L’homme par qui la pi­lule vint aux femmes

En 2007, nous avions in­ter­ro­gé Lu­cien Neu­wirth sur sa loi. Ex­traits.

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“Lorsque je suis de­ve­nu conseiller mu­ni­ci­pal de Saint-étienne, en 1947, j’avais 24 ans et de l’éner­gie à re­vendre. Un jour, une femme ar­rive à ma per­ma­nence. Elle était en­ceinte jus­qu’aux dents. Elle se frap­pait le ventre en criant : « Je le mets où ? Dans le ti­roir de la com­mode ? » A ce mo­ment, j’ai re­pen­sé à une ren­contre que j’avais faite en juin 1944, à Londres. J’avais re­joint les Forces fran­çaises libres au cô­té de De Gaulle. Un soir, j’avais un ren­dez-vous amou­reux avec une femme. Nous nous sommes re­trou­vés à Hyde Park. La jeune femme m’a glis­sé quelque chose dans les mains : une pi­lule. Plus exac­te­ment, un contra­cep­tif ef­fer­ves­cent. J’étais aba­sour­di. L’an­gle­terre était alors in­croya­ble­ment en avance dans ce do­maine. Tan­dis qu’en France on en était res­té à la loi de 1920, qui as­si­mi­lait la con­tra­cep­tion à un crime ! Et j’ai me­su­ré en­core l’ab­sur­di­té de nos lois. Il fal­lait au­to­ri­ser la con­tra­cep­tion. C’était une cer­ti­tude.

« As­sas­sin d’en­fants »

Je me suis dès lors en­ga­gé dans une ba­taille qui al­lait du­rer vingt ans ! Un jour, j’ai re­trou­vé mon por­tail bar­ré de l’in­sulte : « As­sas­sin d’en­fants » . Ma femme et ma fille, mes proches, mes amis, se sont fait agres­ser. J’avais contre moi toutes les hy­po­cri­sies d’une so­cié­té. A l’as­sem­blée, un dé­pu­té breton ful­mi­nait en de­man­dant : « Que pen­se­ra le Va­ti­can ? » Un autre criait : « Des ado­les­centes de 13 ans fe­ront le ta­pin ! » – omet­tant sans doute qu’il culbu­tait sa bonne ! C’était aus­si ce­la, mon com­bat : les faux-sem­blants der­rière les­quels se jouaient les in­jus­tices, qui me met­taient hors de moi. Mes amis gy­né­co­logues, qui m’ont tou­jours sou­te­nu, me ra­con­taient les cou­tu­rières qui ar­ri­vaient aux ur­gences le sa­me­di soir, l’uté­rus sac­ca­gé par une ai­guille à tri­co­ter. En re­vanche, dans les beaux quar­tiers, l’in­ter­ven­tion du mé­de­cin de fa­mille li­mi­tait les risques.

J’étais sou­te­nu par beau­coup de femmes. Cer­taines, comme le doc­teur La­groua Weill-hal­lé, ont lan­cé l’idée de ma­ter­ni­té heu­reuse et non su­bie. Ma­rie-claude Vaillant-cou­tu­rier, que j’avais connue dans la Ré­sis­tance et qui fai­sait par­tie de ma com­mis­sion spé­ciale, en­gueu­lait Ro­bert Bal­lan­ger, le pré­sident du groupe com­mu­niste : « Cette loi, il faut qu’elle passe ! » Je re­ce­vais des lettres de riches veuves et d’ou­vrières. Un jour, dans un hô­tel, la ré­cep­tion­niste a contour­né son comp­toir pour me ser­rer dans ses bras. Du cô­té politique, j’étais as­sez es­seu­lé, du moins au dé­part. Même les dé­pu­tés de gauche n’osaient pas ex­pri­mer leur sou­tien ! A droite, nous étions di­vi­sés. J’avais contre moi toute la droite conser­va­trice et ri­gide.

La ré­ac­tion de De Gaulle

Quant à de Gaulle, le moins que l’on puisse dire c’est qu’au dé­but il était ré­ti­cent. En 1965, Mit­ter­rand avait in­té­gré dans sa cam­pagne pré­si­den­tielle ce com­bat pour la con­tra­cep­tion. De Gaulle avait été cho­qué. Et puis, en 1967, il a chan­gé de po­si­tion. Je re­vois la scène. Le Gé­né­ral de­bout, près de son bu­reau. « Bon­jour Neu­wirth. Par­lez-moi de votre af­faire. » J’ai pris mon souffle et j’ai par­lé pen­dant qua­rante mi­nutes. A la fin, si­lence. Puis il a dit : « C’est vrai. Trans­mettre la vie doit être un acte lu­cide. Con­ti­nuez. » Peu après, il a de­man­dé à Georges Pom­pi­dou, son Pre­mier mi­nistre, d’ins­crire à l’ordre du jour de l’as­sem­blée na­tio­nale ma pro­po­si­tion de loi.

Bi­zar­re­ment, la séance s’est dé­rou­lée as­sez cal­me­ment. La haine et la vio­lence s’étaient dé­jà dé­ver­sées. Je crois que l’idée avait fait son che­min. Mais il faut dire qu’il y avait quand même beau­coup d’ab­sents à droite. C’est la gauche qui a vo­té mas­si­ve­ment en fa­veur de la loi ! Je suis sor­ti de l’as­sem­blée et j’ai mar­ché dans les rues, tout seul. Je re­gar­dais les femmes. Je pen­sais à ma mère. Je me­su­rais l’éten­due du che­min à par­cou­rir en­core. Dé­jà, les pro­blèmes sur­gis­saient. Jean Foyer, le mi­nistre de la San­té, pro­met­tait de blo­quer les dé­crets d’ap­pli­ca­tion de la loi. Il di­sait : « La con­tra­cep­tion, c’est de la for­ni­ca­tion ra­tio­na­li­sée ! » Il m’avait sur­nom­mé « l’im­ma­cu­lé Con­tra­cep­tion » !

La pi­lule fut une vraie ré­vo­lu­tion. Elle confé­rait un nou­veau pou­voir aux femmes, à l’in­su des hommes. Au­jourd’hui, même dans les mi­lieux dé­fa­vo­ri­sés, les filles ont main­te­nant la pos­si­bi­li­té de prendre la pi­lule. Glo­ba­le­ment, la con­tra­cep­tion est en­trée dans les moeurs. Et les femmes sont pro­té­gées. Je consi­dère donc que le com­bat est ga­gné. » n L’his­toire n° 318, mars 2007, pro­pos re­cueillis par Cla­ra Du­pont-mo­nod.

Lu­cien Neu­wirth Le dé­pu­té gaul­liste dans les an­nées 1960.

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