Mon­taigne et les princes

U Le maire de Bor­deaux, proche d’hen­ri III puis d’hen­ri IV, fré­quen­tait les grands de ce monde. Pré­ser­ver sa li­ber­té face aux fa­veurs in­té­res­sées des puis­sants exi­gea de lui une vi­gi­lance sou­te­nue.

L'Histoire - - Sommaire - Par Ar­lette Jouan­na

n prince me di­sait, il n’y a pas long­temps » … Cette sorte de confi­dence, glis­sée comme in­ci­dem­ment dans l’un des cha­pitres des Es­sais (vrai­sem­bla­ble­ment à pro­pos de Louis de Bour­bon, duc de Mont­pen­sier), est loin d’être iso­lée. Mon­taigne se dé­peint aus­si, à l’oc­ca­sion, en in­ter­lo­cu­teur de « la pre­mière de nos prin­cesses » – peut-être Mar­gue­rite de Va­lois –, d’hen­ri de Bour­bon, roi de Na­varre, qui se se­rait un jour « peint soi-même à lui » , et même du prince par ex­cel­lence, le roi de France Hen­ri III. Ma­nière d’in­di­quer à son lec­teur que, mal­gré sa no­blesse de fraîche date, il frayait avec les grands de ce monde et jouis­sait de leur confiance.

Il a eu en ef­fet bien des op­por­tu­ni­tés de les cô­toyer. Les dif­fé­rentes charges qu’il a exer­cées – celles de ma­gis­trat à la cour des aides de Pé­ri­gueux puis au par­le­ment de Bor­deaux, de 1555 à 1570, en­suite de maire de Bor­deaux, de 1581 à 1585 – l’ont plusieurs fois me­né à la Cour. Il a éga­le­ment été re­çu par Hen­ri III en 1580 pour lui pré­sen­ter la pre­mière édi­tion des Es­sais et en 1588 pour plai­der au­près de lui la cause d’hen­ri de Na­varre, chef des pro­tes­tants.

Il éprouve à l’égard des princes un res­pect mi­fas­ci­né, mi-cri­tique. Il les ap­pelle « nos princes » , ou en­core les « princes de notre sang royal » , comme si les dé­ten­teurs de ce sang sur­émi­nent, mo­narques Va­lois et princes Bour­bons, ap­par­te­naient au peuple de France par l’ex­cel­lence de leur ex­trac­tion et consti­tuaient en quelque sorte le pa­tri­moine bio­lo­gique du royaume (III, viii, 9841).

Sur ce pa­tri­moine se gref­fait, par ses al­liances et ses hauts faits, la li­gnée des Guises, car Fran­çois, se­cond duc de Guise, était vrai­ment à ses yeux un « prince des nôtres » , bien que d’ori­gine étran­gère (I, xxiii,128). Ce qui n’em­pêche pas Mon­taigne de consta­ter les fai­blesses hu­maines de ces per­son­na­li­tés hors du com­mun ni de mé­di­ter sur « les in­com­mo­di­tés de la gran­deur » , aux­quelles il a consa­cré un cha­pitre de son livre.

La ten­ta­tion mon­daine

Pour un simple gen­til­homme, la fré­quen­ta­tion de la Cour obéis­sait ce­pen­dant d’abord à un im­pé­ra­tif concret : ob­te­nir des hon­neurs et des charges. A cet égard, les princes ap­pa­rais­saient avant tout comme des dis­pen­sa­teurs de « bien­faits » : soit que, sou­ve­rains ou chefs de mai­son sei­gneu­riale, ils aient le pou­voir d’en dis­tri­buer à loisir, soit que, jouis­sant de la fa­veur du mo­narque, ils puissent in­ter­cé­der pour les fi­dèles qui s’étaient don­nés à eux.

Tout porte à pen­ser que dans un pre­mier temps c’est bien ain­si que Mon­taigne les a vus. Il a ad­mis avoir for­te­ment éprou­vé la ten­ta­tion de la réus­site mon­daine. Ten­ta­tion ja­mais to­ta­le­ment conju­rée : il lui tour­nait le dos, écrit-il plai­sam­ment, à la ma­nière des ra­meurs d’aviron, qui avancent à re­cu­lons : il suf­fi­sait d’un « mot fa­vo­rable d’un grand » pour qu’aus­si­tôt elle re­naisse (III, xii, 1092).

Mais il a aus­si dé­ce­lé très tôt le dan­ger d’alié­na­tion de sa li­ber­té qu’im­pli­quait ce type de rap­port avec les princes ; il a dé­li­bé­ré­ment choi­si de s’en dé­prendre. Dans une

so­cié­té in­éga­li­taire, ré­gie par les règles de l’échange de dons et de contre-dons, un hon­neur re­çu place né­ces­sai­re­ment le bé­né­fi­ciaire dans une po­si­tion de dé­bi­teur. Ce­lui-ci doit s’ac­quit­ter de sa dette en­vers son bien­fai­teur sous la forme de ser­vices à lui rendre ; il se trouve ain­si en­glo­bé dans le ré­seau de ses obli­gés.

« Comme le don­ner est qua­li­té am­bi­tieuse, et de pré­ro­ga­tive, aus­si est l’ac­cep­ter qua­li­té de sou­mis­sion » , constate Mon­taigne (III, ix, 1014). Il parle d’ex­pé­rience. Il a bé­né­fi­cié de di­verses dis­tinc­tions ho­no­ri­fiques : en 1571 la di­gni­té de che­va­lier de l’ordre de Saint-mi­chel, en 1573 la charge de gen­til­homme or­di­naire de la chambre du roi de France, puis, en 1577, celle de gen­til­homme de la chambre d’hen­ri de Na­varre. La ré­cep­tion de ces « ré­com­penses d’hon­neur » com­por­tait des obli­ga­tions : d’une part, se faire le pro­pa­ga­teur au­tour de lui de l’obéis­sance au roi – du moins au roi de France, car Mon­taigne a pré­ten­du avoir été ho­no­ré à son in­su par le roi de Na­varre ; d’autre part, of­frir ses ser­vices aux in­ter­ces­seurs qui lui avaient ob­te­nu ces fa­veurs, Ger­main Gas­ton de Foix-gur­son, mar­quis de Trans, le puis­sant pro­tec­teur de sa fa­mille, et pro­ba­ble­ment aus­si le duc de Mont­pen­sier.

Le poids concret de ces devoirs fut sans doute re­la­ti­ve­ment lé­ger. En­vers le mar­quis de Trans, par exemple, il n’a pas dû ex­cé­der l’exi­gence de lui rendre sou­vent vi­site dans ses châ­teaux du Fleix et de Gur­son, d’ac­com­plir pour lui quelques mis­sions et de lui ser­vir le cas échéant de pro­cu­reur. Mais Mon­taigne était sen­sible à la perte d’au­to­no­mie que ce­la re­pré­sen­tait. Il a ob­ser­vé de près les re­la­tions de clien­tèle unis­sant aux grands les nobles de condi­tion moyenne ; il s’est ain­si ren­du ex­pert en « la science du bien­fait et de re­con­nais­sance, qui est une sub­tile science et de grand usage » .

Le vo­ca­bu­laire hy­per­bo­li­que­ment af­fec­tif par le­quel les fi­dèles ex­pri­maient leur dé­voue­ment à leur pa­tron – « la vie, l’âme, dé­vo­tion, ado­ra­tion, serf, es­clave » – lui sem­blait un lan­gage de « ser­vile pros­ti­tu­tion » . Aus­si a-t-il veillé à ne pas se lais­ser en­traî­ner trop avant dans une telle ser­vi­tude. Je « m’offre mai­gre­ment et fiè­re­ment, à ceux à qui je suis » , af­firme-t-il (I, xxxix, 256-257). Le don d’un hon­neur par un prince coûte trop cher : il « hy­po­thèque » la vo­lon­té par la gra­ti­tude obli­gée.

Mieux vaut, es­time Mon­taigne, ne pas en sol­li­ci­ter : « Les princes me donnent prou [beau­coup] s’ils ne m’ôtent rien, et me font as­sez de bien quand ils ne me font point de mal : c’est tout ce que j’en de­mande » (III, ix, 1013). Bien pré­fé­rables sont « les of­fices qui sont à vendre » , tel ce­lui qu’il a exer­cé au par­le­ment bor­de­lais : ce type d’hon­neur ne com­mande en contre­par­tie que de l’ar­gent et non la su­bor­di­na­tion à un homme.

Le soin ja­loux de son au­to­no­mie face aux li­bé­ra­li­tés royales rend peu pro­bable qu’il ait bri­gué une charge d’am­bas­sa­deur, se­lon l’hy­po­thèse avan­cée par George Hoff­mann et Phi­lippe De­san sans vé­ri­table preuve. Il a dû pour­tant ac­cep­ter (bien qu’il ne l’ait pas ré­cla­mé) d’être maire de Bor­deaux, poste en échange du­quel Hen­ri III et le lieu­te­nant gé­né­ral pour la Guyenne, le ma­ré­chal de Ma­ti­gnon, at­ten­daient de lui qu’il serve les in­té­rêts royaux contre la Ligue ul­tra-ca­tho­lique.

Mais, à l’en croire, il po­sa ses condi­tions et prit soin d’en aver­tir les ju­rats bor­de­lais, qui l’avaient élu pour sa­tis­faire le roi et le lieu­te­nant gé­né­ral, avec l’ap­pro­ba­tion du gou­ver­neur de la pro­vince, Hen­ri de Na­varre. Il leur pré­sen­ta, non sans pro­vo­ca­tion, un portrait de lui-même très ex­pli­cite : il était « sans mé­moire, sans vi­gi­lance, sans ex­pé­rience, et sans vi­gueur » – se dé­ro­bant ain­si par avance à l’obli­ga­tion de com­pé­tence que ses bien­fai­teurs pour­raient exi­ger de lui en guise de contre-don (ce qui ne veut pas dire qu’il avait l’in­ten­tion d’être un maire in­ac­tif) ; et il ajou­ta : « sans haine, sans am­bi­tion, sans ava­rice, et sans vio­lence » – c’est-à-dire sans vo­lon­té car­rié­riste (III, x,1050). Ain­si en­ten­dait-il pré­ser­ver sa li­ber­té.

« J’aime la vie pri­vée »

Le re­fus de s’in­té­grer dans le sys­tème clien­té­liste, où l’ac­cès aux hon­neurs pu­blics pas­sait presque tou­jours par la dé­pen­dance à l’égard d’un do­na­teur ou d’un in­ter­ces­seur, l’a conduit à un pa­ri ris­qué : il ser­vi­rait le prince en homme pri­vé. « J’aime la vie pri­vée, parce que c’est par mon choix que je l’aime, non par dis­con­ve­nance à la vie pu­blique : qui est à l’aven­ture, au­tant se­lon ma com­plexion. J’en sers plus gaie­ment mon Prince parce que c’est par libre élec­tion de mon ju­ge­ment, et de ma rai­son, sans obli­ga­tion par­ti­cu­lière » (III, ix, 1034). Il ou­vrait de la sorte la pers­pec­tive d’un nou­veau rap­port entre la sphère pri­vée et la sphère pu­blique et, par­tant, d’une nou­velle re­la­tion avec les princes.

La meilleure fa­çon d’ac­com­plir cette forme de ser­vice au­rait été de de­ve­nir le conseiller par­ti­cu­lier du prince. Mon­taigne avoue en avoir rê­vé. Il joui­rait ain­si, pré­cise-t-il, d’un « of­fice sans nom » , au­tre­ment dit d’une po­si­tion qui échap­pe­rait au cur­sus pié­gé des hon­neurs of­fi­ciels. Sa si­tua­tion de for­tune lui per­met­trait de ne rien ré­cla­mer au sou­ve­rain et d’évi­ter ain­si la spi­rale du « mal­con­ten­te­ment » où se lais­saient si sou­vent en­fer­mer les fa­vo­ris du roi. Il ne de­vrait rien, jus­te­ment, à la fa­veur ; il se conten­te­rait de se te­nir au cô­té du roi et de lui ap­prendre à maî­tri­ser ses pas­sions (III, xiii,1125).

Il n’a pu réa­li­ser ce rêve au­près d’hen­ri III, ce prince dé­con­cer­tant. Mais il a cru pou­voir

Il confie à Jacques Au­guste de Thou avoir ten­té de ré­con­ci­lier Hen­ri de Na­varre, chef des pro­tes­tants, et le duc Hen­ri de Guise, chef de la Ligue ca­tho­lique

le concré­ti­ser avec Hen­ri de Na­varre, de­ve­nu Hen­ri IV en 1589. Il a ren­con­tré le prince béar­nais plusieurs fois, d’abord à Né­rac, puis lors des né­go­cia­tions en­tre­prises pour le compte de Ma­ti­gnon pen­dant ses man­dats de maire, et en­fin dans son châ­teau où il l’a re­çu à deux re­prises, en 1584 et en 1587. C’est peut-être quand il l’a hé­ber­gé chez lui que Mon­taigne s’est ris­qué à le conseiller ; il ré­vèle en ef­fet avoir adres­sé à « un jeune prince » , non nom­mé, mais en qui on peut re­con­naître le roi de Na­varre, une ex­hor­ta­tion pour le dé­tour­ner de l’es­prit de ven­geance et l’orien­ter vers « l’am­bi­tion » , c’est-à-dire vers la conscience que sa si­tua­tion d’hé­ri­tier pré­somp­tif du trône l’en­ga­geait à se com­por­ter en fu­tur ras­sem­bleur des Fran­çais et non en chef de par­ti (III, iv, 876-877).

Quand Hen­ri de Na­varre de­vint roi de France, Mon­taigne prit l’ini­tia­tive de lui écrire ; deux de ses lettres, da­tées des 18 jan­vier et 2 sep­tembre 1590, ont été conser­vées2. Dans la pre­mière, il prie dis­crè­te­ment le mo­narque de se « sou­ve­nir de [ses] as­su­rances et es­pé­rances » ; puis il adopte ou­ver­te­ment l’at­ti­tude du conseiller : « J’eusse bien dé­si­ré que le gain par­ti­cu­lier des sol­dats de votre ar­mée et le be­soin de les conten­ter ne vous eût dé­ro­bé […] la belle re­com­man­da­tion d’avoir trai­té vos su­jets mu­tins en pleine vic­toire avec plus de sou­la­ge­ment que ne le font leurs pro­tec­teurs. »

Hen­ri IV avait en ef­fet, au dé­but de no­vembre 1589, ten­té un as­saut in­fruc­tueux contre Pa­ris, la ca­pi­tale re­belle aux mains des li­gueurs ; il avait dû lais­ser ses troupes se li­vrer dans les fau­bourgs à un pillage ef­fré­né et à des tue­ries, faute d’avoir suf­fi­sam­ment d’ar­gent pour payer leur solde. Ce fai­sant, ar­gu­mente Mon­taigne, le roi a pré­fé­ré un « cré­dit pas­sa­ger » au­près de ses sol­dats à la clé­mence qu’il au­rait pu ac­cor­der à ses ad­ver­saires.

Le ton est di­rect, à la li­mite de la re­mon­trance. Hen­ri IV était-il homme à écou­ter ce lan­gage ? Tou­jours est-il que dans sa ré­ponse – qui s’est per­due mais que l’on connaît par la ré­ac­tion de son cor­res­pon­dant – il com­mit l’er­reur de pro­po­ser à Mon­taigne de le ré­mu­né­rer. La ri­poste est hau­taine : « Sire, Votre Ma­jes­té me fe­ra, s’il lui plaît, cette grâce de croire que je ne plain­drai ja­mais ma bourse aux oc­ca­sions aux­quelles je ne vou­drais épar­gner ma vie. Je n’ai ja­mais re­çu [un] bien quel­conque de la li­bé­ra­li­té des rois, non plus que [ je l’ai] de­man­dé ni mé­ri­té. » Ce mal­en­ten­du ré­vèle l’écart qui sé­pa­rait deux concep­tions du ser­vice. Mon­taigne mou­rut peu après, le 13 sep­tembre 1592.

Le re­fus de s’en­ga­ger dans une re­la­tion avec les princes mo­ti­vée par la quête d’hon­neurs et de ré­com­penses ma­té­rielles a eu aus­si pour lui un autre as­pect, non moins im­por­tant. Au fur et à me­sure que les guerres de Re­li­gion pre­naient de la gra­vi­té, les princes de­ve­naient chefs de par­tis confes­sion­nels. Leurs obli­gés s’ex­po­saient ain­si à une nou­velle sorte de risque : se lais­ser em­por­ter non seule­ment par la dé­vo­tion clien­té­liste mais aus­si par le zèle re­li­gieux.

Mon­taigne a vu le dan­ger, tant pour sa san­té in­tel­lec­tuelle et mo­rale que pour sa li­ber­té ; il s’en est pré­mu­ni en af­fi­chant sa « mo­dé­ra­tion », c’est-à-dire sa prise de dis­tance à l’égard des ex­tré­mismes ca­tho­lique et pro­tes­tant, et en fai­sant d’elle une arme pro­pre­ment politique.

Une oc­ca­sion d’uti­li­ser cette arme s’est of­ferte à lui. Il a confié à son ami Jacques Au­guste de Thou avoir ten­té un jour de ré­con­ci­lier Hen­ri de Na­varre, chef des pro­tes­tants, et le duc Hen­ri de Guise, chef de la Ligue ca­tho­lique. Le mo­ment où il a en­tre­pris cette mé­dia­tion n’est pas connu avec pré­ci­sion : ce fut soit entre no­vembre 1577 et mai 1578, soit plus vrai­sem­bla­ble­ment au prin­temps 1586. Tou­jours est-il qu’à ces dates il n’avait pas de charge of­fi­cielle et qu’au­cun in­dice ne per­met de pen­ser qu’il ait été mû en ce­la par des di­rec­tives du mar­quis de Trans ou du ma­ré­chal de Ma­ti­gnon.

Il a vrai­sem­bla­ble­ment agi en par­ti­cu­lier, es­pé­rant que le ré­ta­blis­se­ment du dia­logue entre les deux prin­ci­paux chefs de par­ti pour­rait en­rayer l’en­gre­nage des guerres ci­viles. L’ex­pé­rience tour­na court ; l’an­ta­go­nisme des deux ri­vaux n’en fut pas apai­sé.

Ce que pro­po­sait Mon­taigne, c’était de ser­vir les princes au­tre­ment que comme des dis­pen­sa­teurs de charges ou des chefs re­li­gieux ; le « ser­vice pu­blic » qu’il vou­lait leur of­frir ne de­vait le sou­mettre qu’à la rai­son. « Car es­clave, je ne le dois être que de la rai­son » (III, i, 834), dé­clare-t-il, s’ins­pi­rant ma­ni­fes­te­ment du Dis­cours

de la ser­vi­tude vo­lon­taire de son ami La Boé­tie. La rai­son qu’il sert, il la dit « simple » , à sa­voir pure d’em­por­te­ment in­con­si­dé­ré, ou en­core « pu­blique » ; il se pro­clame « né et voué » à son obéis­sance (III, xi, 1079).

Pour mieux se faire com­prendre, il ex­plique qu’il porte au roi « une af­fec­tion sim­ple­ment lé­gi­time et ci­vile : ni émue ni dé­mue [dé­tour­née] par in­té­rêt pri­vé » , dis­tincte par consé­quent de la fi­dé­li­té à un pa­tron, s’adres­sant à l’in­té­rêt gé­né­ral et non à la per­sonne in­di­vi­duelle du sou­ve­rain (III, i, 831). Son at­ti­tude vise donc à rendre vi­sible, au-de­là des pas­sions par­ti­sanes, l’al­lé­geance à une réa­li­té su­pé­rieure sus­cep­tible d’être re­con­nue et par­ta­gée par tous. Ce qu’il es­saie d’ex­pri­mer ain­si, c’est la trans­cen­dance de l’état, une no­tion qui com­men­çait tout juste à s’ébau­cher dans son es­prit et dans ce­lui de ses contem­po­rains sans qu’ils trouvent en­core le vo­ca­bu­laire ap­pro­prié pour la ca­rac­té­ri­ser.

Manque de sou­mis­sion

Mon­taigne ne mé­con­nais­sait pas la dif­fi­cul­té de faire triom­pher ses concep­tions. Quand il jette un re­gard ré­tros­pec­tif sur son ac­tion, il ad­met son échec. Ses conseils n’ont pas été sui­vis ; il ne peut ci­ter une « en­tre­prise pu­blique ni pri­vée que [son] avis ait re­dres­sée et ra­me­née » (III, ii, 855-856). Il convient que son pa­ri était im­pos­sible à te­nir ; les princes « n’ac­ceptent pas les hommes à moi­tié et mé­prisent les ser­vices li­mi­tés et condi­tion­nés » (III, i, 834). De sur­croît, il confesse qu’il a peu de dis­po­si­tions pour sub­sis­ter dans la so­cié­té des grands. Ils at­tendent de leur en­tou­rage un lan­gage di­ver­tis­sant et flat­teur ; or il ne pos­sède pas ce genre de ta­lent. « Je ne sais par­ler qu’en bon es­cient. Et suis du tout dé­nué de cette fa­ci­li­té […] d’en­tre­te­nir les pre­miers ve­nus, et te­nir en ha­leine toute une troupe, ou amu­ser sans se las­ser, l’oreille d’un prince, de toute sorte de pro­pos […]. Les princes n’aiment guère les dis­cours fermes, ni moi à faire des contes » (II, xvii, 675).

Son par­ler est « sec, rond et cru » , ce qui lui donne l’ap­pa­rence d’être dé­dai­gneux. Son manque de sou­mis­sion lui a va­lu des dé­con­ve­nues : « Un am­bi­tieux s’en fût pen­du » (III, xii, 1091). Il ma­ni­feste trop sa mé­con­nais­sance des usages de la Cour ; il s’échauffe, avouet-il, en s’adres­sant aux princes, leur pré­sen­tant la « même li­cence de langue et de conte­nance » que celle qu’il adopte en sa mai­son, si bien que ses in­ter­lo­cu­teurs doivent le prier de mo­dé­rer sa voix quand il les en­tre­tient « d’af­faires de poids » (II, xvii, 687 ; III, xiii, 1135). Il lui ar­rive de se trom­per sur les titres : « Ayant eu en la bouche Sire ou Al­tesse trois jours de suite, huit jours après ils m’échappent pour Ex­cel­lence ou pour Sei­gneu­rie » (III, v, 919).

Cette in­adap­ta­tion aux ser­vi­tudes cu­riales, lu­ci­de­ment as­su­mée, pou­vait prê­ter à raille­rie chez les gen­tils­hommes d’épée, dont beau­coup am­bi­tion­naient de conqué­rir les bonnes grâces du roi ou d’un grand. Mon­taigne, qui se voyait comme l’un d’entre eux, le pres­sen­tait. Il s’est ef­for­cé de leur dé­mon­trer que son at­ti­tude ne re­pré­sen­tait pas une tra­hi­son des va­leurs no­bi­liaires mais au contraire une ma­nière de les vivre avec plus de li­ber­té ; une par­tie des Es­sais est des­ti­née à les en convaincre. A tout fils de bonne fa­mille, il sou­haite un pré­cep­teur qui lui en­seigne « à être très loyal ser­vi­teur de son prince, et très af­fec­tion­né, et très cou­ra­geux : mais il lui re­froi­di­ra l’en­vie de s’y at­ta­cher au­tre­ment que par un de­voir pu­blic » (I, xxv,160). n

Il confesse qu’il a peu de dis­po­si­tions pour sub­sis­ter dans la so­cié­té des grands qui at­tendent de leur en­tou­rage un lan­gage di­ver­tis­sant et flat­teur

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