Les os­tra­ca du dé­sert Orien­tal

FEUILLE­TON

L'Histoire - - Sommaire - Par Hé­lène Cu­vi­gny

Au iiie siècle av. J.-C., Ab­bad était le pre­mier for­tin sur la route re­liant Apol­lô­nos po­lis (Ed­fou, en Égypte) au port de Bé­ré­nice sur la mer Rouge. Contraint de faire pièce aux élé­phants in­diens des ar­mées du royaume sé­leu­cide, qui s’éten­dait de la Sy­rie à l’inde, le roi d’égypte Pto­lé­mée II Phi­la­delphe (283-246 av. J.-C.) avait fon­dé Bé­ré­nice pour fa­ci­li­ter l’im­por­ta­tion d’élé­phants d’afrique de l’est. Il fal­lait un sou­ve­rain vi­sion­naire pour or­ga­ni­ser la cap­ture, le dres­sage et le trans­port par mer, sur des ba­teaux conçus à cet ef­fet (les « élé­phan­tèges »), des pa­chy­dermes afri­cains.

De­puis 2013, je par­ti­cipe comme pa­py­ro­logue à l’étude des sites du dé­sert Orien­tal da­tant de l’époque où ré­gnait sur l’égypte la dy­nas­tie ma­cé­do­nienne des Pto­lé­mées, hé­ri­tière d’alexandre : haltes rou­tières et mines d’or qui, de­puis la « ré­vo­lu­tion » égyp­tienne de 2011, at­tirent des cher­cheurs d’or plus ou moins équi­pés et qui n’ont au­cun scru­pule à dé­truire les sites an­tiques au bull­do­zer. En jan­vier 2017, le for­tin d’ab­bad, peut-être parce qu’il n’est qu’à 20 ki­lo­mètres d’ed­fou et à cô­té de la route mo­derne, était en­core épar­gné, mais son dé­po­toir avait été la­bou­ré et épar­pillé par un en­gin de fa­çon à op­ti­mi­ser le pas­sage des dé­tec­teurs de mé­taux.

Jus­qu’à ces der­nières an­nées, beau­coup de for­tins du dé­sert Orien­tal, pto­lé­maïques et ro­mains, avaient conser­vé leur dé­po­toir, qui re­gor­geait de tes­sons de po­te­rie ins­crits qu’on ap­pelle, de leur nom grec, des os­tra­ca ( os­tra­con au sin­gu­lier). Por­teurs de textes éphé­mères, ils étaient je­tés après usage. Ils sont une source in­es­ti­mable sur la vie dans les for­tins. A Ab­bad, mal­heu­reu­se­ment, la des­truc­tion de la stra­ti­gra­phie et des as­sem­blages de ma­té­riel ren­dait im­pos­sible toute fouille scien­ti­fique du dé­po­toir : hors contexte, un ob­jet ar­chéo­lo­gique perd en ef­fet une grande par­tie de son po­ten­tiel in­for­ma­tif. Au to­tal, on n’a donc re­trou­vé que quelques di­zaines d’os­tra­ca, par­fois en très mau­vais état, écrits en grec ou en dé­mo­tique (la langue quo­ti­dienne des Égyp­tiens). Les textes étaient ins­crits à l’encre, à l’aide d’un ca­lame (un ro­seau ser­vant à écrire) ou, pour les os­tra­ca dé­mo­tiques, d’un pin­ceau de jonc.

Par­mi les os­tra­ca grecs re­cueillis fi­gure une pe­tite sé­rie de treize bons pour re­ti­rer de l’eau. Les bé­né­fi­ciaires sont tan­tôt des in­di­vi­dus iden­ti­fiés par leur nom, qui ont droit à une am­phore (en­vi­ron 40 litres), tan­tôt des groupes d’ano­nymes sou­vent re­pré­sen­tés par un dé­lé­gué et dont les ra­tions sont d’une am­phore pour dix hommes : 160 mer­ce­naires, 120 ma­chi­moi (troupes in­di­gènes de l’ar­mée pto­lé­maïque), 80 chas­seurs, les âniers d’un char, des guides…

L’un de ces bons pré­voit deux am­phores « pour la tente de Li­chas » . Ce per­son­nage n’est pas un in­con­nu : dé­di­cant d’une ins­crip­tion trou­vée à Ed­fou, il est aus­si men­tion­né par le géo­graphe Stra­bon comme ayant don­né son nom à un ter­ri­toire de chasse aux élé­phants dans la ré­gion du Bab el-man­deb, le dé­troit entre la mer Rouge et le golfe d’aden. Les bons d’ab­bad ap­portent du nou­veau sur la com­po­si­tion de ces ex­pé­di­tions. Ils té­moignent de la par­ti­ci­pa­tion de quelque 500 hommes, et ils montrent que les chas­seurs d’élé­phants étaient as­sis­tés de sol­dats, dont la pré­sence s’ex­plique par les dan­gers in­hé­rents à de telles en­tre­prises : la mer Rouge était in­fes­tée de pi­rates et les po­pu­la­tions lo­cales, consom­ma­trices de viande d’élé­phant, ne de­vaient pas non plus ap­pré­cier que des étran­gers viennent piller leurs res­sources en gi­bier.

Les nombres ronds des ef­fec­tifs sug­gèrent que la troupe était sur le dé­part. Tan­dis que les hommes bi­voua­quaient dans la plaine d’ab­bad, le gé­né­ral avait sa tente. n

Por­teurs de textes éphé­mères, ils étaient je­tés après usage

L’AU­TEUR Di­rec­trice de re­cherche au CNRS, Hé­lène Cu­vi­gny di­rige la sec­tion « Pa­py­ro­lo­gie » de L’IRHT.

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