« We Blew It » de Jean-bap­tiste Tho­ret

Jean-bap­tiste Tho­ret montre dans ce brillant do­cu­men­taire com­ment, en qua­rante ans, les États-unis ont per­du leurs re­pères.

L'Histoire - - Sommaire - Par An­toine de Baecque

Au­tour d’un feu de bois, tan­dis que Den­nis Hop­per se prend à rê­ver d’un ave­nir meilleur, Pe­ter Fon­da, alias « Cap­tain Ame­ri­ca », le cueille à froid et lui lance : « We blew it », qu’on pour­rait tra­duire par « On a tout fou­tu en l’air ». Dans Ea­sy Ri­der, cette ex­pres­sion est une énigme. Le pre­mier film de Den­nis Hop­per rem­porte alors, en 1969, prix et suc­cès au Fes­ti­val de Cannes. Il ap­pa­raît comme le dé­but d’un nou­vel âge d’or en­gen­drant un vé­ri­table phé­no­mène de so­cié­té. Pour­quoi donc a-t-il tout gâ­ché ? Et qu’est-ce qu’il a « fou­tu en l’air » ?

C’est pour ré­pondre à ce mys­tère que Jean-bap­tiste Tho­ret, chro­ni­queur des films dans Char­lie Heb­do et sur France In­ter, a aban­don­né voi­ci plus d’un an la cri­tique pour se lan­cer dans un do­cu­men­taire sur l’amé­rique. Il tra­verse le pays de part en part comme dans un road-movie, lon­geant la my­thique route 66, de­puis long­temps dou­blée par une au­to­route, et mul­ti­plie les ren­contres. Voi­ci des ci­néastes cé­lèbres (Mi­chael Mann, Pe­ter Bog­da­no­vich, Bob Ra­fel­son, Tobe Hoo­per, Paul Schra­der, Jer­ry Schatz­berg, Charles Bur­nett…) ou de par­faits in­con­nus. Ils ont tous un point com­mun : ils ap­par­tiennent à cette gé­né­ra­tion de « gueules » qui a fa­çon­né le mythe des six­ties et des se­ven­ties, ce­lui de la lé­gende « Sex, drugs and rock’n’roll », de la contre-culture, de Wood­stock et du nou­vel Hol­ly­wood réunis. Mais ils au­raient, en même temps, « tout gâ­ché ».

La pre­mière chose qui frappe dans cette longue plon­gée dans la psy­ché tour­men­tée de l’amé­rique est l’in­tense mé­lan­co­lie qui l’ha­bite, une forme puis­sante et te­nace de Wes­tal­gie, comme si l’époque fon­da­trice des rêves et contre-rêves amé­ri­cains s’était im­mé­dia- te­ment mé­ta­mor­pho­sée en my­tho­lo­gie. Bien sûr, la vio­lence était par­tout, le ra­cisme ron­geait comme un can­cer et la jeu­nesse était mi­née par la guerre au Viet­nam. Pour­tant l’in­ven­tion, l’iro­nie, l’in­no­cence et la li­ber­té ont per­mis de fa­çon­ner un ima­gi­naire com­mun.

« On a tout gâ­ché »

Que reste-t-il qua­rante ans plus tard de cette le­vée des es­poirs ? La ca­mé­ra de Jean-bap­tiste Tho­ret en filme un champ de ruines : des ghost towns dé­la­brées et ou­bliées de la route 66 aux sym­boles de l’amé­rique nor­ma­li­sée par le tou­risme de masse. Il re­vient sur les lieux de la culture des an­nées 1970 pour consta­ter la dé­gé­né­res­cence d’un pays, un abîme for­mi­da­ble­ment pho­to­gé­nique. C’est le fa­tum de l’amé­rique : tout y de­vient spec­tacle fas­ci­nant, même sa dé­ca­dence. Car la plu­part de ces hommes, au­jourd’hui sep­tua­gé­naires, qui ont ima­gi­né au­tre­fois une al­ter­na­tive ra­di­cale pour leur pays, qui ont par­fois vé­cu des ex­pé­riences d’une li­ber­té et d’une au­dace to­tales, ont bien sou­vent op­té pour Do­nald Trump.

Voi­là sans doute la ré­ponse à l’énigme ini­tiale : vo­ter Trump après avoir été hip­pie ou bi­ker, après avoir été si ex­cen­trique et si in­ven­tif. N’est-ce pas pré­ci­sé­ment « tout gâ­cher » ? Le do­cu­men­taire de Jean-bap­tiste Tho­ret, tour­né au prin­temps 2016 en pleine cam­pagne élec­to­rale, per­met de com­prendre ce grand re­tour­ne­ment : le pas­sage, en trois ou quatre dé­cen­nies, des ex­pé­riences li­ber­taires de jeu­nesse à l’ex­tré­misme politique, du hip­pie au hil­l­billy, cette ad­hé­sion co­lé­rique au na­tio­na­lisme an­ti­sys­tème de Trump. n An­toine de Baecque

En haut : des sans-abri dans les États-unis d’au­jourd’hui. Ci-des­sus : des bi­kers des an­nées 1960.

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