Boud­dhisme. Nul n’est pro­phète en son pays

Épo­pées : le triomphe des brah­manes Carte : in­dien ou asia­tique ?

L'Histoire - - Sommaire - En­tre­tien avec Éric Meyer

est-il né ? Éric Meyer : C’est en Inde du Nord qu’est né le boud­dhisme, au vie-ve siècle avant notre ère, mais cette nais­sance s’ins­crit dans un grand mou­ve­ment qui tra­verse l’en­semble du monde an­tique, avec l’ap­pa­ri­tion d’écoles phi­lo­so­phiques en Grèce et en Chine, sans qu’on puisse prou­ver l’exis­tence de liens entre ces dif­fé­rents phé­no­mènes. Le contexte lo­cal im­porte éga­le­ment. Les boud­dhistes voient le Boud­dha* his­to­rique, Sid­dhar­tha Gau­ta­ma, comme le suc­ces­seur d’une li­gnée de sages as­cètes qui au­raient eux aus­si at­teint « l’éveil » (« Boud­dha » si­gni­fie « l’éveillé ») et au­raient pré­pa­ré sa pen­sée. Le jaï­nisme*, né sur le même ter­reau et à la même époque, pré­sente d’ailleurs de nom­breuses si­mi­la­ri­tés avec le boud­dhisme. En Inde même, la nais­sance du boud­dhisme s’ins­crit donc dans une dynamique d’es­sor de mou­ve­ments re­li­gieux as­cé­tiques.

Com­ment ca­rac­té­ri­ser cette doc­trine ? En Oc­ci­dent, on peine à qua­li­fier de religion un mou­ve­ment qui ne s’in­té­resse pas à l’éter­ni­té, et peu aux dieux. Le Boud­dha his­to­rique n’est ni l’in­car­na­tion d’un dieu, ni un pro­phète. Les boud­dhistes ne nient pas l’exis­tence des dieux, qui peuvent être ré­vé­rés, mais ce­la im­porte peu pour at­teindre la sa­gesse et la li­bé­ra­tion de la souf­france. Malgré tout, le boud­dhisme est une religion : un en­semble de croyances dif­fu­sées par des moines et qui posent la ques­tion des fins der­nières, à tra­vers la re­cherche d’une li­bé­ra­tion.

Cette doc­trine a connu de mul­tiples évo­lu­tions, mais les textes ca­no­niques nous offrent une idée de sa ver­sion pre­mière. Il s’agit d’un cor­pus de trois textes, Tri­pi­ta­ka (« la triple cor­beille ») : les ser­mons du Boud­dha, les règles mo­nas­tiques et des ou­vrages de na­ture phi­lo­so­phique. Les ser­mons du Boud­dha sont les plus au­then­tiques et les plus an­ciens, et per­mettent de sai­sir la rup­ture avec la religion brah­ma­nique. Ri­tua­liste et so­ciale, cette der­nière res­semble au ri­tua­lisme ro­main. Les boud­dhistes ne s’y op­posent pas fron­ta­le­ment, mais lui dé­nient toute im­por­tance. Seule compte la re­cherche per­son­nelle du sa­lut, con­çu comme l’ex­tinc­tion des pas­sions, at­teint par le re­trait, la mé­di­ta­tion et la vie en com­mun avec des gens cher­chant eux aus­si la « voie » – es­sen­tielle dans le boud­dhisme.

Ce­lui qui va le plus loin dans cette voie de­vient moine. Les pre­miers moines boud­dhistes se­raient ap­pa­rus du vi­vant même du Boud­dha, au ve siècle av. J.-C. : ce sont ses dis­ciples, les bhik­khu (« men­diants »), aux­quels il pres­crit de vivre dans des mo­nas­tères pen­dant la sai­son des pluies et, à la sai­son sèche, de par­tir prê­cher. Le boud­dhisme est donc d’em­blée une doc­trine pro­sé­lyte. L’ar­chéo­lo­gie et l’épi­gra­phie at­testent l’exis­tence de ces mo­nas­tères – ou de simples er­mi­tages ru­pestres – au iiie siècle av. J.-C., soit bien avant l’ap­pa­ri­tion du mo­na­chisme ch­ré­tien ! Et les vi­naya, les règles des moines, an­ti­cipent lar­ge­ment les règles de saint Be­noît.

On y re­trouve une re­cherche de pu­re­té : cé­li­bat, in­ter­dic­tion de ma­nier l’ar­gent, de consom­mer de l’al­cool et cer­tains ali­ments. L’ap­pli­ca­tion de ces règles est dis­cu­tée en com­mun, au sein d’un « cha­pitre » boud­dhiste dont on a re­trou­vé

des traces ar­chéo­lo­giques : plu­sieurs historiens ont pré­sen­té les boud­dhistes comme les in­ven­teurs de la dé­mo­cra­tie, une thèse re­prise par Neh­ru ! Mais c’est une in­ter­pré­ta­tion lar­ge­ment ana­chro­nique.

Com­ment ex­pli­quer le suc­cès ini­tial du boud­dhisme ? Le boud­dhisme s’est prin­ci­pa­le­ment dé­ve­lop­pé grâce à la conver­sion de rois, à par­tir de l’em­pire mau­rya : Asho­ka (304-232 av. J.-C.) est ain­si le plus cé­lèbre pro­mo­teur du boud­dhisme. Il est tou­te­fois pos­sible que le phé­no­mène ait dé­bu­té avec son grand-père Chan­dra­gup­ta. Asho­ka est en tout cas le pre­mier roi dont le rap­port avec le boud­dhisme soit avé­ré, grâce à deux sources. Ses édits tout d’abord, ins­crip­tions en ca­rac­tères brah­mi sur des co­lonnes ou sur des ro­chers des­ti­nées à don­ner des di­rec­tives aux Moine boud­dhiste re­pré­sen­té au ve- vie siècle ap. J.-C. sur une pein­ture mu­rale des grottes d’ajan­ta, mo­nas­tère au coeur du Dec­can (ici dans son ac­ti­vi­té de men­diant). L’his­toire chao­tique du boud­dhisme rap­pelle aux moines la fra­gi­li­té de leur doc­trine. Aus­si l’une de leurs fonc­tions est- elle de trans­mettre la mé­moire du pas­sé, con­trai­re­ment aux brah­manes qui ne lisent le pas­sé que par le mythe. Ils co­pient l’en­sei­gne­ment du Boud­dha et ac­cu­mulent des ar­chives pour faire l’his­toire des rois lo­caux.

Mé­di­ta­tion Le Boud­dha sculp­té dans la roche à Po­lon­na­ru­wa, Sri Lan­ka (xiiie siècle ap. J.-C.).

Bodh Gaya Le lieu où le Boud­dha a at­teint l’éveil at­tire au­jourd’hui, après plu­sieurs siècles d’ou­bli, les boud­dhistes du monde en­tier.

L’AU­TEUR Pro­fes­seur émé­rite d’his­toire de l’asie du Sud à l’in­al­co, Éric Meyer est spécialiste de l’his­toire de l’inde et de Sri Lan­ka. Il a pu­blié en 2007 Une his­toire de l’inde. Les In­diens face à leur pas­sé (Pa­ris, Al­bin Michel).

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.