L’inde a-t-elle été vrai­ment co­lo­ni­sée ?

La ques­tion peut sem­bler far­fe­lue. Un peu moins si l’on consi­dère la dif­fi­cul­té et l’in­com­plé­tude de la conquête ou la par­ti­ci­pa­tion ac­tive des po­pu­la­tions in­di­gènes. L’inde s’est-elle conquise elle-même ?

L'Histoire - - Sommaire - Par Pierre Sin­ga­ra­vé­lou

Alors que l’union in­dienne s’ap­prête à cé­lé­brer les 70 ans de son in­dé­pen­dance le 15 août pro­chain, deux épi­sodes ré­cents ont sus­ci­té la po­lé­mique au Royaume-uni et en Inde. D’une part, la parution en juillet 2014 d’un son­dage se­lon le­quel 59 % des per­sonnes in­ter­ro­gées en Grande-bre­tagne se disent « fières » du pas­sé co­lo­nial bri­tan­nique. De l’autre, la confé­rence in­ti­tu­lée « La Grande-bre­tagne doit dé­dom­ma­ger ses an­ciennes co­lo­nies », don­née fin mai 2015 à Ox­ford par l’homme po­li­tique in­dien Sha­shi Tha­roor et vi­sion­née de­puis par plus de 4 mil­lions de per­sonnes sur les ré­seaux so­ciaux.

Dans l’an­cienne mé­tro­pole comme dans l’ex-co­lo­nie, le pas­sé im­pé­rial cris­tal­lise un fort re­pli na­tio­na­liste dont té­moignent par ailleurs le suc­cès de la cam­pagne du Brexit en An­gle­terre et la fer­veur po­pu­laire sus­ci­tée par l’ac­ces­sion au pou­voir de Na­ren­dra Mo­di, lea­der du Bha­ra­tiya Ja­na­ta Par­ty, en Inde (cf. p. 90). De­puis fé­vrier 2015, nombre de Bri­tan­niques sa­vourent avec nos­tal­gie les épi­sodes de la sé­rie té­lé­vi­sée In­dian Sum­mers, qui re­late les aven­tures de co­lo­niaux bri­tan­niques à Sim­la, cé­lèbre sta­tion cli­ma­tique qui chaque été se trans­for­mait en ca­pi­tale des Indes. Tan­dis qu’en Inde, les an­ciennes gé­né­ra­tions conti­nuent à vé­né­rer la fi­gure – contro­ver­sée en Eu­rope – de Sub­has Chan­dra Bose qui, pen­dant la Se­conde Guerre mon­diale, n’avait pas hé­si­té à s’al­lier aux forces de l’axe pour com­battre les co­lo­ni­sa­teurs bri­tan­niques (cf. Pierre Sin­ga­ra­vé­lou, p. 76).

Ces « Raj* ha­ters » – fa­rouches dé­trac­teurs de l’oeuvre im­pé­riale – comme ses zé­la­teurs, les « Raj lo­vers », s’af­frontent sur le bi­lan de la pré­sence bri­tan­nique en Inde, mais par­tagent le même point de vue eu­ro­péo­cen­trique : les Bri­tan­niques, om­ni­po­tents, au­raient pour le meilleur ou pour le pire pré­si­dé aux des­ti­nées de l’inde. Ces in­ter­pré­ta­tions na­tio­na­liste et conser­va­trice de l’his­toire obli­tèrent le rôle ac­tif de la ma­jo­ri­té des po­pu­la­tions concer­nées, les ha­bi­tants du sous-conti­nent, qui se sont ac­com­mo­dés de la pré­sence étran­gère, ont co­opé­ré ou ré­sis­té. Aus­si l’his­to­rien, adop­tant le point de vue au­toch­tone, peut-il au­jourd’hui s’in­ter­ro­ger : l’inde a-t-elle été ef­fec­ti­ve­ment co­lo­ni­sée ? Cette ques­tion ap­pa­rem­ment far­fe­lue nous in­vite à ré­exa­mi­ner la na­ture de la do­mi­na­tion co­lo­niale et ses li­mites1.

Des dé­buts mo­destes

Comme tous les em­pires eu­ro­péens, le Raj bri­tan­nique est ba­vard. Il pro­duit mas­si­ve­ment des dis­cours sur lui-même, et ses ar­chives ont gran­de­ment in­fluen­cé par la suite le point de vue des historiens. D’où le grand ré­cit sans faille et bien hui­lé d’une co­lo­ni­sa­tion om­ni­pré­sente et ef­fi­cace.

En fait, la conquête du sous-conti­nent – im­mense en­semble géo­gra­phique qui re­couvre l’union in­dienne, le Ban­gla­desh, le Pa­kis­tan, Sri Lan­ka et la Bir­ma­nie d’au­jourd’hui – a été plus longue et dif­fi­cile qu’on a bien vou­lu l’écrire, en rai­son de la ré­sis­tance d’une par­tie de la po­pu­la­tion et des sou­ve­rains lo­caux. Dé­jà struc­tu­ré po­li­ti­que­ment et éco­no­mi­que­ment sous

la hou­lette du puis­sant Em­pire mo­ghol, le sous-conti­nent concentre jus­qu’en 1700, à en croire l’his­to­rien An­gus Mad­di­son, 27 % des re­ve­nus éco­no­miques mon­diaux – soit plus que l’eu­rope tout en­tière –, et la pré­sence bri­tan­nique y de­meure mar­gi­nale. A tel point qu’à la fin du xviiie siècle de nom­breux cadres de la Com­pa­gnie an­glaise des Indes orien­tales s’in­dia­nisent, à l’ins­tar de James Kirk­pa­trick épou­sant une femme au­toch­tone et son style de vie mo­ghol.

Au dé­but du xixe siècle, les co­lo­ni­sa­teurs ne contrôlent que les ré­gions lit­to­rales mé­ri­dio­nales et le nord-est du pays car l’ex­pan­sion ter­ri­to­riale se heurte, no­tam­ment, aux ar­mées né­pa­laise, ma­rathe, bir­mane et si­khe*. C’est l’af­fai­blis­se­ment pro­gres­sif du pou­voir mo­ghol qui fa­ci­lite les conquêtes des Bri­tan­niques. A l’ori­gine de cet af­fai­blis­se­ment, l’émer­gence de pou­voirs ré­gio­naux, les luttes de fac­tions au sein des élites et les in­va­sions suc­ces­sives du Turk­mène Na­dir Chah (1739) et de l’af­ghan Ah­mad Chah Dur­ra­ni (1748-1767).

Per­çus dans un pre­mier temps comme des ac­teurs ré­gio­naux par­mi d’autres, les Bri­tan­niques prennent dis­crè­te­ment po­si­tion sur le lit­to­ral et dans des forts, et nouent de nom­breuses al­liances avec les grands mar­chands in­diens. « Loin d’être com­plè­te­ment im­po­sée de l’ex­té­rieur, la tran­si­tion vers le régime co­lo­nial au­rait donc vu la par­ti­ci­pa­tion ac­tive d’une par­tie, au moins, de la po­pu­la­tion in­dienne2. »

Co­opé­ra­tion

Peu de mi­li­taires eu­ro­péens sont pré­sents en Inde : c’est en ex­ploi­tant les di­vi­sions in­ternes du conti­nent et en re­cru­tant mas­si­ve­ment des sol­dats « in­di­gènes » que, jus­qu’à la conquête de la Bir­ma­nie en 1885, les Bri­tan­niques in­tègrent de nou­veaux ter­ri­toires au Raj. L’his­to­rien John See­ley sou­ligne dès 1883 la sin­gu­la­ri­té de cette pra­tique : « On ne peut pas vrai­ment sou­te­nir que l’inde a été conquise par des étran­gers ; elle s’est plu­tôt conquise elle-même. »

Si, sur le pa­pier, cer­taines conquêtes peuvent sem­bler ex­pé­di­tives dans la pre­mière moi­tié du xixe siècle, l’ap­pro­pria­tion du ter­ri­toire est la plu­part du temps beau­coup plus lente. En ef­fet, plan­ter l’union Jack ne suf­fit pas à contrô­ler ef­fec­ti­ve­ment les im­menses ter­ri­toires et les cen­taines de mil­lions d’ha­bi­tants de cette pé­nin­sule.

Force est de consta­ter le faible nombre en Inde de ci­vils eu­ro­péens – co­lons ins­tal­lés de­puis plu­sieurs gé­né­ra­tions et co­lo­niaux de pas­sage. On en compte au to­tal seule­ment 2 000 pour 200 à 300 mil­lions d’ha­bi­tants en 1857 et 4 000 ad­mi­nis­tra­teurs bri­tan­niques en 1911. L’inde est de­ve­nue une car­rière, comme l’a écrit Ben­ja­min

Plan­ter l’union Jack ne suf­fit pas à contrô­ler ef­fec­ti­ve­ment les im­menses ter­ri­toires et les cen­taines de mil­lions d’ha­bi­tants de cette pé­nin­sule

Dis­rae­li dans Tan­cred (« The East is a ca­reer ») . Une car­rière très lu­cra­tive et ré­ser­vée à une frac­tion de l’élite so­ciale, is­sue no­tam­ment d’ox­bridge, qui se trans­met bien sou­vent les charges de père en fils. Ces ad­mi­nis­tra­teurs, vi­vant comme en ape­san­teur au-des­sus de la so­cié­té au­toch­tone, dé­ve­loppent une men­ta­li­té ob­si­dio­nale, une vé­ri­table « pa­ra­noïa » qui, se­lon l’his­to­rien Jon Wil­son, au­rait dic­té la po­li­tique co­lo­niale bri­tan­nique.

Sur le ter­rain, l’em­prise co­lo­niale s’exerce ain­si de ma­nière très in­égale et dis­con­ti­nue : forte dans les grands centres comme les ports (Bom­bay, Ma­dras), les sta­tions d’al­ti­tude (Dar­jee­ling, Oo­ty), les villes de gar­ni­son ( Cawn­pore, Ban­ga­lore) et la ca­pi­tale (Cal­cut­ta, puis New Del­hi) ; beau­coup plus dif­fuse, voire très faible, dans les es­paces où les in­fra­struc­tures co­lo­niales et les ad­mi­nis­tra­teurs sont rares.

Ce sous-en­ca­dre­ment ad­mi­nis­tra­tif chro­nique oblige les co­lo­ni­sa­teurs à re­cru­ter mas­si­ve­ment des agents au­toch­tones. Les co­lo­ni­sa­teurs bri­tan­niques ont ain­si ten­té de lé­gi­ti­mer leur do­mi­na­tion en sus­ci­tant, par dif­fé­rentes formes de ré­tri­bu­tion, le consen­te­ment d’une par­tie de leurs su­jets. Le Raj eût été im­pos­sible sans la co­opé­ra­tion d’une frac­tion des classes moyennes et des élites qui ont ins­tru­men­ta­li­sé la do­mi­na­tion étran­gère pour as­seoir leur propre po­si­tion so­ciale et éco­no­mique.

En ver­tu de la stra­té­gie du « di­vi­ser pour ré­gner », les ad­mi­nis­tra­teurs co­lo­niaux fa­vo­risent cer­tains groupes, comme les brah­manes* ou les si­khs, sur les­quels ils s’ap­puient pour main­te­nir l’ordre so­cial, aux dé­pens du reste de la po­pu­la­tion. Cette co­opé­ra­tion d’une par­tie de la po­pu­la­tion a été vi­gou­reu­se­ment dé­non­cée par Mo­han­das Ka­ram­chand Gand­hi à de nom­breuses re­prises : « Ce ne sont pas tant les fu­sils bri­tan­niques qui sont res­pon­sables de notre su­jé­tion que notre co­opé­ra­tion vo­lon­taire3. »

Dès lors, l’éman­ci­pa­tion et la dé­co­lo­ni­sa­tion passent se­lon lui par la non-co­opé­ra­tion des In­diens avec les co­lo­ni­sa­teurs : « Le gou­ver­ne­ment n’a au­cun pou­voir en de­hors de la co­opé­ra­tion volontaire ou for­cée du peuple. La force qu’il exerce, c’est notre peuple qui la lui donne en­tiè­re­ment. Sans notre ap­pui, cent mille Eu­ro­péens ne pour­raient pas même te­nir la sep­tième par­tie de nos vil­lages. […] La ques­tion que nous avons de­vant nous est par consé­quent d’op­po­ser notre vo­lon­té à celle du gou­ver­ne­ment ou, en d’autres termes, de lui retirer notre co­opé­ra­tion. Si nous nous mon­trons fermes dans notre in­ten­tion, le gou­ver­ne­ment se­ra for­cé de plier de­vant notre vo­lon­té ou de dis­pa­raître. […] En ef­fet, une na­tion de 350 mil­lions de per­sonnes n’a pas be­soin du poi­gnard de l’as­sas­sin, elle n’a pas be­soin du poi­son, elle n’a pas be­soin de l’épée, de la lance ou du fu­sil. Il lui suf­fit d’avoir sa propre vo­lon­té, d’être ca­pable de dire “non”, et cette na­tion ap­prend au­jourd’hui à dire “non” 4. »

In­di­rect rule

De la fin du xixe siècle au mi­tan du xxe, les Eu­ro­péens voient les Indes en rose – ou plus sou­vent en rouge. Sur les or­gueilleux pla­ni­sphères qui ornent alors les murs des salles de classe et les pu­bli­ci­tés en mé­tro­pole, ce vaste aplat de cou­leur sug­gère une do­mi­na­tion uni­forme, conti­nue et to­tale du Royaume-uni sur l’im­mense sous-conti­nent.

Pour­tant, dès l’époque im­pé­riale, cer­taines cartes prennent soin de dis­tin­guer, par deux cou­leurs dif­fé­rentes, « l’inde bri­tan­nique » de « l’inde in­dienne », com­po­sée des 562 États prin­ciers qui re­couvrent 2/5 du ter­ri­toire et ac­cueillent 25 % de sa po­pu­la­tion to­tale (cf. p. 67).

Mais l’his­to­rio­gra­phie adopte bien vite un tro­pisme co­lo­nial – dans la conti­nui­té du « Mo­ghol­cen­trisme » de l’époque mo­derne – qui l’amène à né­gli­ger la par­tie im­por­tante du ter­ri­toire et de la po­pu­la­tion qui échappe à l’em­prise des Bri­tan­niques. Les aplats sim­plistes de cou­leur de la car­to­gra­phie im­pé­riale illus­trent cette vi­sion co­lo­niale : fas­ci­nés par l’om­ni­po­tence pré­su­mée des co­lo­ni­sa­teurs, les historiens en viennent à prendre la par­tie « bri­tan­nique » pour le tout in­dien.

Les États prin­ciers sont certes des pro­tec­to­rats, dont la po­li­tique étran­gère est contrô­lée par la puis­sance co­lo­niale qui peut en outre in­ter­ve­nir dans leurs affaires in­té­rieures. Les Bri­tan­niques en­tendent in­con­tes­ta­ble­ment y exer­cer un « gou­ver­ne­ment in­di­rect », qui sup­pose la sou­mis­sion de ces États au­toch­tones. Tou­te­fois, cet in­di­rect rule masque bien sou­vent la réa­li­té du rap­port de force entre les sou­ve­rains in­diens et les re­pré­sen­tants bri­tan­niques, qui sont contraints de né­go­cier des com­pro­mis. Ain­si, l’or­ga­ni­sa­tion in­terne de ces États prin­ciers – no­tam­ment les affaires éco­no­miques et les ins­ti­tu­tions ju­di­ciaires – re­lève uni­que­ment des pré­ro­ga­tives du sou­ve­rain, et ac­ces­soi­re­ment des grands pro­prié­taires ter­riens in­diens.

Cer­tains États conser­va­teurs et au­to­ri­taires, comme le Ra­jas­than, ont sans doute consti­tué des es­paces de ré­sis­tance au­toch­tone à la pé­né­tra­tion d’une in­fluence cultu­relle étran­gère. Jai Singh, ma­ha­ra­ja* d’al­war, fonde ain­si sa lé­gi­ti­mi­té po­pu­laire sur une idéo­lo­gie na­tio­na­liste pan-in­dienne, fa­vo­ri­sant la dif­fu­sion de la langue hin­die* et de l’hin­douisme*.

D’autres États prin­ciers ont pu in­car­ner des mo­dèles de « mo­der­ni­té al­ter­na­tive » 5. Ain­si, dans l’état de Bho­pal à la fin du xixe siècle, la sul­tane Shah­ja­han s’ins­pire d’une tra­di­tion mu­sul­mane éga­li­taire, par-de­là les ap­par­te­nances so­ciales et le sexe de ses su­jets, pour pro­mou­voir les droits des femmes, res­treindre la po­ly­ga­mie et pros­crire l’in­fan­ti­cide des filles. A Ba­ro­da et My­sore au dé­but du xxe siècle, vé­ri­tables la­bo­ra­toires de la « mo­der­ni­té prin­cière », les élites au­toch­tones éla­borent des ré­formes sco­laires am­bi­tieuses fon­dées sur le re­nou­vel­le­ment des « tra­di­tions » sa­vantes, lit­té­raires et ar­tis­tiques, afin de concur­ren­cer la « mo­der­ni­té co­lo­niale ».

Ces États prin­ciers forment eux-mêmes des en­ti­tés po­li­tiques com­plexes au sein des­quelles co­opèrent de mul­tiples ac­teurs. A la tête d’un État plus grand que la France et d’une for­tune es­ti­mée à plus de 1,4 mil­liard de dol­lars, le ni­zam mu­sul­man d’hy­de­ra­bad, sur­nom­mé « l’homme le plus riche du monde » par le ma­ga­zine états-unien Time en fé­vrier 1937, doit ain­si com­po­ser avec les re­pré­sen­tants de la puis­sance co­lo­niale, mais éga­le­ment né­go­cier avec des rois hin­dous (Sa­mas­thans), les grands pro­prié­taires et les no­tables des com­mu­nau­tés arabe, af­ghane et afri­caine qui lui ap­portent un sou­tien mi­li­taire, et par­fois se re­bellent contre son au­to­ri­té.

En­fin, la faible den­si­té du qua­drillage ad­mi­nis­tra­tif co­lo­nial laisse par­fois sub­sis­ter des formes ver­na­cu­laires d’or­ga­ni­sa­tion po­li­tique et de ré­gu­la­tion so­ciale (no­tam­ment dans le do­maine ju­di­ciaire ou sco­laire avec les ma­dra­sas et les col­lèges hin­dous) jusque dans les ter­ri­toires sous contrôle di­rect des Bri­tan­niques.

Si l’ef­fec­ti­vi­té et l’éten­due de la do­mi­na­tion bri­tan­nique dans une par­tie du sous-conti­nent

mé­ritent d’être ré­exa­mi­nées, ce­la, en re­vanche, ne re­la­ti­vise en rien les exac­tions per­pé­trées par les co­lo­ni­sa­teurs pen­dant près de deux siècles.

« Bru­tish Raj »

Le Raj n’a pas été un pou­voir iré­nique. Il se ca­rac­té­rise au contraire par l’exer­cice quo­ti­dien d’in­nom­brables vio­lences : bri­mades, em­pri­son­ne­ments ar­bi­traires, châ­ti­ments cor­po­rels, viols, dé­por­ta­tions, tra­vaux for­cés, etc. Ce « Bru­tish Raj », comme le sur­nomme Sha­shi Tha­roor, de­vient par­ti­cu­liè­re­ment san­gui­naire lors­qu’il s’agit de ré­pri­mer ceux qui, d’une fa­çon ou d’une autre, re­mettent en cause sa lé­gi­ti­mi­té. Ain­si des 300 sol­dats in­diens froi­de­ment exé­cu­tés, sans au­cune forme de pro­cès, au terme de la mu­ti­ne­rie de Vel­lore en 1806, ou des mil­liers de ci­vils mas­sa­crés pen­dant la ré­volte des Ci­payes en 1857 (cf. Cris­pin Bates, p. 60).

Soixante ans plus tard, un autre car­nage marque un tour­nant dans l’his­toire de l’inde bri­tan­nique. En ré­ac­tion à l’adop­tion des lois Row­latt qui ag­gravent l’ar­bi­traire ju­di­ciaire, de nom­breux In­diens se mo­bi­lisent en mars et avril 1919, no­tam­ment au Pend­jab, dans le nord du pays. Le 13 avril, alors qu’une di­zaine de mil­liers de per­sonnes se ras­semblent à Am­rit­sar dans le jar­din clos Jal­lian­wa­la Bagh pour cé­lé­brer la fête religieuse de Bai­sa­khi, le bri­ga­dier gé­né­ral Dyer ordonne à ses gur­khas (sol­dats ori­gi­naires de l’ac­tuel Népal) de ti­rer sans som­ma­tion sur ces ci­vils in­of­fen­sifs, mas­sa­crant au moins 379 per­sonnes et en bles­sant 1 137.

Cette hé­ca­tombe sus­cite un émoi dans toute l’inde et dans les dia­spo­ras is­sues du sous-conti­nent, y com­pris chez nombre d’in­diens loya­listes qui, dé­cou­vrant alors la face la plus sombre du co­lo­nia­lisme et l’aveu­gle­ment des élites bri­tan­niques, se conver­tissent au na­tio­na­lisme. Tan­dis qu’au Royaume-uni, la Chambre des lords et une grande par­tie de l’opi­nion pu­blique consi­dèrent que l’usage de cette vio­lence pa­roxys­tique et spec­ta­cu­laire est in­dis­pen­sable à la pé­ren­ni­sa­tion de la pré­sence bri­tan­nique dans la pé­nin­sule. Aus­si ap­portent-elles un in­dé­fec­tible sou­tien à Re­gi­nald Dyer, dé­nom­mé par Ki­pling « le sau­veur de l’inde ».

Pillage ins­ti­tu­tion­na­li­sé

Outre la ré­pres­sion mi­li­taire, c’est éga­le­ment la po­li­tique éco­no­mique co­lo­niale, libre-­échan­giste et mal­thu­sienne, qui cause beau­coup de vic­times : elle em­pêche en ef­fet vo­lon­tai­re­ment les po­pu­la­tions au­toch­tones d’ac­cé­der aux res­sources ali­men­taires et sape les sys­tèmes tra­di­tion­nels d’en­traide. Les mul­tiples fa­mines – grandes fa­mines du Ben­gale (1770), de Ma­dras (1782), de Del­hi (1783), d’agra (1837), de l’oris­sa (1866), du Bi­har (1873-1874), du Sud (1876-1877), du centre de l’inde (1899-1900), de Bom­bay (1905-1906), du Ben­gale (1943) – causent plus de 30 mil­lions de morts entre la fin du xviiie siècle et la Se­conde Guerre mon­diale.

Ain­si, en 1866, le mar­quis de Sa­lis­bu­ry, se­cré­taire d’état à l’inde, dé­cide d’ex­por­ter 200 mil­lions de livres de riz au Royaume-uni alors que 1 mil­lion et de­mi de per­sonnes meurent de faim. Wins­ton Chur­chill pro­cède de la même fa­çon, en 1943, lors­qu’il dis­tri­bue les ré­serves de grains aux sol­dats bri­tan­niques dé­jà bien nour­ris plu­tôt qu’aux mil­lions de Ben­ga­lis qui sont alors dans le plus ex­trême dé­nue­ment.

Le sous- conti­nent consti­tue à la fin du xixe siècle la pre­mière source de re­ve­nus

Le 13 avril 1919, sur ordre du bri­ga­dier gé­né­ral Dyer, les gur­khas tirent sans som­ma­tion sur des ci­vils in­of­fen­sifs, mas­sa­crant au moins 379 per­sonnes

pour le Royaume-uni et la prin­ci­pale des­ti­na­tion des ex­por­ta­tions bri­tan­niques. La Com­pa­gnie an­glaise des Indes orien­tales pos­sède le mo­no­pole du com­merce de 1600 à 1813 et ses « na­babs » blancs pillent les ri­chesses du pays : le terme an­glais loot (pillage), at­tes­té à par­tir de la fin du xviiie siècle, pro­vient pré­ci­sé­ment de l’hin­dous­ta­ni.

D’où la consti­tu­tion d’im­menses for­tunes per­son­nelles. Tho­mas Pitt, gou­ver­neur de Ma­dras, as­sure la for­tune de ses hé­ri­tiers grâce à son fa­meux dia­mant de 426 ca­rats, ac­quis en 1702. Quant à Robert Clive, le vain­queur de Plas­sey (1757), il est à son re­tour en Eu­rope l’un des hommes les plus riches du monde. Le li­bé­ral Ho­race Wal­pole écrit à propos de la famille Clive : « Ils ont af­fa­mé des mil­lions d’in­di­vi­dus en Inde par leurs mo­no­poles et leurs pillages, et ont presque pro­vo­qué une fa­mine chez eux [en Ir­lande] en rai­son de leur opu­lence, qui a aug­men­té le coût de la vie, à tel point que les pauvres ne peuvent plus acheter de pain. »

De plus, le sous-conti­nent de­vient la « vache à lait » de la fis­ca­li­té im­pé­riale, qui y pré­lève 18 mil­lions de livres par an entre 1765 et 1815. S’ins­cri­vant dans la tra­di­tion mo­ghole, les Bri­tan­niques im­posent aux pay­sans de lourdes taxes qu’ils s’ap­pliquent à col­lec­ter ri­gou­reu­se­ment pour ali­men­ter leur bud­get mi­li­taire et ad­mi­nis­tra­tif.

La plu­part de ces re­ve­nus ne sont tou­te­fois pas in­ves­tis dans le dé­ve­lop­pe­ment d’in­fra­struc­tures en Inde ( à l’ex­cep­tion de tra­vaux pu­blics d’ir­ri­ga­tion pour pré­ve­nir les ré­voltes fru­men­taires, et de che­mins de fer pour trans­por­ter les troupes), et l’éco­no­mie de la pé­nin­sule est pro­fon­dé­ment dé­struc­tu­rée par l’in­tru­sion co­lo­niale. Les co­lo­ni­sa­teurs drainent vers le Royaume-uni les pro­duits agri­coles bruts comme le co­ton, tout en sub­sti­tuant les pro­duits tex­tiles bri­tan­niques à des pro­duc­tions in­diennes sur­taxées (cf. Claude Mar­ko­vits, p. 54). Ils s’ap­pro­prient en outre les sec­teurs éco­no­miques stra­té­giques : né­goce du thé, fa­briques de jute et forges où ex­cel­laient les ar­ti­sans au­toch­tones. Au terme de deux siècles de co­lo­ni­sa­tion bri­tan­nique, le sous-conti­nent ne re­pré­sente plus que 4 % de l’éco­no­mie mon­diale.

L’em­pire contre-at­taque

Si les Bri­tan­niques ont bel et bien co­lo­ni­sé pro­gres­si­ve­ment de vastes ter­ri­toires en Asie du Sud, ce temps semble bien loin au­jourd’hui, au mo­ment où l’ex-em­pire des Indes contre-at­taque. Une re­vanche illus­trée par l’en­tre­prise in­dienne Ta­ta, qui a ra­che­té aux Bri­tan­niques le géant du thé Tet­ley (2000), le si­dé­rur­giste Co­rus (2006) ain­si que les construc­teurs au­to­mo­biles de luxe Ja­guar et Land Ro­ver (2008).

L’union in­dienne s’ap­prête sans doute à re­fer­mer de fa­çon spec­ta­cu­laire la pa­ren­thèse du co­lo­nia­lisme eu­ro­péen en de­ve­nant dans les mois à venir la 6e puis­sance éco­no­mique mon­diale (PNB). Et, de fa­çon ré­vé­la­trice, la nou­velle Pre­mière mi­nistre bri­tan­nique The­re­sa May a choi­si pour son pre­mier voyage hors d’eu­rope, en no­vembre 2016, de re­nouer les liens avec « l’ami le plus im­por­tant et le plus proche » du Royaume-uni : après le Brexit, les Bri­tan­niques ont sans doute plus que ja­mais be­soin de l’inde et de ses in­ves­tis­seurs.

Iro­nie de l’his­toire, la cheffe du gou­ver­ne­ment de Sa Ma­jes­té sou­hai­tait ren­con­trer les di­ri­geants de Ta­ta pour ob­te­nir des ga­ran­ties sur les em­plois me­na­cés de 4 000 sa­la­riés, em­ployés au pays de Galles dans une acié­rie du groupe in­dien. A la fin du xixe siècle, le fon­da­teur Jam­set­ji Ta­ta s’était jus­te­ment vu in­ter­dire par les co­lo­ni­sa­teurs de fon­der une acié­rie ; les di­ri­geants de l’en­tre­prise in­dienne n’ont pas ho­no­ré le ren­dez-vous. n

De 1600 à 1813, la Com­pa­gnie an­glaise des Indes orien­tales pos­sède le mo­no­pole du com­merce et ses « na­babs » blancs pillent les ri­chesses du pays

L’AU­TEUR Pro­fes­seur d’his­toire contem­po­raine à l’uni­ver­si­té Pa­ris-i-pan­théonSor­bonne, membre de l’ins­ti­tut uni­ver­si­taire de France et di­rec­teur du Centre d’his­toire de l’asie contem­po­raine, Pierre Sin­ga­ra­vé­lou a di­ri­gé en 2013 au Seuil Les Em­pires co­lo­niaux, xixe-xxe siècle.

Ré­sis­tances Une des guerres qui op­posent les Bri­tan­niques aux ar­mées si­khes pen­dant les an­nées 1840 (illus­tra­tion in­dienne du xixe siècle).

Co­los­sal La construc­tion des 50 000 km de voies de che­min de fer in­diennes mo­bi­lise, entre 1753 et 1914, 10 mil­lions de tra­vailleurs. Le plus vaste chan­tier du monde à l’époque. Ici, le pont fer­ro­viaire de Da­poone, en 1857.

Ca­pi­tale Cal­cut­ta, vers 1858. Pre­mière ca­pi­tale du Raj, elle consti­tue l’une des prin­ci­pales zones d’in­fluence bri­tan­nique en Inde, dé­ce­lable à l’ar­chi­tec­ture vic­to­rienne.

Mo­derne sans être an­glais La sul­tane Shah­ja­han, vers 1877. Ses ré­formes, ins­pi­rées de la tra­di­tion mu­sul­mane, in­carnent une mo­der­ni­té in­dienne al­ter­na­tive.

Es­sor Os­man Ali Khan, l’homme le plus riche du monde ( Time, 1937).

Co-construc­tion Il faut être deux pour co­lo­ni­ser. Sur cette pho­to­gra­phie de 1902, la col­la­bo­ra­tion de ma­ha­ra­jas et d’au­to­ri­tés bri­tan­niques.

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