­fie « au­tomne ») et de ra­bi (« printemps »). Les pre­mières (riz, co­ton et maïs) sont se­mées au dé­but de la mous­son (fin mai et juin), et ré­col­tées en sep­tembre ou oc­tobre. Les se­condes (blé, orge et lé­gu­mi­neuses) sont se­mées en oc­tobre-no­vembre et ré­col­tées au printemps. Il existe dans cer­tains en­droits une troi­sième sai­son cultu­rale, très courte, de lé­gu­mi­neuses et de fruits (concombre et canne à sucre), ap­pe­lée zayd (« abon­dance »), qui s’in­ter­cale entre les

deux pré­cé­dentes, entre avril et juin, et qui a été ren­due pos­sible par les tra­vaux d’ir­ri­ga­tion au xxe siècle.

Di­verses stra­té­gies ont en­fin été mises en place dans les zones sèches du pays, où la dis­po­ni­bi­li­té en eau est vrai­ment mi­ni­male en de­hors de la sai­son des pluies. Au sud de l’inde par exemple, dans l’état ac­tuel du Ta­mil Na­du, des mil­liers de ré­ser­voirs (tanks) ont été construits de­puis deux mille ans pour re­cueillir et sto­cker les eaux de pluie en été et ir­ri­guer, à la sai­son sèche, les champs qui se trouvent en aval. L’ini­tia­tive et l’en­tre­tien de ces ou­vrages, sou­vent mo­destes, re­viennent la plu­part du temps aux agri­cul­teurs et aux pro­prié­taires ter­riens, même s’ils re­lèvent par­fois d’une dé­ci­sion du pou­voir lo­cal.

Au cours du xixe siècle, ils ont ces­sé d’être uti­li­sés. A l’ouest, dans les ré­gions sèches du Gu­ja­rat et du Ra­jas­than, les puits à de­grés, struc­tures très ca­rac­té­ris­tiques et plus im­po­santes que les tanks, ont per­mis l’ir­ri­ga­tion de sur­faces im­por­tantes. S’ils sont tou­jours en état de fonc­tion­ne­ment, ils font sur­tout fi­gure de mo­nu­ments à pré­sent.

L’eau ne consti­tue-t-elle pas éga­le­ment un risque pour les In­diens ? La plus grande vul­né­ra­bi­li­té de l’agri­cul­ture in­dienne, c’est sa dé­pen­dance à la mous­son. En 1909, le conseiller fi­nan­cier du vice-roi, Guy Fleet­wood Wil­son, au­rait dé­cla­ré que chaque bud­get en Inde était un pa­ri fait sur elle. Une ci­ta­tion peut-être apo­cryphe, mais qui est uti­li­sée en­core à ce jour par les jour­na­listes et les dé­ci­deurs po­li­tiques in­diens, et qui dit bien la cen­tra­li­té de ce phé­no­mène sur l’en­semble de l’éco­no­mie du sous-conti­nent. Et les risques aux­quels il l’ex­pose.

Car la mous­son est va­riable se­lon les an­nées. Dans cer­tains cas, elle peut même faire dé­faut. C’est une ca­tas­trophe qui, jusque dans les

1940 (une ter­rible fa­mine au Ben­gale en 1943), en­traîne la mort de cen­taines de mil­liers ou de mil­lions de per­sonnes. Sans al­ler jus­qu’à cette ex­tré­mi­té, pra­ti­que­ment chaque an­née telle ou telle ré­gion du pays est tou­chée par des ar­rêts de mous­son, c’est-à-dire une in­ter­rup­tion des pré­ci­pi­ta­tions à l’in­té­rieur de la sai­son des pluies. Un phé­no­mène que les mé­téo­ro­logues peinent en­core à pré­voir au­jourd’hui et qui, s’il ad­vient juste après les se­mences, est ca­la­mi­teux pour les ré­coltes.

Il est très dif­fi­cile de se pré­mu­nir contre ce risque ma­jeur. La construc­tion de ca­naux d’ir­ri­ga­tion le long du Ya­mu­na, sous les Tugh­luq au xive siècle, ou les sys­tèmes cen­te­naires très so­phis­ti­qués du Ka­ve­ri ont pu, re­la­ti­ve­ment, of­frir une ga­ran­tie contre cet aléa. Ils té­moignent en tout cas d’une tra­di­tion in­dienne de ges­tion cen­tra­li­sée de l’eau à plus grande échelle.

Il ne faut pas non plus sous-es­ti­mer la mo­bi­li­té des po­pu­la­tions d’asie du Sud : les migrations vers des ré­gions épar­gnées par la sé­che­resse per­mettent ain­si une cer­taine ré­si­lience. En­fin, nombre de pay­sans ont choi­si, lors d’une mau­vaise an­née, de s’en­ga­ger comme sol­dats dans les ar­mées des dif­fé­rents royaumes in­diens : un em­ploi qui leur of­frait une échap­pa­toire.

Com­ment la ges­tion de ces risques a-t-elle évo­lué sous la do­mi­na­tion bri­tan­nique ?

Pour se pré­mu­nir contre les aléas hy­driques, mais aus­si pour aug­men­ter le ren­de­ment des sols et ou­vrir de nou­velles terres agri­coles, les Bri­tan­niques en­gagent, dans les an­nées 1830 et 1840, de grands chan­tiers d’ir­ri­ga­tion qui s’ap­puient par­fois sur les pré­cé­dents sys­tèmes mis en place par les In­diens. Un vaste pro­gramme de ca­naux trans­forme alors le Pend­jab (on parle des « co­lo­nies de ca­naux du Pend­jab ») en gre­nier à blé du pays. D’im­por­tants tra­vaux d’ir­ri­ga­tion sont éga­le­ment conduits sur les fleuves Go­da­va­ri et Ka­ve­ri.

Ces ou­vrages, pris en charge par l’ad­mi­nis­tra­tion co­lo­niale, et à ce titre fi­nan­cés par le contri­buable in­dien, ne sont pas spé­ci­fiques à l’inde ou aux Bri­tan­niques. L’idée de re­cou­rir à des so­lu­tions tech­niques d’am­pleur pour ré­pondre aux dé­fis de l’eau s’im­pose ailleurs dans le monde à une époque où in­gé­nieurs et sa­voirs hy­drau­liques cir­culent plus fa­ci­le­ment que ja­mais. L’expérience in­dienne est ain­si re­pré­sen­ta­tive du chan­ge­ment que connaît au xixe siècle le re­gard por­té sur la na­ture, en­vi­sa­gée dé­sor­mais comme une puis­sance que l’on peut sou­mettre.

L’ori­gi­na­li­té du cas in­dien ré­side plus dans le re­cours à une abon­dante main-d’oeuvre pour me­ner à bien des pro­jets d’une telle en­ver­gure. Et pas seule­ment une main-d’oeuvre su­bal­terne. Les co­lons bri­tan­niques, peu nom­breux, ont aus­si for­mé des in­gé­nieurs sur place, à qui re­ve­nait la res­pon­sa­bi­li­té de gé­rer, au jour le jour, l’avan­cée des tra­vaux. Une fa­cul­té s’est ou­verte à Roor­kee, dans l’ac­tuel État de l’ut­ta­ra­khand, au mo­ment de la construc­tion du ca­nal du Gange, dont est sor­tie la pre­mière gé­né­ra­tion d’in­gé­nieurs hy­drau­liques in­diens.

Il ne faut pas pour au­tant voir dans ces tra­vaux un simple trans­fert de connais­sances de­puis l’eu­rope vers l’inde. La plu­part des Bri­tan­niques im­pli­qués dans ces pro­jets pion­niers n’étaient pas eux-mêmes des in­gé­nieurs, mais plu­tôt des mi­li­taires for­més à la ques­tion sur le tas, qui fai­saient lar­ge­ment ap­pel aux sa­voir-faire in­diens. Pro­by Caut­ley, en charge de la concep­tion du pre­mier ca­nal sur le Gange, en est l’illus­tra­tion. C’est un au­to­di­dacte, qui ap­prend de ce que font les Ita­liens, qui lit les re­vues tech­niques et qui es­saie, qui ex­pé­ri­mente. Il mo­bi­lise les connais­sances des po­pu­la­tions lo­cales sur le ter­rain : va­ria­tions du dé­bit du fleuve, na­ture des sols, ma­té­riaux. Les tailleurs de pierre, no­tam­ment, ont joué un rôle clé dans l’en­tre­prise.

Pour toutes ces rai­sons, la contri­bu­tion in­dienne au dé­ve­lop­pe­ment de l’in­gé­nie­rie hy­drau­lique est tout à fait si­gni­fi­ca­tive.

Quelles sont les in­no­va­tions dé­ci­sives qui, dans ce do­maine, sont dues à l’inde ? De­puis les an­nées 1980, l’his­toire des sciences a beau­coup tra­vaillé la no­tion de « la­bo­ra­toire co­lo­nial » : les scien­ti­fiques eu­ro­péens au­raient trou­vé dans les co­lo­nies un champ

« Les migrations des po­pu­la­tions vers des ré­gions épar­gnées par la sé­che­resse per­mettent une cer­taine ré­si­lience »

d’in­ves­ti­ga­tions in­édit. Non seule­ment parce qu’elles pré­sen­taient une grande ri­chesse éco­lo­gique et en­vi­ron­ne­men­tale, mais aus­si parce que les sa­vants étaient ha­bi­li­tés po­li­ti­que­ment à y me­ner leurs recherches.

Pre­nons l’exemple de la mé­téo­ro­lo­gie. Son dé­ve­lop­pe­ment en Inde est étroi­te­ment lié au pro­blème des tem­pêtes. Dès les xviie et xviiie siècles, les sa­vants s’ap­puyaient sur les ob­ser­va­tions pro­duites en mer par les ca­pi­taines de na­vire pour pré­voir ces phé­no­mènes. Soit bien avant que les en­jeux agri­coles ne sti­mulent les recherches des mé­téo­ro­logues. Il n’est donc pas sur­pre­nant que les pre­mières ins­ti­tu­tions mé­téo­ro­lo­giques in­diennes – qui abou­tissent à la créa­tion d’un grand dé­par­te­ment na­tio­nal en 1875 – soient nées en ré­ponse au cy­clone dé­vas­ta­teur qui a frap­pé Cal­cut­ta et cau­sé la mort d’une cen­taine de mil­liers de per­sonnes en 1864.

La mous­son a tout par­ti­cu­liè­re­ment at­ti­ré l’at­ten­tion des Bri­tan­niques. Pour mieux en sai­sir les mé­ca­nismes, ils ont ras­sem­blé, au xixe siècle, toute une sé­rie de pro­verbes dans dif­fé­rentes langues in­diennes (en ta­moul, en té­lou­gou, etc.) ayant trait à la mé­téo des pluies. Des dic­tons qui re­lèvent d’une connais­sance in­tui­tive des gens de la terre. Hen­ry Blan­ford (1834-1893), pre­mier di­rec­teur du dé­par­te­ment mé­téo­ro­lo­gique in­dien, a quant à lui consti­tué une base de don­nées sur la va­ria­tion des pré­ci­pi­ta­tions en Inde (que les scien­ti­fiques uti­lisent en­core main­te­nant) et cher­ché à cor­ré­ler le cli­mat du sous-conti­nent in­dien et ce­lui de l’aus­tra­lie, en­tre­voyant le rôle de ce que l’on ap­pelle au­jourd’hui El Ni­no.

Les grands tra­vaux en­tre­pris sous la co­lo­ni­sa­tion bri­tan­nique ont-ils ren­du l’inde moins vul­né­rable face à l’aléa hy­drique ? C’est l’une des grandes contro­verses. Il est cer­tain par exemple que la main­mise du gou­ver­ne­ment co­lo­nial sur les fo­rêts et la pri­va­ti­sa­tion d’es­paces gé­rés au­tre­fois de ma­nière com­mu­nau­taire ont en­tra­vé la mo­bi­li­té des so­cié­tés in­diennes et, de fait, li­mi­té leur ca­pa­ci­té à ré­pondre aux sé­che­resses et aux pé­nu­ries. Mais il faut se gar­der d’une vi­sion ro­man­tique du sys­tème in­dien pré­co­lo­nial : les recherches les plus ré­centes ont mis au jour l’im­por­tance du régime de pro­prié­té pri­vée dans le pays avant l’ar­ri­vée des Bri­tan­niques.

On ne peut pas nier non plus que la co­lo­ni­sa­tion, dans sa lo­gique d’ex­por­ta­tion de ma­tières pre­mières, ait trans­for­mé un cer­tain nombre de cultures vi­vrières en cultures com­mer­ciales. Ce n’est d’ailleurs pas un ha­sard si, par­mi les ré­gions qui ont le plus souf­fert de fa­mines au xixe siècle, beau­coup s’étaient tour­nées brus­que­ment vers l’ex­ploi­ta­tion du co­ton, comme celles du Dec­can. Mais les pro­grammes d’ir­ri­ga­tion lan­cés par l’ad­mi­nis­tra­tion co­lo­niale ont aus­si per­mis de mettre en va­leur des terres qui, jus­qu’alors, ne l’étaient pas. On consi­dère ain­si gé­né­ra­le­ment que la di­ver­si­fi­ca­tion des cultures, mais aus­si la crois­sance dé­mo­gra­phique du pays n’ont en­traî­né qu’une baisse mar­gi­nale de la dis­po­ni­bi­li­té en grains au cours du xixe siècle.

L’in­tro­duc­tion du che­min de fer par le pou­voir co­lo­nial a elle aus­si eu des ef­fets am­bi­va­lents. Elle a contri­bué au désen­cla­ve­ment éco­no­mique des ré­gions in­diennes et à la for­ma­tion d’un mar­ché na­tio­nal, à l’in­té­rieur du­quel les ex­cé­dents agri­coles de tel ter­ri­toire pou­vaient com­pen­ser les dé­fi­cits de tel autre. C’était la théo­rie sou­te­nue par les au­to­ri­tés bri­tan­niques, mais c’est bien l’ana­lyse dé­fen­due par l’his­to­rienne Mi­chelle Mcal­pin dans les an­nées 19801 ou, plus ré­cem­ment, par l’éco­no­miste Dave Do­nald­son2, à par­tir d’une nou­velle sé­rie de chiffres. Il reste néan­moins de nom­breuses preuves que, du­rant les ter­ribles fa­mines des an­nées 1870, l’ac­cé­lé­ra­tion des transports, mais aus­si l’avè­ne­ment du té­lé­graphe ont conduit les né­go­ciants à at­tendre que les prix montent pour vendre. Le train a même été un fac­teur d’ag­gra­va­tion de la mor­ta­li­té en pro­pa­geant la peste, qui ac­com­pagne les fa­mines.

La ré­vo­lu­tion des transports a éga­le­ment don­né aux pro­duc­teurs in­diens un ac­cès au mar­ché in­ter­na­tio­nal, où ils pou­vaient ob­te­nir un meilleur prix que ce qui leur était pro­po­sé dans les ré­gions in­diennes tou­chées par les pé­nu­ries, à faible pou­voir d’achat. L’inde s’est par­fois re­trou­vée à ex­por­ter des cé­réales alors que le pays connais­sait des fa­mines. Il faut por­ter sur ce point une at­ten­tion toute par­ti­cu­lière à la chro­no­lo­gie : ce qui est vrai au tour­nant des xixe et xxe siècles, lorsque le ré­seau fer­ré est bien ins­tal­lé et que le pou­voir co­lo­nial est plus sen­sible aux per­tur­ba­tions en­gen­drées par le mar­ché, ne l’est pas né­ces­sai­re­ment au­pa­ra­vant.

Où en est l’inde au­jourd’hui dans sa ges­tion de la res­source en eau ? L’in­fluence du pas­sé bri­tan­nique conti­nue de se Notes 1. M. Burge Mcal­pin, Sub­ject to Fa­mine. Food Cri­sis and Eco­no­mic Change in Wes­tern India, 18601920, Prin­ce­ton, Uni­ver­si­ty Press, 1983. 2. D. Do­nald­son, « Rail­roads of the Raj: Es­ti­ma­ting the Im­pact of Tran­spor­ta­tion In­fra­struc­ture », NBER Wor­king Pa­pers, 25 oc­tobre 2010. faire for­te­ment res­sen­tir. Les dé­ci­deurs in­diens sont les dignes hé­ri­tiers de la vi­sion du xixe siècle, qui consiste à ré­pondre aux dé­fis hy­driques du pays par des pro­jets gi­gan­tesques. Et ce malgré les li­mites en­vi­ron­ne­men­tales et hu­maines évi­dentes de ce choix.

De­puis l’in­dé­pen­dance, le nombre de bar­rages a ain­si grim­pé de 300 à plus de 4 000. Seule la Chine en a bâ­ti da­van­tage ! Or ces in­fra­struc­tures pro­voquent une sa­tu­ra­tion des sols en eau, une ré­ten­tion des sé­di­ments et une ré­duc­tion du dé­bit des fleuves, qui sont presque à sec au ni­veau de leur em­bou­chure. Au cours du xxe siècle, leur construc­tion a en­traî­né le dé­pla­ce­ment de 40 mil­lions de per­sonnes, qui n’ont sou­vent eu droit qu’à une maigre in­dem­ni­sa­tion. Des liens com­mu­nau­taires ont été rom­pus.

Sur­tout, leur suc­cès en terme d’ir­ri­ga­tion n’a pas été pas si grand : 75 % des sur­faces nou­vel­le­ment ir­ri­guées de­puis les an­nées 1950 l’ont été grâce à des pompes élec­triques de re­lè­ve­ment des eaux sou­ter­raines. C’est là la vraie ré­vo­lu­tion hy­drique de l’inde. Mais cette so­lu­tion n’est pas plus sou­te­nable : elle conduit à un abais­se­ment dan­ge­reux des nappes phréa­tiques du nord-ouest du pays ain­si que, dans une moindre me­sure, de celles du sud-est.

Pour au­tant, les so­lu­tions al­ter­na­tives pré­co­ni­sées par les en­vi­ron­ne­men­ta­listes, qui mettent l’ac­cent sur une ges­tion de l’eau à pe­tite échelle et in­sistent sur les formes lo­cales de ré­si­lience (mo­dèles tra­di­tion­nels de col­lecte des eaux de pluie), ne per­met­tront sans doute pas à elles seules de ga­ran­tir la sé­cu­ri­té ali­men­taire de l’inde. Elles semblent fan­tas­mer un âge d’or, ce­lui d’une ré­pu­blique des vil­lages, éco­lo­gi­que­ment res­pon­sable et sub­ve­nant aux be­soins de tous, mais qui n’a ja­mais exis­té… La ques­tion de l’eau de­meu­re­ra donc un pro­blème cen­tral pour l’inde dans les dé­cen­nies qui viennent. n (Propos re­cueillis et tra­duits par

Lu­cas Cha­ba­lier.)

« Les dé­ci­deurs in­diens sont les dignes hé­ri­tiers de la vi­sion du xixe siècle, qui consiste à ré­pondre aux dé­fis hy­driques du pays par des pro­jets gi­gan­tesques »

L’AU­TEUR Pro­fes­seur d’études sud-asia­tiques à l’uni­ver­si­té de Har­vard, Su­nil Am­rith s’est spé­cia­li­sé dans l’his­toire sa­ni­taire et en­vi­ron­ne­men­tale de la ré­gion. Il a pu­blié Cros­sing the Bay of Ben­gal. The Fu­ries of Na­ture and the For­tunes of the Mi­grants

Ré­ser­voir Ci-des­sous : construit au xive siècle, le ré­ser­voir de Ga­di Sa­gar à Jai­sal­mer (Ra­jas­than) ser­vait à col­lec­ter et sto­cker les eaux de pluie ap­por­tées par la mous­son pour faire face au dé­fi­cit hy­drique le reste de l’an­née.

Le fleuve et la

pluie Le long des fleuves qui ont creu­sé le pla­teau sec du Dec­can, les hommes sont par­ve­nus à culti­ver le riz. Comme ici, au centre, au vil­lage de Ham­pi sur les rives de la Tun­gabha­dra, prin­ci­pal af­fluent de la Kri­sh­na. A droite, un puits à de­grés. Propres au sous­con­ti­nent in­dien, ces ac­cès ma­jes­tueux à la nappe phréa­tique tra­duisent le ca­rac­tère sa­cré de l’eau. Ce­lui de Ra­ni-ki-vav au Gu­ja­rat, qui date du xie siècle, en est l’un des exemples les plus cé­lèbres.

Thé Comme le riz, le thé a be­soin de grandes quan­ti­tés d’eau. Mais, à sa dif­fé­rence, il se dé­ve­loppe sur des sols en pente, drai­nés na­tu­rel­le­ment. Ici, une plantation de la ré­gion de Dar­jee­ling, sur les contre­forts hi­ma­layens, dans l’état du Ben­gale-oc­cid

Ca­prices de la mous­son A dos de cha­meau, un pay­san du Ca­che­mire trans­porte sa maigre ré­colte de blé en 2010. En cause : des pluies in­suf­fi­santes. Cette an­née-là, le prix des den­rées agri­coles a aug­men­té de 20 %.

Gi­gan­tisme Haut de 163 m et long de 1 210 m, le bar­rage de Sar­dar Sa­ro­var, sur la Nar­ba­da, dans le Gu­ja­rat, per­met d’ir­ri­guer près de 20 000 km2. Sa construc­tion, dé­bu­tée en 1987, a fait l’ob­jet d’un long bras de fer ju­ri­dique.

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