La longue ré­vo­lu­tion de Fi­del Cas­tro

Com­ment Fi­del Cas­tro ar­rive-t-il au pou­voir en 1959 ? Et com­ment a-t-il pu te­nir si long­temps ? C’est en re­mon­tant aux luttes du xixe siècle et en ser­rant au plus près les ac­teurs et les évé­ne­ments qu’on peut sai­sir la na­ture du cas­trisme.

L'Histoire - - Dossier - Par Vincent Bloch

Apar­tir de 1959, les di­ri­geants au pou­voir à Cu­ba ont ré­duit toute la trame his­to­rique de l’île à une lutte pour l’éga­li­té et la jus­tice so­ciale. Frus­trée par le pou­voir co­lo­nial es­pa­gnol puis l’im­pé­ria­lisme amé­ri­cain, l’as­pi­ra­tion cu­baine à la ré­vo­lu­tion au­rait fi­ni par « triom­pher » grâce à la gué­rilla du Mou­ve­ment du 26 juillet, me­née par Fi­del Cas­tro. Les his­to­riens, eux, se sont em­ployés à dé­crire la fa­çon dont, étape par étape, le lí­der máxi­mo et son clan rap­pro­ché ont conquis tout le pou­voir entre 1959 et 1962.

Dans ce ré­cit, tout com­mence en 1956-1958 avec l’as­cen­sion de Cas­tro au sein des mou­ve­ments d’op­po­si­tion à la « ty­ran­nie » de Ba­tis­ta. Le « vi­rage com­mu­niste » de 1961 re­lè­ve­rait pour les uns d’un com­plot our­di de longue date par Fi­del Cas­tro et son en­tou­rage, et pour les autres du contexte de guerre froide, qui face à l’hos­ti­li­té des États-unis ne lais­sait que l’op­tion d’une al­liance avec Mos­cou. Il est néan­moins im­pos­sible de rendre compte du pro­ces­sus ré­vo­lu­tion­naire à Cu­ba en se li­mi­tant à une ana­lyse des in­ten­tions prê­tées aux ac­teurs. L’ima­gi­naire politique qui a por­té Fi­del Cas­tro au pou­voir est an­cré dans les temps longs de l’his­toire de Cu­ba, et les modes de sou­tien dont il a joui par la suite pro­longent les ré­per­toires de l’ac­tion col­lec­tive au­tant qu’ils té­moignent de la re­struc­tu­ra­tion du sys­tème entre 1959 et 1961.

In­dé­pen­dance et frus­tra­tions

Dès le xviiie siècle, la peur de la ré­vo­lu­tion et du désordre cris­tal­li­sa au­tour de la han­tise de l’éga­li­sa­tion des condi­tions et d’une prise du pou­voir par la « ma­jo­ri­té dé­mo­gra­phique », c’est-à-dire les es­claves et Noirs libres, à l’image de ce qui s’était pas­sé à Saint-do­mingue en 1804. Tout au long de la pre­mière guerre d’in­dé­pen­dance (18681878), les in­sur­gés conti­nuèrent d’hé­si­ter entre la sé­pa­ra­tion, le main­tien dans le gi­ron de l’es­pagne ou le rat­ta­che­ment aux États-unis.

Le noyau sé­pa­ra­tiste for­mé avant la se­conde guerre d’in­dé­pen­dance (1895-1898) au­tour de l’avo­cat et homme de lettres Jo­sé Martí ap­pe­lait à une in­té­gra­tion à la fu­ture ré­pu­blique des classes su­bal­ternes et des Noirs. Mais Martí mou­rut dès le dé­but des com­bats et, trois ans plus tard, les di­ri­geants in­dé­pen­dan­tistes sou­hai­tèrent l’in­ter­ven­tion amé­ri­caine à la fois pour sau­ve­gar­der les ri­chesses du pays et pour ga­ran­tir l’ordre né­ces­saire à l’ins­tau­ra­tion d’une ré­pu­blique.

L’in­ter­ven­tion des États-unis en 1898 pré­ci­pi­ta la dé­faite de l’es­pagne, et ne prit fin qu’en 1902. Mal­gré l’in­dé­pen­dance, ac­tée le 20 mai, les Cu­bains se sen­tirent dé­pos­sé­dés de leur des­tin par l’im­po­si­tion de l’amen­de­ment Platt, qui main­te­nait l’in­tru­sion im­pé­ria­liste des États-unis (cf. Phi­lip S. Go­lub, p. 48). « Cu­ba, sous la ré­pu­blique, res­semble comme une soeur ju­melle à Cu­ba sous la co­lo­nie » : c’est ain­si, lors de son dis­cours inau­gu­ral à l’aca­dé­mie na­tio­nale des arts et des lettres en 1915, que l’écri­vain En­rique Jo­sé Va­ro­na ré­su­mait le sen­ti­ment gé­né­ral.

Jus­qu’à l’abro­ga­tion de l’amen­de­ment Platt en 1934, l’in­gé­rence mi­li­taire des États-unis fut néan­moins uti­li­sée par les hommes po­li­tiques cu­bains comme un re­cours sup­plé­men­taire dans la ges­tion in­terne de leurs luttes de pou­voir. Le « plat­tisme » don­na un se­cond souffle aux « prises de ma­quis », qui s’étaient consti­tuées pen­dant les guerres d’in­dé­pen­dance en vé­ri­tables ré­per­toires de l’ac­tion col­lec­tive. Ain­si, les vé­té­rans de l’ar­mée de li­bé­ra­tion, mis à l’écart après l’in­dé­pen­dance, re­joi­gnirent en août 1906 l’in­sur­rec­tion em­me­née par le gé­né­ral (li­bé­ral) Jo­sé Mi­guel Gó­mez contre le pré­sident (conser­va­teur) Tomás Es­tra­da Pal­ma, ré­élu à son poste en 1905. Mais les deux par­tis consi­dé­rant qu’ils avaient da­van­tage à ga­gner en de­man­dant l’in­ter­ven­tion des États-unis qu’en né­go­ciant entre eux, l’ar­mée amé­ri­caine oc­cu­pa à nou­veau l’île jus­qu’en 1909.

La pre­mière car­rière de Ba­tis­ta

Les an­nées 1920-1930 virent l’ap­pa­ri­tion des in­tel­lec­tuels « ra­di­caux ». Ils ré­ac­ti­vèrent le mythe d’un « des­tin cu­bain », ex­hu­mant les théo­ries de Jo­sé Martí sur la ré­vo­lu­tion, vue comme l’is­sue in­évi­table d’un pro­ces­sus long ali­men­té par la frus­tra­tion des idéaux na­tio­naux.

Pour tous les ac­teurs po­li­tiques, de­puis la gauche mar­xiste jus­qu’à la droite na­tio­na­liste, la lutte contre le pré­sident Ge­rar­do Ma­cha­do, contraint au dé­part le 12 août 1933 après huit ans de règne, re­pre­nait le fil de cette ré­vo­lu­tion in­ter­rom­pue en 1902. De nom­breux groupes se li­vrant à des ac­tions ar­mées ins­pi­rées des mou­ve­ments en vogue dans le reste du monde avaient sur­gi de­puis tous les ho­ri­zons. A l’is­sue du coup d’état du 4 sep­tembre 1933, par le­quel les of­fi­ciers de rang in­fé­rieur prirent le pou­voir, l’ar­mée de­vint l’ins­ti­tu­tion la plus or­ga­ni­sée du ré­gime politique. Sous la hou­lette du sergent Ful­gen­cio Ba­tis­ta, elle lais­sa le champ libre au gou­ver­ne­ment dit par la suite « des cent jours ». Di­ri­gé par le doyen de la fa­cul­té de mé­de­cine de l’uni­ver­si­té de La Ha­vane, Ramón Grau San Martín (is­su du di­rec­toire des étu­diants de l’uni­ver­si­té, DEU), et par An­to­nio Gui­te­ras, du mou­ve­ment « ra­di­cal » Jo­ven Cu­ba, ce gou­ver­ne­ment in­tro­dui­sit un en­semble de ré­formes : baisse des ta­rifs du gaz et de l’élec­tri­ci­té, jour­née de huit heures, sa­laire mi­ni­mum, baisse des loyers, vote des femmes et au­to­no­mie uni­ver­si­taire.

Ba­tis­ta, pro­mu co­lo­nel et chef de l’ar­mée par le gou­ver­ne­ment « ré­vo­lu­tion­naire », au­quel il avait ap­por­té son sou­tien, de­vint l’homme fort du ré­gime. En 1936, nom­mé gé­né­ral, il créa plus de 700 écoles ru­rales afin d’al­pha­bé­ti­ser les en­fants de pay­sans, les ou­vriers, les po­li­ciers et les sol­dats, de leur ap­prendre les règles élé­men­taires d’hy­giène, ou en­core de dif­fu­ser les tech­niques agri­coles mo­dernes.

La Cons­ti­tu­tion pro­gres­siste de 1940 per­mit de for­ma­li­ser la ré­or­ga­ni­sa­tion du sys­tème, en in­té­grant au pro­ces­sus élec­to­ral le « Par­ti au­then­tique » de Grau et l’union ré­vo­lu­tion­naire com­mu­niste, qui de­vint en 1944 le Par­ti so­cia­liste po­pu­laire (PSP). A une ex­tré­mi­té, l’ar­mée était de­ve­nue le pi­lier du ré­gime, et l’état dis­po­sait des ins­tru­ments lui per­met­tant de cha­peau­ter la « dé­mo­cra­tie or­ga­nique ». A l’autre ex­tré­mi­té, les prin­ci­paux concur­rents pour le pou­voir ar­ti­cu­laient tant bien que mal sous leur égide res­pec­tive des groupes d’ac­tion dont les dé­mons­tra­tions de force ré­pon­daient à des mo­tifs de plus en plus désor­don­nés. Les cibles de la sur­en­chère ré­vo­lu­tion­naire al­ter­naient : tan­tôt les « traîtres » dans le cadre de rè­gle­ments de comptes entre ré­vo­lu­tion­naires, tan­tôt les « oli­garques » en vue de mettre à bas l’ordre éta­bli.

En 1944, lorsque Grau fut élu pré­sident de la Ré­pu­blique, il exis­tait au moins une di­zaine de groupes d’ac­tion, par­mi les­quels l’union in­sur­rec­tion­nelle ré­vo­lu­tion­naire (UIR), à la­quelle ap­par­te­nait Fi­del Cas­tro Ruz de­puis son en­trée à la fa­cul­té de droit de l’uni­ver­si­té de La Ha­vane en oc­tobre 1945.

Dans ce contexte, les dis­cours in­cen­diaires d’ed­dy Chibás fai­saient mouche. Mi­li­tant du DEU à la fin des an­nées 1920, pour­fen­deur de Ba­tis­ta, des com­mu­nistes et de Wall Street, il créa en 1947 le Par­ti or­tho­doxe, et fi­nit quatre ans plus tard par se sui­ci­der en di­rect au cours d’une émis­sion de ra­dio. C’est lui qui a in­tro­duit l’idéo­lo­gie dans le dis­cours politique cu­bain, au sens où il re­cher­chait une ex­pli­ca­tion lo­gique du mou­ve­ment du réel, pour oeu­vrer à une trans­for­ma­tion vo­lon­ta­riste de la so­cié­té. Le sym­bole de son par­ti (le ba­lai), son slo­gan (« ver­gogne contre ar­gent »), et la fi­gure cen­trale du peuple convain­quirent des membres des groupes d’ac­tion, par­mi les­quels Fi­del Cas­tro, de se pré­sen­ter aux élec­tions lé­gis­la­tives de 1952 sous la ban­nière du Par­ti or­tho­doxe.

Gé­né­ra­tion du cen­te­naire

Mais le 10 mars 1952, Ba­tis­ta, don­né per­dant dans les son­dages de l’élec­tion pré­si­den­tielle pré­vue pour le 1er juin, re­pre­nait le contrôle du sys­tème par un coup d’état. L’in­ter­dic­tion du Par­ti so­cia­liste po­pu­laire en oc­tobre 1953 té­moi­gnait à la fois de la pé­né­tra­tion du mac­car­thysme dans l’île et de l’an­ti­com­mu­nisme des classes moyennes et des classes pos­sé­dantes, pour les­quelles l’en­trée dans la so­cié­té de consom­ma­tion était la marque du pro­grès.

Le 10 mars 1952, Ba­tis­ta, don­né per­dant dans les son­dages de l’élec­tion pré­si­den­tielle pré­vue pour le 1er juin, re­pre­nait le contrôle du sys­tème par un coup d’état

Les op­po­sants à Ba­tis­ta étaient di­vi­sés. Per­pé­tuant la geste des groupes d’ac­tion, le pro­fes­seur Ra­fael García Bár­ce­na re­çut le sou­tien d’of­fi­ciers sé­di­tieux et re­cru­ta dans les mi­lieux étu­diants pour for­mer des mi­lices, en vue de prendre d’as­saut le cam­pe­ment mi­li­taire de Co­lum­bia à La Ha­vane, le 5 avril 1953, un di­manche de Pâques. Ar­rê­té avant d’avoir pu mettre son plan à exé­cu­tion, il fut condam­né à deux ans de pri­son. Le suc­cès de son mou­ve­ment à l’uni­ver­si­té de La Ha­vane était tou­te­fois ré­vé­la­teur à plusieurs égards des moeurs po­li­tiques ani­mant les étu­diants qui se bap­ti­sèrent par la suite « Gé­né­ra­tion du ­cen­te­naire [de la nais­sance de Martí] ».

C’est à la lu­mière de leurs am­bi­va­lences qu’il faut com­prendre les ini­tia­tives ar­mées de ces nou­veaux ac­teurs po­li­tiques. Is­sus des groupes d’ac­tion, ces étu­diants se voyaient comme les bras ar­més d’une per­son­na­li­té ou d’une or­ga­ni­sa­tion politique. Mais la thèse in­sur­rec­tion­nelle ra­vi­vait aus­si la flamme de la ré­vo­lu­tion de 1933 et ajou­tait une di­men­sion idéa­liste. En té­moigne l’at­taque si­mul­ta­née le 26 juillet 1953 de plusieurs bâ­ti­ments stra­té­giques à Baya­mo et à San­tia­go de Cu­ba, la grande ville de l’est de l’île. L’ob­jec­tif prin­ci­pal, sous le com­man­de­ment de Fi­del Cas­tro, fut l’at­taque ra­tée de la ca­serne Mon­ca­da. La rhé­to­rique du sa­cri­fice s’ins­cri­vait si­mul­ta­né­ment dans une lo­gique de dé­mons­tra­tion de force pour se faire une place au sein de l’op­po­si­tion à Ba­tis­ta. Les as­saillants morts au com­bat ne re­cher­chaient vrai­sem­bla­ble­ment pas l’im­mo­la­tion : ils furent vic­times de leur im­pré­pa­ra­tion et de la cruau­té des sol­dats.

Ar­rê­té à la suite de cette at­taque man­quée, puis dé­te­nu au pé­ni­ten­cier de l’île des Pins (re­bap­ti­sée « île de la Jeu­nesse » en 1978), avant de bé­né­fi­cier d’une am­nis­tie en mai 1955, Fi­del Cas­tro os­cille dans ses lettres écrites en cap­ti­vi­té entre la phra­séo­lo­gie chi­bas­siste et la dis­po­si­tion à nouer des al­liances avec d’autres forces de l’op­po­si­tion. Il fon­da alors le Mou­ve­ment du 26 juillet, dit M-26, en ré­fé­rence à l’opé­ra­tion de la ca­serne Mon­ca­da, de­ve­nue l’ori­gine de son épo­pée ré­vo­lu­tion­naire.

Dans le Ma­ni­fies­to Nu­me­ro 1 del 26 de Ju­lio, adres­sé « au peuple de Cu­ba » et dif­fu­sé en août 1955, il an­non­çait, « après la vic­toire » , un pro­gramme guère éloi­gné des ré­formes pro­mises par les gou­ver­ne­ments suc­ces­sifs de­puis la deuxième moi­tié des an­nées 1930 : re­dis­tri­bu­tion des terres et des biens, in­dus­tria­li­sa­tion, na­tio­na­li­sa­tions, baisse des loyers, grands tra­vaux, ra­tio­na­li­sa­tion de l’ad­mi­nis­tra­tion, as­sai­nis­se­ment des fi­nances pu­bliques, ré­forme de l’en­sei­gne­ment, éga­li­té entre les sexes et entre les « races », créa­tion d’une as­su­rance chô­mage.

A sa sor­tie de pri­son, il quit­ta Cu­ba pour le Mexique, où il fit la ren­contre d’er­nes­to Gue­va­ra et en­tre­prit de réunir des fonds et des hommes en vue de re­prendre la lutte contre Ba­tis­ta. En dé­cembre 1956, 80 com­bat­tants dé­bar­quèrent au sud-est de Cu­ba à bord du yacht Gran­ma. Ceux qui sur­vé­curent s’im­plan­tèrent dans la Sier­ra Maes­tra. Il s’agis­sait avant tout pour Cas­tro de don­ner une vi­si­bi­li­té à « sa » gué­rilla, sur­tout que les 50 000 pre­ca­ris­tas, squat­teurs et autres in­di­gents qui peu­plaient la zone furent fa­ci­le­ment as­si­mi­lés à son ré­seau.

Au sein de la Gé­né­ra­tion du cen­te­naire, le M-26 n’était pas en si­tua­tion de mo­no­pole : les lea­ders étu­diants fon­dèrent en dé­cembre 1956 sous la di­rec­tion de Jo­sé An­to­nio Eche­verría le Di­rec­toire ré­vo­lu­tion­naire (DRE). En juillet 1958 pour­tant, après des mois de gué­rilla, Fi­del Cas­tro fai­sait ré­di­ger un texte qui pla­çait toutes les or­ga­ni­sa­tions d’op­po­si­tion sous l’égide du M-26, ce qui de­vint le « pacte de Ca­ra­cas ». Dans l’in­ter­valle, l’hé­gé­mo­nie du M-26 avait été ren­due pos­sible par l’échec à La Ha­vane en avril 1958 de la grève gé­né­rale or­ga­ni­sée par les sec­teurs ur­bains du Mou­ve­ment, et par les suc­cès mi­li­taires de la gué­rilla. Le pou­voir de Ba­tis­ta, af­fai­bli par les actes de sa­bo­tage, dis­cré­di­té par le cycle des at­ten­tats (contre la po­lice) et des re­pré­sailles (contre les membres du M-26 et du DRE) ne te­nait plus qu’à un fil. Au mo­ment où Ba­tis­ta prit la fuite le 31 dé­cembre 1958, après la prise de San­ta Cla­ra par les hommes de Fi­del Cas­tro, la lutte ar­mée s’était im­po­sée aux yeux de tous comme le moyen pri­vi­lé­gié de pré­tendre aux pre­miers rôles.

Cu­ba était en­trée par ailleurs dans une pé­riode de dé­clin éco­no­mique dont les ef­fets com­men­çaient à se faire sen­tir. Ba­tis­ta avait ain­si per­du à par­tir de l’été 1958 le sou­tien éco­no­mique des classes pos­sé­dantes et des États-unis, l’ap­pui mo­ral de l’église et la loyau­té de l’ar­mée, cor­rom­pue et frag­men­tée. Cette der­nière était la clef de voûte du sys­tème et sa dés­in­té­gra­tion pré­ci­pi­ta l’ef­fon­dre­ment de l’état.

Dans cette si­tua­tion de va­cance du pou­voir, un groupe d’of­fi­ciers ten­ta en vain de ré­cu­pé­rer le pou­voir par un coup d’état, pen­dant que des hommes en armes, ar­bo­rant des bras­sards du M-26 ou se ré­cla­mant du DRE ou des syn­di­cats clan­des­tins, in­ves­tirent les rues, ar­rê­tant po­li­ciers, mi­li­taires et « col­la­bo­ra­teurs » de Ba­tis­ta. Dans la nuit du 1er au 2 jan­vier, Fi­del Cas­tro ac­cep­ta la ca­pi­tu­la­tion des of­fi­ciers à San­tia­go. Pen­dant ce temps, dans la ca­pi­tale, des hommes du DRE s’em­pa­rèrent du pa­lais pré­si­den­tiel, tan­dis qu’er­nes­to Gue­va­ra et ses hommes prirent pa­ci­fi­que­ment la relève du co­lo­nel Va­re­la à la for­te­resse de la Ca­baña, et Ca­mi­lo Cien­fue­gos (le plus ai­mé des bar­bu­dos) celle de Bar­quín au Cam­pa­men­to Co­lum­bia.

Pre­mières me­sures

Nom­mé com­man­dant en chef de l’ar­mée, en ver­tu du pro­cès-ver­bal de cons­ti­tu­tion du gou­ver­ne­ment ré­vo­lu­tion­naire du 3 jan­vier 1959, Fi­del Cas­tro, à tra­vers les nou­velles lois et les nou­veaux or­ga­nismes, s’at­te­la à pour­suivre le pro­ces­sus de concen­tra­tion du pou­voir d’état en­ta­mé sous Ma­cha­do (1925-1933) et mis en oeuvre sous « le pre­mier » Ba­tis­ta puis par les gou­ver­ne­ments « au­then­tiques ». La prise en charge par l’état du

bon fonc­tion­ne­ment de l’économie re­le­vait de plusieurs types de ra­tio­na­li­té. Avec la créa­tion du mi­nis­tère des Biens mal ac­quis, elle vi­sait la ré­pa­ra­tion du pré­ju­dice su­bi par les contri­buables. Avec la loi du 26 jan­vier 1959, qui sus­pen­dait l’ex­pul­sion des lo­ca­taires in­sol­vables, elle ins­ti­tuait un de­voir de pro­tec­tion en­vers les ci­toyens les plus dé­mu­nis. La baisse du prix des mé­di­ca­ments, dé­cré­tée le 20 mars, tout comme la baisse de 25 à 35 % du prix des ma­nuels sco­laires vi­saient à don­ner plus fa­ci­le­ment ac­cès à la san­té et à l’édu­ca­tion à ces mêmes ci­toyens. Au même mo­ment, la mise hors la loi des pra­tiques de sé­gré­ga­tion dans les lieux pu­blics (plages, clubs de loi­sirs) ve­nait ré­pondre à une de­mande d’éga­li­té.

Le « nou­vel État » vou­lait aus­si mettre fin au « gâ­chis ». La sai­sie de la Cu­ban Te­le­phone Com­pa­ny et des com­pa­gnies de trans­port rou­tier de pas­sa­gers avait été jus­ti­fiée par l’in­ca­pa­ci­té des en­tre­prises pri­vées d’as­su­rer la bonne ges­tion des biens d’in­té­rêt pu­blic. Entre fé­vrier et juillet, la baisse des loyers de 30 à 50 % et des ta­rifs d’élec­tri­ci­té en­ten­dait re­lan­cer la consom­ma­tion. Les or­ga­nismes d’état nou­vel­le­ment créés, comme l’ins­ti­tut na­tio­nal de l’épargne et du lo­ge­ment (Inav) ou l’ins­ti­tut na­tio­nal de ré­forme agraire (In­ra), avaient pour vo­ca­tion de mo­der­ni­ser l’économie, en contrô­lant la re­dis­tri­bu­tion, la pro­duc­tion et l’ac­qui­si­tion de biens, de ma­nière à réa­li­ser ra­pi­de­ment le « dé­ve­lop­pe­ment » de l’île. Le 3 fé­vrier 1959 à Guantá­na­mo, Fi­del Cas­tro était re­ve­nu prin­ci­pa­le­ment sur la ré­forme agraire, qui de­vait être « la pre­mière me­sure ré­vo­lu­tion­naire », dont dé­pen­draient toutes les autres.

En se ren­dant dé­but jan­vier 1959 de San­tia­go à La Ha­vane, Fi­del Cas­tro s’ex­pri­ma plusieurs fois par jour de­vant « le peuple ras­sem­blé » sur son pas­sage. Ces pre­miers dis­cours, dont la « marche vers l’ouest » fut le cadre sym­bo­lique, montrent ce­pen­dant que la con­fi­gu­ra­tion na­tio­nale-­po­pu­liste dans la­quelle le lí­der máxi­mo ins­cri­vait son ac­tion était dé­jà contrainte par une idéo­lo­gie d’une autre na­ture. Jour après jour, il ex­pli­quait en ef­fet que « le peuple », en em­pê­chant le « coup d’état » pro­je­té par les mi­li­taires au len­de­main de la fuite de Ba­tis­ta, s’était em­pa­ré di­rec­te­ment du pou­voir. « Le peuple » exer­çait do­ré­na­vant le

pou­voir sans mé­dia­tion, et sa vo­lon­té, une fois ex­pri­mée au­près du lí­der, de­vait être tra­duite im­mé­dia­te­ment sous forme de loi ou de dé­ci­sion. Qui­conque s’op­po­sait aux nou­velles lois ou vou­lait faire ca­va­lier seul concou­rait à la dés­union du peuple et ré­vé­lait ses in­ten­tions contre­ré­vo­lu­tion­naires, au mo­ment où les « sbires » qui avaient échap­pé à la jus­tice com­plo­taient dé­jà de­puis l’étran­ger. Ces « sbires » et ces « mou­chards », avec à leur tête le ty­ran en fuite, étaient peut-être les res­pon­sables di­rects des sept an­nées de dic­ta­ture dont le peuple avait été la vic­time, mais la cor­rup­tion, la per­ver­sion du pro­ces­sus élec­to­ral et le désordre leur avaient ou­vert la route. La chaîne de culpa­bi­li­té re­mon­tait au moins à la fin de la se­conde guerre d’in­dé­pen­dance.

L’en­gre­nage de l’échec ain­si mis en évi­dence de­ve­nait le re­pous­soir à par­tir du­quel les voies de la lutte de­vaient être tra­cées dans l’ave­nir. La « jus­tice », re­layée par le prin­cipe de la consul­ta­tion po­pu­laire, en était la pierre an­gu­laire. Dès le 3 jan­vier 1959, le Conseil des mi­nistres ra­vit au Con­grès le pou­voir de lé­gi­fé­rer. Et dès lors qu’il de­vait me­ner à bien un pro­ces­sus de « ré­vo­lu­tion » et de « li­bé­ra­tion », son pou­voir de dé­ci­sion était li­bé­ré des contraintes ju­ri­diques im­po­sées par la Cons­ti­tu­tion de 1940.

Le Conseil des mi­nistres se pla­ça ain­si dans la conti­nui­té ju­ri­dique de la lutte qui vé­hi­cu­lait les idéaux de 1868. Car, à l’in­té­rieur des ter­ri­toires sous contrôle de la gué­rilla, l’ar­mée re­belle

avait lé­gi­fé­ré dès le 21 fé­vrier 1958, en pro­mul­guant trois rè­gle­ments, le « nu­mé­ro 1 » sur le « ré­gime pé­nal », le « nu­mé­ro 2 » sur le « ré­gime ci­vil » et le « nu­mé­ro 3 » sur le « ré­gime d’ap­pro­vi­sion­ne­ment de la po­pu­la­tion ».

Le pre­mier rè­gle­ment re­met­tait en vi­gueur la loi pé­nale de la Ré­pu­blique en armes du 28 juillet 1896, et sti­pu­lait que « la jus­tice [re­le­vait] de la ju­ri­dic­tion de guerre de l’ar­mée ré­vo­lu­tion­naire26-Juillet ». L’ar­ticle 5 pré­ci­sait que « chaque com­man­dant consti­tue­ra […] son Conseil de guerre or­di­naire res­pec­tif ». Tan­dis que l’ar­ticle 12 énu­mé­rait les dé­lits « qui se­ront pu­nis de la peine de mort »: « as­sas­si­nat, tra­hi­son, es­pion­nage et viol » , l’ar­ticle 13 éta­blis­sait les dé­lits pas­sibles de la peine de mort : « ho­mi­cide, at­taque à main ar­mée, vol, van­da­lisme, ban­di­tisme, dé­ser­tion, confi­dences, déso­béis­sance grave » .

Dans ses Sou­ve­nirs de la guerre ré­vo­lu­tion­naire, pu­bliés en 1961 à Cu­ba, Er­nes­to Gue­va­ra dé­crit l’ad­mi­nis­tra­tion de la jus­tice dans les ter­ri­toires de l’est de l’île sous contrôle de la gué­rilla. Son ré­cit té­moigne avec élo­quence de trois dé­pla­ce­ments idéo­lo­giques. Pre­miè­re­ment, au sein d’un État de droit, un in­di­vi­du condam­né au nom de la loi consent à son châ­ti­ment, certes sans avoir le choix, mais n’est pas te­nu pour au­tant de l’ap­prou­ver. Dans la concep­tion gué­va­rienne, com­pa­gnons d’armes ou es­pions, hommes de grande va­leur ou ca­nailles étaient te­nus, dans l’idéal, d’ap­prou­ver leur propre mort : leur châ­ti­ment en fai­sait les agents de la né­ces­si­té his­to­rique. S’y ajou­tait, deuxiè­me­ment, la lo­gique de la guerre qui per­met­tait à tout ins­tant de re­qua­li­fier les crimes. En­fin, la ré­vo­lu­tion de­vait se pré­mu­nir des nui­sances po­ten­tielles dont elle pou­vait être vic­time, et de­vait se faire tou­jours plus « pure ».

Le pre­mier gou­ver­ne­ment ré­vo­lu­tion­naire com­pre­nait une ma­jo­ri­té de per­son­na­li­tés dont l’autorité mo­rale pe­sait da­van­tage que leur en­ga­ge­ment politique au cô­té de la ré­vo­lu­tion. Le pré­sident Ma­nuel Ur­ru­tia, ma­gis­trat, le Pre­mier mi­nistre Jo­sé Miró Car­do­na, avo­cat et pro­fes­seur à l’uni­ver­si­té, le pré­sident de la Banque na­tio­nale Fe­lipe Pa­zos, éco­no­miste de ré­pu­ta­tion in­ter­na­tio­nale, at­tes­taient par leur pré­sence l’an­crage consen­suel du nou­veau gou­ver­ne­ment. Pa­ral­lè­le­ment, Fi­del Cas­tro se char­gea de ré­or­ga­ni­ser l’ar­mée, et pro­mit le châ­ti­ment aux cri­mi­nels de guerre. Son frère Raúl et Er­nes­to Gue­va­ra prirent res­pec­ti­ve­ment le com­man­de­ment de l’ar­mée à San­tia­go de Cu­ba et la di­rec­tion de la for­te­resse mi­li­taire de la Ca­baña à La Ha­vane.

En pla­çant à des postes in­ter­mé­diaires stra­té­giques des of­fi­ciers ani­més de­puis l’époque de la gué­rilla par leur loyau­té in­dé­fec­tible en­vers les frères Cas­tro, ceux-ci trans­for­mèrent l’ar­mée, alors en phase de ré­or­ga­ni­sa­tion, en une cour­roie de trans­mis­sion des ordres du ­lí­der. L’écha­fau­dage se so­li­di­fia avec la créa­tion de l’ins­ti­tut na­tio­nal de la ré­forme agraire dont Fi­del Cas­tro prit la pré­si­dence. L’ar­mée

Ho­mi­cide, at­taque à main ar­mée, vol, van­da­lisme, ban­di­tisme, dé­ser­tion, confi­dences, déso­béis­sance grave, sont pas­sibles de la peine de mort

exé­cu­tait les dé­ci­sions de l’in­ra, di­ri­geant par­fois les ex­ploi­ta­tions agri­coles trans­for­mées en co­opé­ra­tives, tan­dis que des dé­par­te­ments furent créés au sein de l’ins­ti­tu­tion et per­mirent au groupe rap­pro­ché de Fi­del Cas­tro d’ac­croître ses pou­voirs en em­pié­tant sur les pré­ro­ga­tives du gou­ver­ne­ment.

Au sein de ce der­nier, les frères Cas­tro pro­fi­tèrent des dé­fec­tions suc­ces­sives pour faire la part belle à leur clan. Dès le 16 fé­vrier 1959, après la dé­mis­sion de Car­do­na, Fi­del Cas­tro lui­même fut nom­mé Pre­mier mi­nistre : il de­vint plus que ja­mais la char­nière politique sans la­quelle la lé­gi­ti­mi­té des dé­ci­sions gou­ver­ne­men­tales fai­sait dé­faut. Au mi­lieu du mois de juillet 1959, il ob­tint le dé­part d’ur­ru­tia, rem­pla­cé à la pré­si­dence par Os­val­do Dor­ticós, que les Cu­bains sur­nom­mèrent bientôt « Cuillère », car « il ne coupe pas, et ne pique pas ». Le 16 oc­tobre 1959, Raúl Cas­tro, à son tour, prit la tête du mi­nis­tère des Forces ar­mées, et Er­nes­to Gue­va­ra rem­pla­ça, le 26 no­vembre, Fe­lipe Pa­zos à la di­rec­tion de la Banque na­tio­nale, tout en conser­vant ses res­pon­sa­bi­li­tés à l’industrie.

Cette conquête stra­té­gique et dis­ci­pli­née des es­paces du pou­voir per­mit en re­tour de fondre le sys­tème d’« as­sai­nis­se­ment ré­vo­lu­tion­naire » dans la vio­lence lé­gi­time de l’état. Dé­but fé­vrier 1959, une nou­velle loi fon­da­men­tale avait été édic­tée et un dé­cret confé­rait au Pre­mier mi­nistre la di­rec­tion politique du gou­ver­ne­ment. Dor­ticós fit sus­pendre l’ha­beas cor­pus et in­ter­dire les pro­cé­dures d’ap­pel pour les au­teurs de « crimes contre-ré­vo­lu­tion­naires ».

Les com­mu­nistes, qui avaient joué un rôle mi­neur dans la lutte contre Ba­tis­ta, four­nirent aux fi­dé­listes des com­pé­tences en ma­tière d’or­ga­ni­sa­tion et d’en­ca­dre­ment. Dès le dé­but de l’an­née 1959, ils de­vinrent de la sorte la cible de tous les mé­con­tents : tous se rap­pe­laient les ac­cords qu’ils avaient ja­dis pas­sés avec Ma­cha­do, puis Ba­tis­ta. Fi­del Cas­tro, à par­tir du prin­temps 1960, sut pré­sen­ter cet an­ti­com­mu­nisme de ses op­po­sants comme une pos­ture dé­voi­lant leur ap­par­te­nance au camp de la ré­ac­tion.

Au sein des en­tre­prises et des syn­di­cats, les mi­li­tants com­mu­nistes re­pré­sen­taient pour­tant des maillons in­ter­mé­diaires sur les­quels il s’ap­puyait vo­lon­tiers. Dès 1958, le ca­pi­taine Ra­mi­ro Val­dés, homme de confiance de Fi­del Cas­tro et ad­joint de Gue­va­ra, avait été char­gé de créer une or­ga­ni­sa­tion se­crète de contre-es­pion­nage que, ra­pi­de­ment, Fi­del Cas­tro pla­ça sous sa di­rec­tion per­son­nelle.

Mise au pas

Le 13 août 1959, un groupe de Cu­bains an­ti­cas­tristes ar­més par le dic­ta­teur do­mi­ni­cain Tru­jillo ten­ta de dé­bar­quer à Cu­ba et fut fait pri­son­nier. Après la dé­cou­verte de ce « com­plot », l’ac­cu­sa­tion de contre-ré­vo­lu­tion­naire s’abat­tit sur tous les op­po­sants.

L’ex­tir­pa­tion des « traîtres » du corps de la na­tion de­vint le prin­cipe or­ga­ni­sa­teur de la so­cié­té ré­vo­lu­tion­naire et per­mit de consti­tuer les col­lec­tifs qui don­nèrent à cette der­nière les signes de son exis­tence. Le 16 oc­tobre 1959, Fi­del Cas­tro an­non­ça la for­ma­tion des mi­lices, à l’échelle de chaque centre de tra­vail (pu­blic ou pri­vé). Le 28 sep­tembre 1960, des co­mi­tés de dé­fense de la ré­vo­lu­tion (CDR)

Le 16 fé­vrier 1959, Fi­del Cas­tro fut nom­mé Pre­mier mi­nistre : il de­vint plus que ja­mais la char­nière politique qui seule pou­vait lé­gi­ti­mer les dé­ci­sions du gou­ver­ne­ment

furent im­plan­tés à l’échelle de chaque cua­dra – pâ­té de mai­sons –, dans le cadre d’un « sys­tème de vi­gi­lance col­lec­tive » for­te­ment hié­rar­chi­sé.

C’est sur le même mo­dèle que furent en­suite mises sur pied les or­ga­ni­sa­tions de masse : trans­for­ma­tion du Syn­di­cat des tra­vailleurs de Cu­ba, de la Fé­dé­ra­tion étu­diante uni­ver­si­taire (FEU) et créa­tion de la Fé­dé­ra­tion des femmes cu­baines (FMC), de l’as­so­cia­tion na­tio­nale des pe­tits agri­cul­teurs (Anap), de la Fé­dé­ra­tion des élèves du se­con­daire, et de l’or­ga­ni­sa­tion des pion­niers Jo­sé Martí – pour ceux du pri­maire. Les or­ga­ni­sa­tions ré­vo­lu­tion­naires in­té­grées (les ORI, réunis­sant le M-26, le PSP et le DRE) furent créées en 1961, et de­vinrent le Par­ti uni de la ré­vo­lu­tion so­cia­liste (PURS) en 1963. Cha­peau­tant toutes les autres or­ga­ni­sa­tions, sous la di­rec­tion du pre­mier se­cré­taire, Fi­del Cas­tro, ce par­ti unique prit en 1965 le nom de Par­ti com­mu­niste de Cu­ba (PCC).

Au cours des an­nées 1959-1961, les op­po­sants ar­més, dans leur grande ma­jo­ri­té is­sus du front d’op­po­si­tion à Ba­tis­ta, in­fli­gèrent des pertes au ré­gime : des mi­li­ciens, no­tam­ment, furent as­sas­si­nés pen­dant leurs gardes ou lors d’em­bus­cades dans les zones où ces contre-gué­rillas ru­rales étaient ac­tives. C’est dans ce contexte, le 15 avril 1961, que 1 500 Cu­bains exi­lés aux États-unis dé­bar­quèrent dans la baie des Co­chons, avec l’ap­pui de la CIA. La bri­gade 2506 neu­tra­li­sée au bout de quatre jours, Fi­del Cas­tro et ses proches sai­sirent l’oc­ca­sion d’ac­cé­lé­rer la mise au pas de la so­cié­té : en­vi­ron 100 000 per­sonnes, si­gna­lées comme « ré­frac­taires » ou sus­pec­tées de l’être, furent ar­rê­tées, par­quées dans des stades, des ca­sernes, des écoles ou même des théâtres. Au cours de l’opé­ra­tion, les prin­ci­paux chefs des mou­ve­ments clan­des­tins et l’es­sen­tiel des ré­vo­lu­tion­naires an­ti­cas­tristes furent exé­cu­tés ou en­voyés en pri­son.

La lutte clan­des­tine ré­duite à quelques noyaux iso­lés, pri­vée du sou­tien d’une po­pu­la­tion ter­ro­ri­sée par les rafles, seule sub­sis­tait la gué­rilla de l’es­cam­bray, un front d’un mil­lier d’hommes dans les mon­tagnes du centre de l’île. Celle-ci fut « net­toyée » en 1962-1963, et les pay­sans furent « re­con­cen­trés » dans des villages qu’ils construi­sirent eux-mêmes, comme San­di­no dans la pro­vince de Pi­nar del Río. L’épi­sode de la baie des Co­chons consti­tue l’épi­logue de la thèse du com­plot, à la­quelle Fi­del Cas­tro sous­cri­vit op­por­tu­né­ment : il fut l’oc­ca­sion pour lui de pro­cla­mer le ca­rac­tère « so­cia­liste » de la ré­vo­lu­tion, avant de dé­cla­rer en dé­cembre que les di­ri­geants du M-26 avaient tou­jours été mar­xistes-lé­ni­nistes, mais qu’en le dé­voi­lant ils n’au­raient ja­mais triom­phé.

Certes, en sus de l’in­té­gra­tion du PSP au pro­ces­sus ré­vo­lu­tion­naire, le gou­ver­ne­ment cu­bain bé­né­fi­cia du sou­tien éco­no­mique de Mos­cou à me­sure que les ten­sions avec Wa­shing­ton s’exa­cer­baient. Dé­but 1959, sui­vant en ce­la les règles tra­di­tion­nelles du jeu politique cu­bain, Fi­del Cas­tro se mit en quête de sou­tiens fi­nan­ciers et mi­li­taires à l’étran­ger. Il se ren­dit en avril aux États-unis, pays dont la presse, les in­té­rêts éco­no­miques et le gou­ver­ne­ment avaient pour­tant dé­jà fait l’ob­jet de ses dia­tribes à maintes re­prises. Il ne fut re­çu que par le vice-pré­sident Nixon, qui lui fit part avant tout de son in­quié­tude au sujet de la « pé­né­tra­tion com­mu­niste ».

La lo­gique de guerre froide fit le reste . En jan­vier 1960, le di­ri­geant so­vié­tique Mi­koyan ac­cor­da un prêt au pays lors de sa vi­site à La Ha­vane. L’URSS s’en­ga­gea dans le même temps à ache­ter au cours de l’an­née 425 000 tonnes de sucre à Cu­ba. Les ac­cords si­gnés pré­voyaient que la quan­ti­té de sucre se­rait por­tée à 1 mil­lion

de tonnes pour les an­nées sui­vantes et que Cu­ba bé­né­fi­cie­rait de li­vrai­sons de pé­trole et d’une as­sis­tance tech­nique pour son dé­ve­lop­pe­ment in­dus­triel. Les re­la­tions di­plo­ma­tiques entre les deux pays furent ins­tau­rées le 7 mai.

Com­mu­niste ?

Dès juin 1960, les re­la­tions entre Cu­ba et les États-unis s’en­ve­ni­mèrent : le 28, Ei­sen­ho­wer ré­dui­sit le quo­ta de sucre ache­té chaque an­née à Cu­ba à un prix su­pé­rieur à ce­lui du mar­ché, tan­dis que Cas­tro me­na­çait d’ex­pro­pria­tion la Texa­co, la Royal Dutch Shell et la Stan­dard Oil si elles re­fu­saient de raf­fi­ner le pé­trole so­vié­tique. Les trois com­pa­gnies furent na­tio­na­li­sées dans les jours qui sui­virent, puis ce fut le tour le 5 juillet de la Cu­ban Te­le­phone Com­pa­ny et de la Cu­ban Elec­tric Com­pa­ny. Le 6 juillet, Ein­sen­ho­wer mit fin au quo­ta su­crier. Le 17 sep­tembre, toutes les banques amé­ri­caines furent na­tio­na­li­sées. Le 19 oc­tobre, Ein­sen­ho­wer dé­cré­ta l’em­bar­go com­mer­cial sur les ex­por­ta­tions à des­ti­na­tion de Cu­ba, à l’ex­cep­tion des mé­di­ca­ments et de cer­tains pro­duits ali­men­taires. Les jours sui­vants, les en­tre­prises qui de­meu­raient aux mains de pro­prié­taires amé­ri­cains furent na­tio­na­li­sées. Après le rap­pel de l’am­bas­sa­deur Phi­lip Bon­sal le 29 oc­tobre, les re­la­tions di­plo­ma­tiques furent rom­pues en jan­vier 1961, juste avant l’in­ves­ti­ture de John F. Ken­ne­dy.

Le re­lais des mi­li­tants du PSP et l’aile pro­tec­trice de Mos­cou ne peuvent néan­moins dis­si­mu­ler le fait que Fi­del Cas­tro en­ten­dait avant tout oeu­vrer à une re­fonte to­tale de l’état, de la so­cié­té et des in­di­vi­dus. La doc­trine était se­con­daire. Le po­ten­tiel ré­vo­lu­tion­naire du ré­gime re­po­sait fon­da­men­ta­le­ment sur l’at­trait cha­ris­ma­tique de Fi­del Cas­tro, qui pen­dant cinquante ans fut à l’ori­gine du re­vi­re­ment constant de la « ligne politique » et des in­ter­ven­tions mi­li­taires en Amé­rique la­tine et en Afrique. Pro­ces­sus au­to­cri­tiques (dès 1959), purges (à l’in­té­rieur du par­ti unique, dès 1962), fer­me­ture en 1968 de tous les pe­tits com­merces pri­vés qui sub­sis­taient en­core, ex­pé­ri­men­ta­tions éco­no­miques ap­puyées sur des mo­bi­li­sa­tions mas­sives (comme la ré­or­ga­ni­sa­tion en 1969 de toutes les forces pro­duc­tives du pays en vue de ré­col­ter 10 mil­lions de tonnes de sucre l’an­née sui­vante – ob­jec­tif ra­té de peu), met­taient ce­pen­dant en évi­dence les dif­fi­cul­tés éco­no­miques du pays (les pre­mières formes de ra­tion­ne­ment furent in­tro­duites en 1961) au­tant que les stra­té­gies et les ob­jec­tifs dis­pa­rates de la politique ré­vo­lu­tion­naire.

La doc­trine était se­con­daire, le po­ten­tiel ré­vo­lu­tion­naire du ré­gime re­po­sait fon­da­men­ta­le­ment sur l’at­trait cha­ris­ma­tique de Fi­del Cas­tro, qui fut pen­dant cinquante ans à l’ori­gine des re­vi­re­ments constants de la « ligne politique »

C’est dans ce contexte que le nou­veau ré­gime se ré­cla­ma fi­na­le­ment de la doc­trine com­mu­niste qui don­nait les ins­tru­ments d’une ex­pli­ca­tion « scien­ti­fique » de la si­tua­tion politique cu­baine. Il exis­tait une af­fi­ni­té élec­tive entre les aléas de « la marche ré­vo­lu­tion­naire », et « l’avan­cée vers le com­mu­nisme ». Les « étapes de la construc­tion du so­cia­lisme » ou du moins les « phases de la ré­vo­lu­tion » vinrent en aide aux di­ri­geants cu­bains dans leur en­tre­prise de mise en co­hé­rence de l’ex­pé­rience ré­vo­lu­tion­naire.

Au cours des dé­cen­nies sui­vantes, le ré­gime res­ta mû par une lo­gique de sta­bi­li­sa­tion comme il li­vra pas­sage à des em­bar­dées ré­vo­lu­tion­naires : il se si­tuait dans un mou­ve­ment de ba­lan­cier entre re­cours à la mo­bi­li­sa­tion to­tale et re­cherche d’un ré­glage in­faillible des ins­ti­tu­tions et des or­ga­ni­sa­tions. Mais, dès le dé­but des an­nées 1960, l’ef­fi­ca­ci­té du pro­jet cas­triste re­le­vait moins de la pré­gnance de son idéo­lo­gie que du fait qu’il répondait à la de­mande d’in­cor­po­ra­tion des in­di­vi­dus au sein d’un corps unique, en même temps qu’il of­frait des pers­pec­tives de mo­bi­li­té so­ciale. L’épu­ra­tion, la cons­ti­tu­tion d’un pou­voir neuf et l’émi­gra­tion des élites pro­fes­sion­nelles des­si­naient pe­tit à pe­tit une nou­velle voie d’ac­cès aux res­sources et aux pré­bendes ad­mi­nis­trées par le gou­ver­ne­ment, qui trou­va une as­sise bu­reau­cra­tique par la créa­tion d’or­ga­ni­sa­tions en­ca­drant l’en­semble de la po­pu­la­tion.

Pris à la gorge par les pé­nu­ries et contraints d’en­freindre la lé­ga­li­té so­cia­liste pour joindre les deux bouts, les Cu­bains concou­rurent dès les an­nées 1960 à la sta­bi­li­sa­tion : « se dé­brouiller », s’ac­com­mo­der ou réus­sir à quit­ter le ter­ri­toire ap­pa­rut très vite pré­fé­rable à la confron­ta­tion di­recte avec le pou­voir.

En ef­fet, bien avant l’ef­fon­dre­ment du bloc so­vié­tique, l’idée com­mu­niste est de­ve­nue un ho­ri­zon in­sai­sis­sable, sans que les di­ri­geants ne re­noncent à ins­tru­men­ta­li­ser les signes d’ad­hé­sion pu­blique à la ré­vo­lu­tion, no­tam­ment l’ap­par­te­nance aux « or­ga­ni­sa­tions de masse », la par­ti­ci­pa­tion au vote ou au tra­vail vo­lon­taire. Sou­mis à l’ar­bi­traire des lois et à la ca­pa­ci­té des au­to­ri­tés de les ap­pli­quer de fa­çon im­pré­vi­sible, les Cu­bains re­nou­vellent les signes de leur confor­mi­té ré­vo­lu­tion­naire, aus­si bien pour évi­ter les sanc­tions que pour ob­te­nir des fa­veurs et gri­gno­ter des marges d’ac­tion.

A ce­la s’ajoute, de­puis la dis­pa­ri­tion du Bloc so­vié­tique, la crainte si­mul­ta­née du chan­ge­ment et du chaos, qui ren­force la de­mande d’ordre et le dé­sir d’émi­grer, tan­dis que les pré­ju­gés ra­ciaux au quo­ti­dien ont res­sur­gi avec vi­gueur et ébranlent en­core da­van­tage l’ima­gi­naire na­tio­nal. Aus­si le cas­trisme a-t-il fi­na­le­ment ac­cou­ché d’une forme de vie ca­rac­té­ri­sée par la lutte, un état d’indécision chro­nique qui ne per­met d’agir qu’à la marge du pos­sible. Dans le lan­gage quo­ti­dien, « lut­ter » ex­prime des fa­çons de faire face, même si leur va­li­di­té pra­tique ou mo­rale n’est ja­mais éta­blie. Et pour les di­ri­geants, « la lutte » est de­ve­nue, à dé­faut d’ob­jec­tifs clairs, la forme ré­si­duelle du pro­ces­sus ré­vo­lu­tion­naire. n

Dis­cours-fleuve Fi­del Cas­tro était connu pour ses ta­lents d’ora­teur et ses al­lo­cu­tions qui pou­vaient du­rer jus­qu’à sept heures. Ici lors de la « pre­mière dé­cla­ra­tion » de La Ha­vane en sep­tembre 1960, sur la place de la Ré­vo­lu­tion. Pho­to­gra­phie de Raúl Cor

L’AU­TEUR Doc­teur en so­cio­lo­gie, Vincent Bloch est cher­cheur as­so­cié au Centre d’études so­cio­lo­giques et po­li­tiques Ray­mond-aron de L’EHESS. Il a ré­cem­ment pu­blié Cu­ba. Une ré­vo­lu­tion (Ven­dé­miaire, 2016).

Les deux Ba­tis­ta De­puis le camp mi­li­taire de Co­lum­bia, le co­lo­nel Ba­tis­ta pro­nonce un dis­cours ra­dio­pho­nique en 1934. Jus­qu’au dé­but des an­nées 1940, il oeuvre à la dé­mo­cra­ti­sa­tion de l’île. Après le coup d’état de 1952, il de­vient un ty­ran cor­rom­pu.

Mi­li­ciennes Un groupe de femmes ar­mées dé­file à La Ha­vane en 1959.

Pas­sage à l’est Des chars so­vié­tiques dé­filent pour l’an­ni­ver­saire de la ré­vo­lu­tion en 1974, de­vant une fresque mo­nu­men­tale où fi­gurent Jo­sé Martí, An­to­nio Gra­jales et Máxi­mo Gó­mez, mais aus­si Marx, En­gels, Lé­nine.

Avec Nixon aux États-unis Peu après la prise du pou­voir, Fi­del Cas­tro est in­vi­té par les prin­ci­paux pro­prié­taires de jour­naux aux ÉtatsU­nis (avril-mai 1959) : c’est à cette oc­ca­sion qu’il ren­contre le vi­ce­pré­sident Nixon. Ce der­nier ne cache pas son scep­ti­cisme vis-à-vis du ré­gime ré­vo­lu­tion­naire.

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