« Les Gueules rouges » de Jean-mi­chel Du­pont et Ed­dy Vac­ca­ro

Le quo­ti­dien des mi­neurs du Nord au dé­but du xxe siècle.

L'Histoire - - Sommaire - Par Pas­cal Ory

La fosse Aren­berg, dans le Hai­naut fran­çais, près de Va­len­ciennes, et la ci­té ou­vrière qui la flanque, mo­dèle de pa­ter­na­lisme pa­tro­nal, fi­gurent of­fi­ciel­le­ment au « pa­tri­moine de l’hu­ma­ni­té » re­con­nu par l’unes­co.

C’est ici que Jean-mi­chel Du­pont a si­tué son his­toire. En 1905 pré­ci­sé­ment. Ger­vais Cot­ti­gnies est un en­fant de mi­neur : « J’ai long­temps cru que la Terre en­tière était une plaine sans fin, avec, dans ses en­trailles, des hommes qui vi­vaient et tri­maient plus bas que les morts. » Tout semble donc en place pour un re­make de Ger­mi­nal – fer­mé en 1989, le site a ser­vi pour le tour­nage des ex­té­rieurs du film de Claude Ber­ri en 1993.

Le scé­na­riste de la bande des­si­née est bien do­cu­men­té. Il connaît la vie des mi­neurs sur le bout des doigts et les frites cuites au gras blanc de boeuf. Il sait faire par­ler ses per­son­nages en lan­gage ch’ti : « Eul’bon­jour à ter­tous ! Pour mi, ce se­ra un ge­nièvre ! » Le des­sin d’ed­dy Vac­ca­ro, dans les tons ocrés, nous pré­dis­pose à un drame so­cial. La réus­site de cet al­bum ré­side dans le fait qu’une fois l’ou­vrage re­fer­mé le lec­teur a le sen­ti­ment d’avoir lu autre chose.

Trois his­toires se croisent, qui conduisent le jeune Ger­vais dans une suite d’aven­tures bien propres à com­bler ses dé­si­rs d’une vie éman­ci­pée. Une his­toire de mé­ri­to­cra­tie sco­laire d’abord qui se met à pa­ti­ner. Son père n’est pas d’avis qu’il conti­nue ses études au-de­là du cer­ti­fi­cat, alors qu’il a la men­tion « très bien » et que mon­sieur Wa­tre­mez, l’ins­ti­tu­teur, as­sure qu’il dé­cro­che­ra une bourse. Une his­toire de cow-boys et d’in­diens en­suite, car Buf­fa­lo Bill dans sa tour­née de l’« Ouest sau­vage » est an­non­cé à Va­len­ciennes. Une his­toire po­li­cière en­fin à la Georges Ber­na­nos (Un crime), l’as­sas­si­nat de la pe­ti­te­fille d’un in­gé­nieur de la com­pa­gnie. Un crime dont les gens du cru ac­cusent les « peaux rouges » comme les com­mu­nau­tés ru­rales in­cri­minent les Roms pour les vols de poules.

Pré­sence tu­té­laire de Buf­fa­lo Bill

Le temps d’une res­quille et de deux ou trois fugues, la condi­tion ou­vrière s’en­tre­mêle à la condi­tion in­dienne, mais sans le ma­ni­chéisme or­di­naire : le père du hé­ros est à la fois fier de sa condi­tion d’ou­vrier, ca­tho­lique très pra­ti­quant et politique mo­dé­ré, hos­tile aux dis­cours en­flam­més de Re­né, sym­pa­thi­sant de l’anar­chie. Ce­lui-ci sé­duit Ger­vais, moins pour ses idées que parce qu’il lui fait dé­cou­vrir Éli­sée Re­clus, à l’ori­gine d’une vo­ca­tion non d’anar­chiste mais de géo­graphe.

Le plus ori­gi­nal dans cette aven­ture est la pré­sence tu­té­laire de Buf­fa­lo Bill. Le hé­ros fas­cine d’au­tant plus Ger­vais que son gi­gan­tesque bar­num de 4 000 mâts et 8 000 places est le centre d’une fête fo­raine am­bu­lante haute en cou­leur. Ce cow-boy my­thique est aus­si un pa­tron qui a droit à l’in­dul­gence, et même à la sym­pa­thie, de ses an­ciennes vic­times – Sit­ting Bull au pre­mier rang – qu’il a trans­for­mées en sa­la­riés et en faire-­va­loir.

Le titre Les Gueules rouges, en sy­mé­trie des « gueules noires », dit tout de cette syn­thèse im­pro­bable et acro­ba­tique qui, à dé­faut d’ap­por­ter une ré­ponse « ré­vo­lu­tion­naire » aux deux ex­ploi­ta­tions et aux deux alié­na­tions (on y ajou­te­ra celles des femmes, sou­mises à l’ordre pa­triar­cal : « la poule, eun’doit pas chan­ter plus fort que le coq » ), met jo­li­ment et in­tel­li­gem­ment en images une com­mune condi­tion hu­maine. n Pas­cal Ory Pro­fes­seur à l’uni­ver­si­té Pa­ris-i

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