Jean-ch­ris­tophe At­tias

A l’oc­ca­sion de la pu­bli­ca­tion de son au­to­bio­gra­phie, re­tour sur le par­cours, entre deux re­li­gions, du grand his­to­rien de la pen­sée juive.

L'Histoire - - Sommaire - Par Pierre As­sou­line*

Par Pierre As­sou­line « Même-pas-rab­bin »

N’al­lez pas croire tout ce que l’on ra­conte sur Jean-ch­ris­tophe At­tias, c’est par­fai­te­ment vrai. Ain­si énon­cé, le per­son­nage est plan­té comme on le di­rait d’un dé­cor : vo­lon­tiers pro­vo­ca­teur, l’iro­nie dis­po­sée, le goût du pa­ra­doxe, l’es­prit lé­gè­re­ment sub­ver­sif, l’hu­mour as­sez caus­tique et une ir­ré­pres­sible quête de li­ber­té. Le titre du livre qu’il pu­blie ces jours-ci est bien à son image, Un Juif de mau­vaise foi. Son ré­cit est ain­si fait qu’il ne peut que déses­pé­rer la cri­tique tant il la désa­morce, s’adres­sant à lui-même les re­proches qu’on se­rait ten­té de lui for­mu­ler.

Né à Bayeux, il est bap­ti­sé, sa mère étant ca­tho­lique et ses pa­rents s’étant ma­riés à l’église. Il se­ra Jean, comme l’apôtre et dis­ciple pré­fé­ré de Jé­sus, et Ch­ris­tophe, au­tant dire ce­lui qui porte le Ch­rist. Quant à At­tias, c’est un pa­tro­nyme sé­fa­rade d’al­gé­rie, ce­lui de son père juif. De quoi nouer un pa­quet de contra­dic­tions en trois mots, jouer sur l’ef­fet de contraste en sou­riant lorsque la si­tua­tion s’y prête ou le por­ter comme une croix dans le cas contraire.

Jean-ch­ris­tophe At­tias est le fils de son père, han­té par son sou­ve­nir. Phi­lo­sophe de for­ma­tion qui en­tre­te­nait des rap­ports dé­sin­voltes avec le ju­daïsme, ce­lui-ci fut sur­veillant gé­né­ral de ly­cée, avant de de­ve­nir di­rec­teur de col­lège. Toute une en­fance entre une pré­sence, celle de son frère, et une ab­sence, celle d’une soeur mort-née deux ans avant lui. « Ma soeur, en s’abs­te­nant de vivre, m’a as­su­ré­ment fait beau­coup de mal » , écrit-il. Long­temps, il au­ra por­té cette bles­sure en lui, ja­mais re­fer­mée, in­ex­pli­ca­ble­ment, jus­qu’à sa ren­contre avec l’his­to­rienne Es­ther Ben­bas­sa le 3 no­vembre 1982, un « mi­racle » in­ter­ve­nu dans sa vie tant elle lui a per­mis de de­ve­nir ce qu’il est, de l’ai­der à se sor­tir d’un ju­daïsme qui le confi­nait et de vaincre ses dé­mons : « Ma femme a tué pour de bon le fan­tôme d’une soeur qui han­tait ma nuit, ­per­met­tant en­fin au jour de se le­ver. » Un mys­tère apai­sé mais ja­mais vrai­ment résolu, aug­men­té même par l’am­bi­guï­té de sa sé­pul­ture : une croix et une étoile de Da­vid en­tre­la­cées. Ain­si prend-il conscience que sa propre his­toire est as­so­ciée à la mort.

Pour sor­tir du doute, cet être qui se re­con­naît double car « tis­sé de laine et de lin » choi­sit de tuer le bap­ti­sé en lui et de de­ve­nir un Juif vi­vant. Sa conver­sion, ef­fec­tuée de la ma­nière la plus or­tho­doxe, a pris ef­fet of­fi­ciel­le­ment le 5 fé­vrier 1979. Il avait 20 ans, l’âge idéal pour se mettre soi-même au monde.

Un es­prit in­dé­pen­dant

Il ne lâche pas son Spi­no­za por­ta­tif, ce Trai­té théo­lo­gi­co-po­li­tique dont il n’a ja­mais ces­sé de se dé­lec­ter. Le Por­tu­gais d’am­ster­dam ban­ni de sa com­mu­nau­té a dû quelque peu dé­teindre sur lui tant on re­trouve chez Jean-ch­ris­tophe At­tias des échos de l’at­ti­tude de dé­fi, de la vo­lon­té d’af­fran­chis­se­ment, du goût de la po­lé­mique et de l’in­dé­pen­dance d’es­prit du phi­lo­sophe. On sent son ombre por­tée dans sa ma­nière de rap­pe­ler : « Dieu n’existe pas, j’en ai tou­jours été per­sua­dé » , ce qui ne l’a ja­mais em­pê­ché de le prier ar­dem­ment, pas seule­ment du­rant ses cinq an­nées de pra­tique or­tho­doxe, mais au-de­là, puis­qu’il fait de ce ­leit­mo­tiv « la seule constante de [sa] vie spi­ri­tuelle » . Vous en êtes trou­blé, dé­rou­té, per­tur­bé ? C’était bien l’ob­jec­tif, sa ma­nière à lui de dire que la seule ques­tion qui vaille n’est pas dans l’exis­tence ou l’in­exis­tence de l’éter­nel,

mais dans la confiance qu’on peut lui ac­cor­der ou pas. Si le fran­çais est bien sa langue ma­ter­nelle, il res­sent l’hé­breu comme sa langue pa­ter­nelle. Agré­gé d’hé­breu mo­derne et at­ti­ré par l’his­toire contem­po­raine des Juifs, il ne se veut pas moins mé­dié­viste. Pas mys­tique pour un sou, il s’est pour­tant pas­sion­né pour la fi­gure du kab­ba­liste du xiiie siècle Abra­ham Abou­la­fia qu’il a tra­duit. Et tout ce­la fait de ce doc­teur en études hé­braïques un pur lit­té­raire, comme il aime à se dé­fi­nir.

Pas un in­grat, At­tias. Il prend même plai­sir à la re­con­nais­sance de dettes en louant ses maîtres (Pierre Vi­dal-na­quet no­tam­ment) quitte, au pas­sage, à don­ner quelques coups de griffe aux man­da­rins et aux abus de pou­voir des au­to­ri­tés ad­mi­nis­tra­tives. Le ré­cit de ses ava­nies lors­qu’il pos­tu­la à la di­rec­tion d’études sur la chaire « Ju­daïsme rab­bi­nique » de la sec­tion des sciences re­li­gieuses de l’école pra­tique des hautes études, lui le laïc au­quel on re­pro­chait de n’être « même-pas-rab­bin », et d’être ro­tu­rier du ju­daïsme, igno­rant du Tal­mud, can­di­dat des pro­tes­tants, sans au­ra com­mu­nau­taire, che­val de Troie des sciences hu­maines ap­pli­quées au ju­daïsme, entre autres noms d’oi­seaux, vaut le dé­tour. Comme un pro­blème de lé­gi­ti­mi­té, ques­tion qui est d’ailleurs au coeur de l’iden­ti­té juive et qu’éprouvent éga­le­ment tous les mi­no­ri­taires. Cette chaire tant convoi­tée, il y fut fi­na­le­ment nom­mé par le Mi­nis­tère en 1998 après que le poste eut été mis au concours pour la troi­sième fois et qu’il y fut ré­élu pour la troi­sième fois.

Un au­then­tique Juif dia­spo­rique

Ain­si le fils d’un Juif « un peu abs­trait » est-il de­ve­nu un Juif « de mau­vaise foi » après s’être pro­gres­si­ve­ment éloi­gné de la pra­tique sans se re­nier : « La fo­lie des re­li­gieux me fa­tigue, les in­té­gristes m’ef­fraient, les laï­cards m’hor­ri­pilent » , dit-il, dans cet ordre. Dé­sor­mais un au­then­tique Juif dia­spo­rique. La dis­per­sion a du bon. Com­pre­nez qu’il a trou­vé l’équi­libre, l’har­mo­nie, la lé­gè­re­té da­van­tage dans l’exil que dans le re­tour. Son der­nier livre, il l’a écrit sur un lit de conva­les­cence après une sé­rieuse alerte, sans ar­chives ni notes, avec de la mé­moire et un peu d’ima­gi­na­tion.

Il n’y a pas de me­zou­za sur le lin­teau de la porte de son ap­par­te­ment pa­ri­sien près de la Bas­tille, mais à l’in­té­rieur, à l’en­trée de son bu­reau. L’ob­jet ri­tuel, dont il n’a pas vé­ri­fié l’état cal­li­gra­phique des ex­traits du Deu­té­ro­nome qu’il est cen­sé ren­fer­mer, lui a été trans­mis par sa grand-mère, qui l’a ar­ra­ché de leur mai­son de Mas­ca­ra en quit­tant l’al­gé­rie. A ses yeux, il dit l’es­sen­tiel : l’exil et la fi­dé­li­té.

Au­jourd’hui, il ne se sent plus illé­gi­time, même si on le ren­voie sou­vent à un cer­tain par­ti­cu­la­risme, ce qui n’est ja­mais très agréable. A la ren­trée, il consa­cre­ra son sé­mi­naire de re­cherche au thème « ju­daïsme et hy­bri­di­té », en se fon­dant sur des sources mé­dié­vales et d’autres plus an­ciennes, à par­tir, comme d’ha­bi­tude, de textes bi­bliques et en construi­sant son cours au­tour des com­men­taires qu’ils ont sus­ci­tés. « Eh oui, l’hy­bri­di­té, on n’en sort pas. » Ce­ci dit avec un plai­sir sans mé­lange.

« La fo­lie des re­li­gieux me fa­tigue, les in­té­gristes m’ef­fraient, les laï­cards m’hor­ri­pilent »

J.-C. At­tias, Un Juif de mau­vaise foi, Lat­tès, 2017.

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