Ar­chives à l’écran

De­puis vingt ans, ce réa­li­sa­teur de do­cu­men­taires pro­lixe dé­fend les images d’ar­chives et la pré­sence de la chan­son dans ses films.

L'Histoire - - Sommaire - Par An­nette Wie­vior­ka

Yves Jeu­land a la pas­sion de la politique, des ren­contres, de la trans­mis­sion et des ar­chives. Toutes pas­sions qu’il par­tage avec les his­to­riens, mais qu’il ex­prime dans la sin­gu­la­ri­té du genre qu’il a choi­si : le ré­cit do­cu­men­taire fil­mé. La fil­mo­gra­phie de cet homme, né le 22 jan­vier 1968 à Car­cas­sonne, est im­pres­sion­nante : une ving­taine de films en au­tant d’an­nées, de­puis son pre­mier, Scènes de classe en Ba­vière (1997) jus­qu’à Un Fran­çais nom­mé Ga­bin (2017).

Yves Jeu­land n’a ja­mais eu de plan de car­rière et est de­ve­nu réa­li­sa­teur, dit-il, par les ha­sards de sa vie. Il ne s’est ja­mais in­té­res­sé par­ti­cu­liè­re­ment à l’his­toire, ni même au ci­né­ma, choi­sis­sant d’ef­fec­tuer des études de lettres et de théâtre. Mais, dans ses an­nées étu­diantes, Yves Jeu­land est un mi­li­tant à SOS Ra­cisme ou à l’unef-id dans la fi­dé­li­té de la culture fa­mi­liale, celle de ses deux pa­rents pro­fes­seurs proches du PSU et de la CFDT. Le goût de la politique, ou plu­tôt des élec­tions, de ces jours de cam­pagne, d’iso­loir et de dé­pouille­ment, ne l’a ja­mais quit­té et plusieurs films, pour la té­lé­vi­sion ou le ci­né­ma, sont consa­crés aux hommes qui font la politique. Pa­ris à tout prix (2001), sur deux ans de cam­pagne élec­to­rale dans la ca­pi­tale, lui vaut le Sept d’or de la meilleure sé­rie do­cu­men­taire. Suivent Un vil­lage en cam­pagne (2008), Le Pré­sident (2010), portrait haut en cou­leur de Georges Frêche ou en­core Un temps de pré­sident (2015), tour­né à l’ély­sée et consa­cré à son lo­ca­taire de l’époque, Fran­çois Hol­lande. Ces films sont réa­li­sés sur le vif. Mais comme il le dit : « Les tour­nages d’au­jourd’hui font les ar­chives de de­main. »

Tout com­mence en 1992 lorsque est créée la chaîne cultu­relle fran­co-al­le­mande Arte : Yves Jeu­land y trouve un poste de ges­tion­naire des stocks au siège, à Stras­bourg. Un de ses atouts : il parle l’al­le­mand qu’il a ap­pris au ly­cée et pra­ti­qué lors de son ser­vice ci­vil d’ob­jec­teur à Ber­lin. Il a 24 ans, jeune comme tous ceux qui se lancent dans l’aven­ture d’une an­tenne qui dé­bute. En mars 1994, il est can­di­dat aux élec­tions can­to­nales sous le slo­gan « Et si on chan­geait avec Yves Jeu­land ».

Sa pas­sion pour la chan­son et son in­cli­na­tion pour la mu­sique yiddish l’amènent à as­sis­ter à un concert du groupe Les Yeux noirs à Ober­nai. Et c’est le coup de foudre pour le vio­lo­niste, com­po­si­teur et chan­teur Éric Sla­biak. Yves Jeu­land quitte Arte en 1995 pour le suivre à Pa­ris – en jan­vier 2017, ils se ma­rient à la mai­rie du Xe ar­ron­dis­se­ment. L’ar­ri­vée à Pa­ris est dif­fi­cile. Yves Jeu­land vit de pe­tits bou­lots quand Da­niel Le­conte, qu’il a connu dans ses an­nées Arte, crée sa mai­son de pro­duc­tion et l’em­ploie pour di­verses mis­sions re­qué­rant la connais­sance de l’al­le­mand, no­tam­ment pour Arte. Il réa­lise dans ce cadre son pre­mier film, Scènes de classe en Ba­vière : il y filme les re­trou­vailles, dix ans après le bac, d’an­ciens cor­res­pon­dants des an­nées de col­lège.

Écou­ter l’his­toire des gens

Il dé­couvre ce qu’il aime : tra­vailler en so­li­taire, pré­pa­rer lon­gue­ment et len­te­ment ses tour­nages, en­trer chez les gens, les ren­con­trer. Pour Ca­ma­rades. Il était une fois les com­mu­nistes fran­çais (2004, Fi­pa d’ar­gent), il se se­ra en­tre­te­nu avec quelque 250 pro­ta­go­nistes avant de choi­sir par­mi eux ses per­son­nages. Plus que lire les his­toires dans des livres, il pré­fère écou­ter celles des gens. Le conseiller qui l’aide à com­prendre le contexte et à bâ­tir son ré­cit – Fré­dé­ric Mar­tel, Fran­çois Pla­tone ou Mi­chel Wi­nock – n’ap­pa­raît ja­mais à l’écran.

Entre-temps, il a réa­li­sé un de ses grands do­cu­men­taires his­to­riques : Bleu, blanc, rose (2002), qui re­trace trente an­nées de vie ho­mo­sexuelle en France. Il s’en­thou­siasme pour les ar­chives au­dio­vi­suelles et « les ren­contres post­humes » qu’elles rendent pos­sibles, celle par exemple

avec Jean-louis Bo­ry, mort en 1979 : « Je n’au­rais ja­mais pen­sé qu’une telle ren­contre fût pos­sible dans une pe­tite salle de vi­sion­nage de L’INA. » Cet homme, qu’il n’a vu que sur des images d’ar­chives, il le consi­dère comme un ami.

L’ar­chive peut aus­si être à l’ori­gine d’un pro­jet. Le réa­li­sa­teur Alexandre Tar­ta montre un jour à Yves Jeu­land L’homme que nous ai­mons le plus. Ce pe­tit film de pro­pa­gande du PCF com­men­té par Paul Éluard et réa­li­sé à l’oc­ca­sion du 70e an­ni­ver­saire de Jo­seph Sta­line, en 1948, dé­voile la ré­colte de ca­deaux par les mi­li­tants du par­ti de Mau­rice Tho­rez. Une autre fois, c’est Léon Blum pre­nant la pa­role lors du grand ras­sem­ble­ment an­ti­fas­ciste du 12 fé­vrier 1934. Certes, Léon Blum a un mi­cro – c’est l’une des pre­mières prises de son di­rectes –, mais il s’épou­mone et la ca­mé­ra le sai­sit après son dis­cours sur le point de dé­faillir. Cet ex­trait fi­gu­re­ra dans le do­cu­men­taire Le Siècle des so­cia­listes (2005) consti­tué tout en­tier d’images d’ar­chives. Autre grand do­cu­men­taire his­to­rique, Comme un Juif en France (2007), pri­mé au fes­ti­val de Jé­ru­sa­lem, mêle ar­chives et en­tre­tiens. Il s’agit d’une tra­ver­sée du siècle avec pour point de dé­part l’af­faire Drey­fus qui éclate au mo­ment où les frères Lu­mière tournent leur pre­mier film.

Par­mi les do­cu­men­ta­ristes, Yves Jeu­land est un de ceux qui pra­tiquent un usage exi­geant des ar­chives au­dio­vi­suelles. Le suc­cès de ses do­cu­men­taires prouve qu’il est pos­sible de ren­con­trer un vaste pu­blic sans « tra­fi­quer » ces der­nières sous pré­texte que le spec­ta­teur n’est pas ca­pable de les re­gar­der dans leur état d’ori­gine : « Il ne faut pas avoir peur d’une du­rée de plan su­pé­rieure à quatre ou cinq se­condes. Il ne faut pas croire que le for­mat 4/3 d’ori­gine va dé­tra­quer les té­lé­vi­seurs 16/9, qu’un noir et blanc est for­cé­ment aus­tère, qu’un si­lence en­cou­rage au­to­ma­ti­que­ment le zap­ping. Brui­ter et co­lo­ri­ser peut pa­ra­doxa­le­ment rendre une image plus loin­taine et moins émou­vante. » Yves Jeu­land ne re­taille ni ne tronque, ne bruite pas et ne co­lo­rise pas.

Des chan­sons d’yves Mon­tand, son hé­ros

En­fin, dans le « style Jeu­land », il y a la chan­son. Elle lui vient, comme la politique, de son an­crage fa­mi­lial. En­fant, il a écou­té Mou­loud­ji, Bo­by La­pointe, Georges Bras­sens, Fran­cis Le­marque, Charles Tre­net et beau­coup d’autres.

Dans cha­cun de ses films, il lui ac­corde une place de choix : « La chan­son comme té­moin de son temps, car ces textes et ces notes font par­tie de notre mé­moire col­lec­tive ; un pa­tri­moine af­fec­tif. » Son do­cu­men­taire Un Fran­çais nom­mé Ga­bin, réa­li­sé avec Fran­çois Ay­mé, com­mis­saire gé­né­ral du Fes­ti­val du film d’his­toire de Pes­sac, est ain­si scan­dé par des chan­sons. Yves Jeu­land a aus­si une pe­tite co­quet­te­rie. Il es­saie de glis­ser dans cha­cun de ses films des chan­sons de son hé­ros : Yves Mon­tand. Il est mi­nuit, Pa­ris s’éveille (2012) – un ré­gal – est in­té­gra­le­ment consa­cré aux chan­teurs des ca­ba­rets de la rive gauche des an­nées 1950 et 1960 : L’écluse, L’échelle de Ja­cob, La Rose rouge, Le Che­val d’or, La Fon­taine des quatre sai­sons. Cer­tains sont de­ve­nus très cé­lèbres, comme Jacques Brel ou Charles Az­na­vour, d’autres un peu moins comme Ca­the­rine Sau­vage ou Co­ra Vau­caire. D’autres en­core ont connu une no­to­rié­té plus éphé­mère, comme Gri­bouille ou Chris­tine Sèvres. Grâce à ce film, la chan­teuse Ma­rie-thé­rèse Orain a re­trou­vé la scène.

« La chan­son, écri­vait Bar­ba­ra, en bonne place dans le pan­théon d’yves Jeu­land, ra­mène cha­cun de nous à son his­toire. » Et à l’his­toire. L’oeuvre d’yves Jeu­land est un plai­doyer pour que da­van­tage d’his­to­riens prennent en consi­dé­ra­tion la ri­chesse de l’image et l’im­por­tance de la chan­son. n

* Di­rec­trice de re­cherche émé­rite au CNRS

« Il ne faut pas croire qu’un noir et blanc est for­cé­ment aus­tère, qu’un si­lence en­cou­rage au­to­ma­ti­que­ment le zap­ping »

Kuiv Pro­duc­tions, 2017. Un Fran­çais nom­mé Ga­bin,

L’ex­tra­va­gant mon­sieur Pic­co­li,

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.