Par Édouard Ver­non, jour­na­liste et his­to­rien

L'Histoire - - Actualité -

Dans son ou­vrage, Paul Pres­ton livre une étude de la vio­lence avant, pen­dant et après le con­flit, à l’ap­pui de nom­breuses sources qui contex­tua­lisent et dé­crivent des af­fron­te­ments, des mas­sacres, des as­sas­si­nats, fai­sant la part aux des­tins in­di­vi­duels des bour­reaux comme des vic­times. On n’y trouve pas d’autre in­ter­pré­ta­tion et ex­pli­ca­tion de la guerre qu’à par­tir de la haine de race, de classe ou re­li­gieuse. L’au­teur met en lu­mière la vio­lence pro­fon­dé­ment en­ra­ci­née dans les rap­ports so­ciaux et dans les pra­tiques mi­li­taires, no­tam­ment celles ayant cours dans l’afrique du Nord co­lo­ni­sée par l’es­pagne.

Paul Pres­ton n’a pas de com­plai­sance pour les hor­reurs per­pé­trées par les ré­pu­bli­cains ; il évoque les mas­sacres de Pa­ra­cuel­los (plu­sieurs mil­liers de pri­son­niers po­li­tiques tués par les ré­pu­bli­cains près de Ma­drid en no­vembre-­dé­cembre 1936) et la res­pon­sa­bi­li­té plus que pro­bable du com­mu­niste San­tia­go Car­rillo. Son ré­cit ne ren­voie pour­tant pas les deux camps dos à dos. Le titre an­glais de l’ou­vrage, The Spa­nish Ho­lo­caust. In­qui­si­tion and Ex­ter­mi­na­tion in Twen­tieth-cen­tu­ry Spain, la date qui pro­longe la guerre ci­vile jus­qu’en 1945, les in­ti­tu­lés des cha­pitres (« Vio­lence spon­ta­née en zone ré­pu­bli­caine », « Fran­co et sa lente guerre d’an­ni­hi­la­tion »), montrent qu’il y a une thèse as­sé­née : les vio­lences na­tio­na­listes étaient pla­ni­fiées, pen­sées, froi­de­ment pro­gram­mées ; les vio­lences ré­pu­bli­caines étaient spon­ta­nées, faites en ré­ac­tion, ac­ci­den­telles.

L’asy­mé­trie ne part donc pas d’une que­relle de chiffres, car ceux de Paul Pres­ton dif­fèrent peu de ceux des autres his­to­riens : 50 000 vic­times des mas­sacres et exé­cu­tions per­pé­trés par les ré­pu­bli­cains ; plus de 100 000 morts dus aux fran­quistes, aux­quels s’ajoutent plus de 20 000 exé­cu­tions après 1939. On re­marque aus­si que le terme ho­lo­causte ne convient pas (mal­gré l’hor­reur de ses crimes, le fran­quisme n’est pas le na­zisme).

C’est par l’ac­cu­mu­la­tion des exemples et de nom­breuses ci­ta­tions que res­sort l’im­pres­sion que le camp fran­quiste est mû, de­puis le dé­part, c’est-à-dire bien avant le dé­clen­che­ment de la guerre ci­vile, par un dé­sir de ven­geance et d’éra­di­ca­tion. Sont ain­si évo­quées les per­son­na­li­tés de San­jur­jo, de Fran­co ou de Juan Yagüe, le « bou­cher de Ba­da­joz ». En face, les mo­ti­va­tions et ac­tions sont bien moins ana­ly­sées.

Une in­ter­pré­ta­tion et ex­pli­ca­tion de la guerre à par­tir de la haine de race, de classe ou de re­li­gion”

Le lec­teur en tire la conclu­sion lo­gique que ce pas­sé ne pour­ra pas pas­ser tant que tout n’au­ra pas été dit et ju­gé sur les crimes fran­quistes. De fait, la ques­tion de la mé­moire reste po­sée en Es­pagne, à juste titre, et ce d’au­tant plus que la ré­pres­sion a du­ré pen­dant deux dé­cen­nies pour « en fi­nir » avec les vain­cus.

Mais, il convient qu’elle soit po­sée in­té­gra­le­ment, comme le font au de­meu­rant bon nombre d’his­to­riens es­pa­gnols. Faire un aus­si gros livre sur la guerre d’es­pagne en ne pre­nant comme unique angle d’ana­lyse que la vio­lence faite aux ci­vils (les fronts mi­li­taires ne sont pas évo­qués) et en dé­ve­lop­pant un ré­cit dis­con­ti­nu, au gré des ex­pé­riences de l’hor­reur, ne per­met guère de com­prendre et d’ex­pli­quer. Même si le livre qui, indéniablement, four­mille de faits avé­rés, est de­ve­nu une ré­fé­rence, il ne per­met pas non plus, par ce qui de­vrait être une mise en pers­pec­tive cri­tique des thèses en pré­sence, de don­ner à la connais­sance his­to­rique des élé­ments nou­veaux pour une meilleure in­tel­li­gence des rai­sons de l’échec de la ré­pu­blique, du cli­mat de guerre ci­vile avant la guerre ci­vile, du dé­clen­che­ment du con­flit, voire de la sau­va­ge­rie des com­por­te­ments. n

Ce mois-ci en li­brai­rie l’adap­ta­tion en bande des­si­née du livre La Guerre ci­vile es­pa­gnole P. Pres­ton, J. P. Gar­cia, Belin, 2017.

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