Après la « der des ders »

Eu­rope : 4 mil­lions de morts entre 1917 et 1923.

L'Histoire - - Guide -

Les Vain­cus. Vio­lences et guerres ci­viles sur les dé­combres des em­pires, 1917-1923 Ro­bert Ger­warth Seuil, 2017, 480 p., 25 €. Ro­bert Ger­warth, membre de la belle équipe d’his­to­riens ba­sée à Du­blin, dé­montre – avec 120 pages de ré­fé­rences pré­cieuses et en cinq langues – la va­li­di­té d’une thèse qui bous­cule nos cer­ti­tudes. Adieu, dit-il, les oreillers sur les­quels notre bonne conscience oc­ci­den­tale som­nole de­puis un siècle : re­gar­donsles bien en face ces glo­rieux dé­fi­lés de la Vic­toire, ces rêves d’au­to­dé­ter­mi­na­tion du pré­sident Wil­son, ces trai­tés de paix né­go­ciés à Ver­sailles en 1919, à Lau­sanne en 1923, cette construc­tion à Ge­nève d’une So­cié­té des na­tions apai­sées, cette nais­sance d’états dé­mo­cra­tiques en­fants de la na­tio­na­li­té ! Car les tra­gé­dies (près de 4 mil­lions de morts) qui ont se­coué les vain­cus de la Grande Guerre de 1917 à 1923, du Rhin à l’ou­ral, de la Fin­lande à l’ana­to­lie, étaient des signes avant-cou­reurs des mons­truo­si­tés qui sui­virent à l’heure de Hit­ler puis de Sta­line. Ro­bert Ger­warth ajoute que ces vio­lences ré­vo­lu­tion­naires, na­tio­na­listes et si sou­vent xé­no­phobes et an­ti­sé­mites nous rap­pellent à l’ordre. Car leurs « suites di­rectes nous ac­com­pagnent fi­dè­le­ment » . Et, de fait, qui pour­rait nier qu’au­jourd’hui, en Eu­rope et dans ses pé­ri­phé­ries, par temps de na­tio­nal-po­pu­lisme, de mise en cause des fron­tières de l’es­pace Schen­gen, des flux de ré­fu­giés et de mi­grants, d’ir­ri­ta­tion des Hon­grois, des Po­lo­nais et des Turcs, des drames de l’ex-you­go­sla­vie et de l’ukraine, nous vi­vons un écho de ces ques­tions cen­te­naires ? Son livre noue, pour la pre­mière fois, le fais­ceau des vio­lences qui ont ra­va­gé l’eu­rope des vain­cus et celle de vain­queurs frus­trés comme l’ita­lie et la Grèce. Cel­les­ci se dis­tinguent de la « bru­ta­li­sa­tion », ana­ly­sée na­guère par George Mosse (Ha­chette, 1999), qu’avaient vé­cue tous les bel­li­gé­rants de 1914 à 1917. Parce qu’elles s’exas­pèrent sur trois re­gistres. Ce­lui, d’abord, de la ré­vo­lu­tion « ca­ta­clys­mique » à épi­centre bol­che­vique qui sui­vit la dé­faite et la guerre ci­vile russe et ga­gna l’al­le­magne spar­ta­kiste ou la Hon­grie de Bé­la Kun en 1919. Ce­lui, en­suite, de l’épar­pille­ment bru­tal des em­pires russe, al­le­mand, aus­tro­hon­grois et ot­to­man et de la nais­sance au for­ceps trop di­plo­ma­tique de nou­veaux États des­si­nés par les trai­tés de paix dans une Eu­rope dite « cen­trale et orien­tale », qui as­si­gnèrent à ré­si­dence des mil­lions de dé­pla­cés d’as­cen­dance al­le­mande, ma­gyare ou bul­gare : des États « na­tio­naux » qui « étaient en réa­li­té des em­pires mul­ti­na­tio­naux en mi­nia­ture » . Ce­lui, en­fin, né de la vo­lon­té eth­nique, na­tio­na­liste et dé­jà ra­ciale de chaque État nou­veau-né, de ré­cu­pé­rer des ter­ri­toires « his­to­riques » per­dus. Ces cascades d’hu­mi­lia­tions cruelles et d’es­pé­rances vaines ont créé de nou­velles « fron­tières de la vio­lence » , dé­chaî­né des formes mo­dernes du com­bat (les corps francs, les « gardes » rouges ou blancs, les ci­vils mas­sa­crés) et gros­si un cor­tège d’atro­ci­tés in­ouïes dans tous les camps. Ter­rible nais­sance d’un xxe siècle eu­ro­péen dans la dé­faite hu­mi­liante, la ré­vo­lu­tion man­quée et la ré­or­ga­ni­sa­tion na­tio­na­liste à l’aveugle de son es­pace et de ses fron­tières ! n

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