« Le Pre­mier Homme » de Jacques Fer­ran­dez

Bande des­si­née Jacques Fer­ran­dez adapte Le Pre­mier Homme, ro­man post­hume d’al­bert Ca­mus.

L'Histoire - - Sommaire - Par Pas­cal Ory

Le Pre­mier Homme J. Fer­ran­dez, Gal­li­mard, 2017.

Les cir­cons­tances dans les­quelles nous est par­ve­nu le der­nier texte d’al­bert Ca­mus sont par­ti­cu­liè­re­ment émou­vantes. Le ma­nus­crit du Pre­mier Homme se trou­vait dans le ba­gage de son au­teur, re­cueilli sur les lieux de l’ac­ci­dent de voi­ture qui, le 4 jan­vier 1960, coû­ta la vie à l’écrivain et à son conduc­teur. Long­temps ju­gé im­pu­bliable, il ne sor­tit en li­brai­rie qu’en 1994 mais l’ef­fet sur le pu­blic fut consi­dé­rable.

Cette pu­bli­ca­tion-re­tard d’un texte in­ache­vé – il s’agis­sait du pre­mier tome d’une tri­lo­gie – sur­ve­nait à un mo­ment où la fi­gure de Ca­mus, un temps brouillée par la guerre d’al­gé­rie et un Mai 68 où son frère en­ne­mi Sartre avait joué un rôle dra­ma­tur­gi­que­ment capital, se re­dres­sait sen­si­ble­ment. Ce­lui que les sar­triens de stricte ob­ser­vance avaient en­foui sous le mé­pris de classe de « philosophe pour classes ter­mi­nales » re­trou­vait au­près des jeunes gé­né­ra­tions des at­tri­buts plus po­si­tifs : la fi­dé­li­té li­ber­taire, la lutte constante contre tous les to­ta­li­ta­rismes, la re­cherche déses­pé­rée d’une so­lu­tion pa­ci­fique en Al­gé­rie.

Sa lit­té­ra­ture même ga­gnait en com­plexi­té à la lec­ture de ses der­niers textes. Après La Chute ou L’exil et le royaume, qui fouaillent des bles­sures ja­mais re­fer­mées, Le Pre­mier Homme évoque, dans un mé­lange in­édit chez lui d’au­to­bio­gra­phie, de sim­pli­ci­té et de ly­risme, l’an­xié­té qui, la qua­ran­taine ve­nue et la guerre d’al­gé­rie bien en­ra­ci­née, sour­dait de sa triple fa­ta­li­té : or­phe­lin, en­fant de pauvre, pied-noir.

Jacques Fer­ran­dez, né en Al­gé­rie, au­teur d’une sa­ga en dix al­bums – les Carnets d’orient (Cas­ter­man) – qui a fait en­trer l’al­gé­rie dans l’ima­gi­naire de la bande des­si­née, s’était dé­jà confron­té à Ca­mus en met­tant en images L’étran­ger et L’hôte (Gal­li­mard), une des nou­velles de L’exil et le royaume. Peut-être est-ce dans cette ma­nière à la fois res­pec­tueuse et gé­né­reuse d’abor­der Ca­mus dans le texte que ré­side sa réus­site : ce n’est sans doute pas plus mal d’avoir Al­bert Ca­mus pour scénariste. Car la pro­bi­té de Jacques Fer­ran­dez n’est pas qu’une ques­tion d’éthique ; c’est aus­si af­faire d’es­thé­tique : son des­sin net tra­duit sa concep­tion du monde, proche de celle de Ca­mus.

Cet humanisme ca­mu­sien passe tout en­tier dans la phrase, de­ve­nue cé­lèbre, du père du hé­ros – et du père de Ca­mus –, confron­té à la sau­va­ge­rie de ses frères hu­mains, à la­quelle il se re­fuse de suc­com­ber : « Un homme, ça s’em­pêche ! » On sent bien que c’est la phi­lo­so­phie de Jacques Fer­ran­dez qui « s’em­pêche » de ver­ser dans le pa­thos, sur un su­jet qui ne s’y prê­te­rait que trop, du co­lo­nia­lisme à la guerre ci­vile en pas­sant par cette ter­rible an­née 1914 où « les vagues d’al­gé­riens arabes et fran­çais, vê­tus de tons écla­tants et pim­pants, coif­fés de cha­peaux de paille, étaient détruits par pa­quets » dans la ba­taille de la Marne, fai­sant naître – c’est son mot – « chaque jour des cen­taines d’or­phe­lins […] dans tous les coins d’al­gé­rie, fils et filles sans pères, qui de­vraient en­suite ap­prendre à vivre sans le­çon et sans hé­ri­tage » .

Doux sou­ve­nirs de l’en­fance

Jacques Cor­me­ry, le hé­ros de cette his­toire, est en ef­fet un double non mas­qué de l’au­teur, en­ga­gé dans un voyage ini­tia­tique vers son pas­sé et son pays na­tal. Le fan­tôme d’un père dis­pa­ru à la guerre, la ré­serve d’une mère en­fer­mée vi­vante dans la sur­di­té, l’illet­trisme et le veu­vage – mais aus­si les doux sou­ve­nirs d’une en­fance po­pu­laire, ou la fi­gure d’un maître d’école éman­ci­pa­teur : « En somme, com­mente dans le livre l’amante du hé­ros, vous al­lez par­ler de ceux que vous ai­mez. » La réus­site non cal­cu­lée du Pre­mier Homme – le livre d’abord, l’al­bum au­jourd’hui – tient dans la dou­leur qui sourd de cette en­tre­prise ab­surde et in­dis­pen­sable, où un fils ai­mant rêve d’écrire tout un livre à l’adresse d’une mère qui, le vou­drai­telle, ne pour­ra ja­mais le lire. n Pas­cal Ory Pro­fes­seur à l’uni­ver­si­té Pa­ris-i

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