Une dé­mo­gra­phie sem­blable à celle des pays du Nord

De­puis 1960, Cu­ba a connu une chute spec­ta­cu­laire de sa mor­ta­li­té in­fan­tile et une aug­men­ta­tion de l’es­pé­rance de vie moyenne. Cette évolution rap­proche net­te­ment le pro­fil dé­mo­gra­phique de Cu­ba de ce­lui des pays dé­ve­lop­pés, ce que cor­ro­bore la baisse du

L'Histoire - - Cuba -

Du­rant les an­nées 1960, les stan­dards nu­tri­tion­nels se sont tou­te­fois dé­té­rio­rés, avant de s’amé­lio­rer au cours des deux dé­cen­nies sui­vantes. La consom­ma­tion moyenne de pro­téines sur­passe le ni­veau pré­ré­vo­lu­tion­naire en 1970, mais il faut at­tendre deux dé­cen­nies pour que la consom­ma­tion moyenne de ca­lo­ries (CMC) la dé­passe. No­tons que cette consom­ma­tion est aus­si de­ve­nue plus éga­li­taire après la ré­vo­lu­tion. Au­jourd’hui, la ra­tion ali­men­taire moyenne des Cu­bains est d’en­vi­ron 3 500 ca­lo­ries et de 82 grammes de pro­téines, ce qui n’est pas for­cé­ment le cas dans les autres pays de la ré­gion (elle est de 2 300 ca­lo­ries par per­sonne et par jour en Bo­li­vie et de 3 000 au Chi­li). L’en­ga­ge­ment so­cial du gou­ver­ne­ment ain­si que l’aide de l’union so­vié­tique ont in­dis­cu­ta­ble­ment per­mis d’amé­lio­rer le bien-être so­cial des Cu­bains. Jus­qu’en 1989, Cu­ba a été l’une des so­cié­tés les plus éga­li­ta­ristes au monde. Ain­si, l’écart entre les deux ex­tré­mi­tés de l’échelle des sa­laires ne dé­pas­sait pas 1 à 4 en 1989. Il est vrai qu’en­vi­ron 95 % de la po­pu­la­tion ac­tive re­ce­vait un sa­laire d’état, les autres tra­vaillant à leur compte, en par­ti­cu­lier dans l’agri­cul­ture.

L’éter­nel pro­blème du lo­ge­ment

Le lo­ge­ment est tou­jours de­meu­ré à la traîne. La ré­vo­lu­tion a bien ef­fec­tué une ré­af­fec­ta­tion de cer­taines ha­bi­ta­tions ré­qui­si­tion­nées – par­fois grandes et luxueuses – à la suite d’ex­pul­sions ou de l’exil de leurs ha­bi­tants, une di­mi­nu­tion dras­tique des loyers ; les lo­ge­ments ont été re­mis en ma­jo­ri­té à leurs lo­ca­taires. Au­jourd’hui, 85 % de la po­pu­la­tion est pro­prié­taire de son lo­ge­ment. Fait mar­quant, La Ha­vane n’est pas de­ve­nue sem­blable à beau­coup de ca­pi­tales la­ti­no-amé­ri­caines, en­gor­gées et en­tou­rées de bi­don­villes, en rai­son d’une politique de li­mi­ta­tion de la li­ber­té d’ins­tal­la­tion. Ce qui n’em­pêche pas l’exis­tence en pé­ri­phé­rie de la ville d’ha­bi­tats pré­caires, lé­gaux ou illé­gaux, abri­tant par­fois des « im­mi­grés de l’in­té­rieur », ap­pe­lés fa­mi­liè­re­ment « Pa­les­ti­nos » (« Pa­les­ti­niens ». )

La construc­tion de lo­ge­ments, mo­no­pole de l’état sur presque toute la pé­riode ré­vo­lu­tion­naire, n’a pas com­blé le re­tard ini­tial de Cu­ba, ni sui­vi le dé­ve­lop­pe­ment dé­mo­gra­phique des pre­mières dé­cen­nies de la ré­vo­lu­tion, en rai­son du manque de ma­té­riel de construc­tion ou de la faible ef­fi­ca­ci­té des en­tre­prises d’état dans ce sec­teur. Les nom­breux ou­ra­gans qui af­fectent l’île ont aus­si dé­truit ou en­dom­ma­gé des di­zaines de mil­liers d’ha­bi­ta­tions. Le der­nier en date, Ir­ma, qui a tou­ché l’île dé­but sep­tembre 2017, a no­tam­ment dé­té­rio­ré plus de 4 000 lo­ge­ments, rien qu’à La Ha­vane.

Le dé­fi­cit de lo­ge­ment se­rait de 600 000 (at­ten­tion, qua­si­ment per­sonne ne dort dans la rue…). Cette pé­nu­rie conduit à la co­ha­bi­ta­tion for­cée sous le même toit de plusieurs noyaux fa­mi­liaux, par­fois sur trois gé­né­ra­tions, un phé­no­mène qui touche évi­dem­ment d’abord les po­pu­la­tions les plus dé­fa­vo­ri­sées3. Le manque

d’en­tre­tien des bâ­ti­ments en­traîne par­fois des écrou­le­ments, même en plein centre-ville de La Ha­vane. Les choses s’amé­liorent ce­pen­dant pour une pe­tite par­tie de la po­pu­la­tion. Comme au dé­but des an­nées 1980, les Cu­bains ont le droit de­puis quelques an­nées de construire de ma­nière au­to­nome leur lo­ge­ment, avec la pos­si­bi­li­té d’ob­te­nir des cré­dits ban­caires à cette fin. L’état n’est plus au­jourd’hui le construc­teur im­mo­bi­lier prin­ci­pal. En 2015, 55 % de lo­ge­ments étaient construits de ma­nière pri­vée.

Un mo­dèle en crise

Avec la crise du dé­but des an­nées 1990 consé­cu­tive à la chute du mur de Ber­lin et au re­trait des aides et du com­merce avec les So­vié­tiques, le PIB a chu­té de ma­nière spec­ta­cu­laire. Mal­gré « l’aus­té­ri­té », la prio­ri­té a tou­jours été don­née à l’édu­ca­tion. Mais les éta­blis­se­ments sco­laires doivent faire face à de nou­velles dif­fi­cul­tés : le manque de ma­té­riels pé­da­go­giques et di­dac­tiques, la pé­nu­rie ali­men­taire, les pro­blèmes de trans­port, etc. Une des grandes fai­blesses du sys­tème édu­ca­tif est au­jourd’hui la faible ré­mu­né­ra­tion du per­son­nel, qui freine les vo­ca­tions et mine la mo­ti­va­tion au tra­vail. En ef­fet, il est de­ve­nu plus at­trac­tif fi­nan­ciè­re­ment d’exer­cer dans le sec­teur pri­vé (res­tau­ra­tion, chauf­feur de taxi, hé­ber­ge­ment) ou tou­ris­tique. Pour ga­gner leur vie, cer­tains exercent aus­si un double (voire triple) em­ploi : en­sei­gnant la jour­née et ser­veur dans un res­tau­rant le soir par exemple. Le tou­risme et le sec­teur pri­vé per­mettent en outre aux Cu­bains d’ob­te­nir des pe­sos conver­tibles (CUC), mon­naie plus forte et dont le cours est ali­gné sur le dol­lar que la mon­naie na­tio­nale, le pe­so cu­bain, dans la­quelle les sa­laires d’état sont ver­sés.

La chute de L’URSS et le ren­for­ce­ment de l’em­bar­go états-unien au cours des an­nées 1990 ont af­fec­té du­re­ment le sys­tème de san­té du pays. La pé­nu­rie de ma­tières pre­mières phar­ma­ceu­tiques a pro­vo­qué une di­mi­nu­tion d’un tiers des mé­di­ca­ments en cir­cu­la­tion. De plus, le gou­ver­ne­ment cu­bain, qui avait be­soin de de­vises, a pri­vi­lé­gié l’ex­por­ta­tion des pro­duits phar­ma­ceu­tiques fa­bri­qués dans l’île et a dé­ve­lop­pé en contre­par­tie la mé­de­cine tra­di­tion­nelle et ho­méo­pa­thique, avec des suc­cès mi­ti­gés. En rai­son des res­tric­tions ali­men­taires liées aux fortes contraintes à l’im­por­ta­tion qui ont conduit à l’ef­fon­dre­ment de l’agri­cul­ture (Cu­ba im­porte en­vi­ron 70 % de ses be­soins ali­men­taires), des ma­la­dies jus­que­là dis­pa­rues se sont pro­pa­gées. On a as­sis­té par exemple à une épi­dé­mie de né­vrite op­tique due à un manque de cer­taines vi­ta­mines. La consom­ma­tion moyenne de ca­lo­ries a éga­le­ment bais­sé (de 30 % entre 1989 et avril 1993) en­traî­nant ma­la­dies et perte de poids moyen, sans pour au­tant en­gen­drer de fa­mine ni même de di­sette.

Les ré­formes éco­no­miques ins­ti­tuées de­puis le rem­pla­ce­ment de Fi­del Cas­tro par Raúl Cas­tro en 2006 et le dé­part de per­son­nels de san­té en­cou­ra­gé par le ré­gime se sont tra­duits par une ré­duc­tion des pra­ti­ciens et des centres de san­té sur le ter­ri­toire na­tio­nal. L’en­voi de co­opé­rants mé­di­caux à l’étran­ger est en ef­fet de­ve­nu de­puis quelques an­nées la prin­ci­pale ren­trée de de­vises pour Cu­ba : en­vi­ron 40 000 mé­de­cins cu­bains exercent ain­si en de­hors du ter­ri­toire na­tio­nal, prin­ci­pa­le­ment au Ve­ne­zue­la et au Bré­sil. Mal­gré ce­la, les in­di­ca­teurs de san­té res­tent à un bon ni­veau même si des dé­fis ma­jeurs existent, tel le vieillis­se­ment de la po­pu­la­tion, qui condui­ra in­évi­ta­ble­ment à une aug­men­ta­tion im­por­tante des coûts du sys­tème de san­té.

Du­rant la « pé­riode spé­ciale », l’en­semble des biens a été ra­tion­né. Il ne reste plus grand­chose de la li­bre­ta et on parle même de la sup­pri­mer. Elle ne com­prend que des pro­duits ali­men­taires de base comme le riz, les ha­ri­cots, un peu de viande, le pain ou en­core le lait ou les yaourts pour les en­fants et cer­taines ra­tions ont

En 2015, 75 % des re­ve­nus des Cu­bains étaient dé­diés à l’achat de nour­ri­ture

été di­mi­nuées (sucre, sel). Les re­pas gra­tuits ou à bas prix dans les centres de tra­vail et les écoles ont, eux aus­si, su­bi des coupes bud­gé­taires im­por­tantes de­puis les an­nées 1990. Ce­ci conduit à une nette aug­men­ta­tion des in­éga­li­tés, à l’heure où seuls les plus riches (tra­vailleurs du sec­teur pri­vé, Cu­bains re­ce­vant des transferts d’ar­gent de l’étran­ger) peuvent s’ap­pro­vi­sion­ner suf­fi­sam­ment sur les mar­chés « libres ».

Une so­cié­té moins ho­mo­gène

La crise des an­nées 1990 et les ré­formes ins­tau­rées de­puis ont mo­di­fié la struc­ture so­ciale très éga­li­taire du pays. Le sa­laire réel en 2015 est in­fé­rieur de plus de 60 % à ce­lui de 1989, sou­li­gnant l’ag­gra­va­tion de la pau­vre­té d’un cer­tain nombre de Cu­bains. En 2015, Ma­ri­no Mu­rillo, alors mi­nistre de l’économie et de la Pla­ni­fi­ca­tion, a in­for­mé que 75 % des re­ve­nus des Cu­bains étaient dé­diés à l’achat de nour­ri­ture. Tout un sys­tème de « dé­brouille », lé­gal ou illé­gal, s’est ins­tal­lé dans la po­pu­la­tion, afin de pou­voir ac­qué­rir des biens dif­fi­ciles d’ac­cès. Il faut sou­li­gner ce­pen­dant que le sa­laire ne re­pré­sente que 49 % des re­ve­nus de la po­pu­la­tion en 2009. En ef­fet, cer­tains Cu­bains bé­né­fi­cient de sommes d’ar­gent pro­ve­nant de l’étran­ger de la part de leurs fa­milles exi­lées ou exercent, on l’a dit, une ac­ti­vi­té pri­vée.

L’économie cu­baine s’est re­prise de­puis les an­nées 1990. Mais elle reste tou­jours vul­né­rable aux sou­bre­sauts de son com­merce ex­té­rieur, trop dé­pen­dant d’un seul pays. En ef­fet, le Ve­ne­zue­la a rem­pla­cé pro­gres­si­ve­ment L’URSS comme prin­ci­pal par­te­naire éco­no­mique, et les dif­fi­cul­tés éco­no­miques et po­li­tiques qu’il connaît de­puis 2015 ont un im­pact in­dé­niable sur l’île. Ain­si, en 2016, Cu­ba a connu la pre­mière baisse de son PIB de­puis 1993, an­née la plus noire de la « pé­riode spé­ciale ».

Cu­ba n’est au­jourd’hui plus un simple four­nis­seur de sucre sur le mar­ché mon­dial : l’île est de­puis les an­nées 1990 une économie de ser­vices. Les prin­ci­pales ren­trées de de­vises pro­viennent de l’en­voi de co­opé­rants à l’étran­ger (sur­tout du per­son­nel de san­té, mais aus­si des maîtres d’école ou des édu­ca­teurs spor­tifs) et du tou­risme. Les transferts d’ar­gent de­puis l’étran­ger, au­to­ri­sés de­puis 1993, sont aus­si de­ve­nus une source im­por­tante de re­ve­nu pour la po­pu­la­tion, que ce soit pour la consom­ma­tion mais aus­si pour l’in­ves­tis­se­ment dans le sec­teur pri­vé. A no­ter : de­puis 2015, les ex­por­ta­tions de mé­di­ca­ments et de pro­duits bio­tech­no­lo­giques sont les pre­mières ex­por­ta­tions de biens, dé­trô­nant ain­si les ex­por­ta­tions tra­di­tion­nelles comme le sucre ou le ni­ckel.

Des dé­fis ma­jeurs s’im­posent pour ré­duire la dé­pen­dance ex­té­rieure du pays, no­tam­ment le re­dres­se­ment du sec­teur agri­cole, Cu­ba im­por­tant 70 à 80 % de ses be­soins ali­men­taires. Le dé­ve­lop­pe­ment éco­no­mique se­ra une condi­tion ma­jeure pour la sau­ve­garde et le per­fec­tion­ne­ment de son mo­dèle so­cial. n

Vie de quar­tier L’in­sa­lu­bri­té des lo­ge­ments fait par­tie de la vie quo­ti­dienne, même en plein centre de La Ha­vane, comme ici en 1998.

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.