Un mythe mon­dial

Wa­gner et les casques à cornes

L'Histoire - - Sommaire - Par Caroline Ols­son

Plus de neuf cent cin­quante ans après les der­niers raids vi­kings, l’oc­ci­dent as­siste à un nou­veau dé­fer­le­ment des an­ciens Scan­di­naves dans les ro­mans his­to­riques, la fan­ta­sy, les jeux vi­déo, la BD, les films, les sé­ries té­lé­vi­sées et même la mu­sique. C’est sur­tout dans la culture po­pu­laire et à tra­vers les mé­dias de grande dif­fu­sion que les vi­kings se taillent un vif suc­cès, au prix d’ap­proxi­ma­tions his­to­riques et de cli­chés im­muables.

Éloge des cli­mats froids

Même si les Scan­di­naves n’ont ja­mais réel­le­ment ces­sé de s’in­té­res­ser à leur pas­sé le plus re­cu­lé, c’est en Eu­rope conti­nen­tale et en An­gle­terre qu’il faut re­cher­cher les ori­gines du mythe vi­king mo­derne. Après un Moyen Age où l’époque des vi­kings reste per­çue de fa­çon né­ga­tive, une ré­ha­bi­li­ta­tion s’amorce à l’époque des Lu­mières.

Mon­tes­quieu a don­né l’élan : sa théo­rie des cli­mats a ser­vi de point d’ap­pui à bien des au­teurs en­suite. Dans De l’es­prit des lois, il écrit que « l’air froid res­serre les ex­tré­mi­tés des fibres ex­té­rieures de notre corps. […] On a donc une plus grande vi­gueur dans les cli­mats froids, […] plus de cou­rage, plus de connais­sance de sa su­pé­rio­ri­té » . Lo­gi­que­ment alors, « les peuples des pays chauds sont ti­mides comme les vieillards le sont ; ceux des pays froids sont cou­ra­geux comme le sont les jeunes gens » . A sa suite, les his­to­riens Paul Hen­ri Mal­let et Georges-ber­nard Dep­ping ou Mme de Staël ont pu sou­li­gner la su­pé­rio­ri­té des hommes du Nord sur ceux du Sud. « Si l’on sup­pose une so­cié­té com­po­sée d’hommes pa­reils, écrit Mal­let en 1755, on ver­ra ai­sé­ment quelle ému­la­tion de cou­rage doit y naître. »

Au xixe siècle, plu­sieurs élé­ments donnent de la vi­gueur au mythe vi­king. Les pré­ro­man­tiques puis les ro­man­tiques eu­ro­péens dé­couvrent avec émer­veille­ment l’an­cienne poé­sie et la my­tho­lo­gie scan­di­naves, et en viennent à cé­lé­brer l’homme du Nord, fé­roce et im­pé­tueux, dont les as­sauts san­glants au­raient ré­gé­né­ré une Eu­rope dé­ca­dente. Cette ima­ge­rie trouve un ter­reau par­ti­cu­liè­re­ment fa­vo­rable dans la Scan­di­na­vie du dé­but du xixe siècle : les na­tions nor­diques tra­versent alors une crise po­li­tique et iden­ti­taire pro­fonde. Le Da­ne­mark perd la Nor­vège au pro­fit de la Suède, tan­dis que la Suède perd la Fin­lande au pro­fit de la Rus­sie. Pour sur­mon­ter ce trau­ma­tisme, les Scan­di­naves se tournent vers l’une des pé­riodes les plus mé­con­nues de leur pas­sé, l’âge des vi­kings.

Les ro­man­tiques scan­di­naves, tra­duits en fran­çais, en al­le­mand et en an­glais, dé­ve­loppent l’ima­gi­naire qui est en­core le nôtre au­jourd’hui. Ce sont sur­tout les lettres sué­doises qui ont fa­çon­né l’image du vi­king dont la pos­té­ri­té et la culture po­pu­laire ont hé­ri­té : celle d’un jeune guer­rier har­di, che­veux au vent, tout aus­si à l’aise sur terre que sur mer. Cou­ra­geux et loyal, il a un sens ai­gu de l’hon­neur et obéit à un code mo­ral strict, même si son com­por­te­ment se ca­rac­té­rise par­fois par une cer­taine vio­lence et des ex­cès. Le pre­mier au­teur à dres­ser ce type de por­trait sté­réo­ty­pé du ma­rin scandinave est le poète ro­man­tique Erik Gus­taf Gei­jer (1783-1847). Son poème Vi­kin­gen, pa­ru en 1811, consti­tue l’un des tout pre­miers exemples d’évo­ca­tions ly­riques de l’océan dans la lit­té­ra­ture eu­ro­péenne. L’autre poète ro­man­tique sué­dois qui in­fluen­ça du­ra­ble­ment la concep­tion du vi­king est Esaias Te­gnér (1782-1846). En 1825, il fi­na­li­sa un long poème épique en 24 chants, Fri­thiofs sa­ga, ins­pi­ré d’une sa­ga is­lan­daise lé­gen­daire. L’oeuvre fut tra­duite en plu­sieurs langues et ren­con­tra un grand suc­cès en An­gle­terre, en Al­le­magne et en

France. Le vi­king de­vient alors un vé­ri­table hé­ros ro­man­tique, cé­lé­bré par les peintres, les poètes et les au­teurs de théâtre.

A ses cô­tés, très vite, la Wal­ky­rie, ren­due cé­lèbre par Wa­gner, se taille une place de choix et ajoute une di­men­sion éro­tique au mythe. Blonde ou rousse, son al­lure se stan­dar­dise et rap­pelle la des­crip­tion des Is­lan­daises faite par l’écri­vain voya­geur Xa­vier Mar­mier en 1840 : « Les femmes sont grandes, blanches, fraîches. Leur phy­sio­no­mie est peu ex­pres­sive, mais douce et at­trayante. Nous en avons vu par­mi elles quelques-unes que l’on au­rait pu prendre pour ces ma­jes­tueuses filles des vi­kings, dont parlent les an­ciennes sa­gas, tant elles étaient belles à voir pas­ser sur la crête de la col­line, avec leur taille élan­cée et leurs longues boucles de che­veux blonds tom­bant sur l’épaule. »

Gei­jer et Te­gnér sont tous les deux membres de la pa­trio­tique Ligue go­thi­ciste, fon­dée en Suède en 1811, qui se donne pour tâche d’étu­dier les sa­gas et « de faire re­vivre l’amour de la li­ber­té, le cou­rage vi­ril et la droi­ture d’es­prit qui étaient propres aux Goths » , c’est-à-dire les an­cêtres de la pé­riode pré­chré­tienne. Mais elle en­tend aus­si ré­ha­bi­li­ter cer­tains usages : af­fu­blés de noms de hé­ros nor­diques, ses membres se réunissent pour chan­ter et boire de l’hydromel dans des cornes. Le xixe siècle est en­fin ce­lui des pre­mières grandes dé­cou­vertes ar­chéo­lo­giques. Elles sti­mulent l’ima­gi­na­tion des his­to­riens et des ar­tistes : en 1867, on met au jour une sé­pul­ture à ba­teau à Tune en Nor­vège, et en 1880

celle de Goks­tad. Les vais­seaux qu’elles ren­ferment font res­pec­ti­ve­ment 20 mètres et plus de 23 mètres. En at­ten­dant le ba­teau d’ose­berg, dé­cou­vert en 1904, ils donnent des preuves ma­té­rielles des fan­tasmes trans­po­sés sur les vi­kings.

Pur, su­pé­rieur, ré­gé­né­ra­teur

Le xxe siècle tire les fils de l’ima­gi­naire nor­dique mis en place au siècle pré­cé­dent. Le vi­king libre et cou­ra­geux de­vient un homme su­pé­rieur, ci­vi­li­sa­teur, ré­gé­né­ra­teur. Au dé­but du xxe siècle, l’écri­vain ré­gio­na­liste nor­mand Jean Re­vel écrit sans dé­tours que « l’âme is­lan­daise re­pro­duit sans mé­lange ni obli­té­ra­tion le pur gé­nie scandinave, parce que, dans l’île bo­réale, la race fut sous­traite à tout croi­se­ment eth­nique eu­ro­péen » et que l’is­lande fut le lieu de « l’épa­nouis­se­ment d’une sur­hu­ma­ni­té » .

Le IIIE Reich érige les vi­kings en re­pré­sen­tants d’une pré­ten­due pu­re­té de la race ger­ma­nique ou aryenne. Les na­zis se pas­sionnent ain­si pour la my­tho­lo­gie et la lit­té­ra­ture mé­dié­vale scan­di­naves, les an­ciennes croyances païennes et les runes. Ils pen­saient y re­trou­ver l’âme et la voix des peuples ger­ma­niques, pré­ser­vées de toute cor­rup­tion étran­gère. Après l’in­va­sion par les troupes al­le­mandes du Da­ne­mark et de la Nor­vège et leurs ca­pi­tu­la­tions res­pec­tives en avril et juin 1940, les gou­ver­ne­ments de col­la­bo­ra­tion mettent en place une pro­pa­gande qui ne manque pas de sou­li­gner la fra­ter­ni­té des oc­cu­pants et des oc­cu­pés. Les nom­breuses ré­fé­rences aux vi­kings dans les dis­cours of­fi­ciels, dans les tracts et sur les af­fiches se veulent ras­su­rantes, puis­qu’elles ren­voient à des élé­ments bien connus des Scan­di­naves, sou­vent consti­tu­tifs de l’iden­ti­té na­tio­nale nor­dique de­puis le xixe siècle. A tra­vers des af­fiches jux­ta­po­sant des élé­ments mo­dernes et des réa­li­tés as­so­ciées à l’an­ti­qui­té scandinave, une conti­nui­té est éta­blie entre l’his­toire glo­rieuse du Nord et l’avè­ne­ment d’une nou­velle puis­sance.

Pen­dant la Se­conde Guerre mon­diale, les par­tis na­tio­naux-so­cia­listes ne sont pas les seuls à avoir convo­qué la fi­gure du vi­king à des fins idéo­lo­giques. En Scan­di­na­vie, les op­po­sants et les ré­sis­tants aus­si se ré­cla­mèrent de l’hé­ri­tage nor­dique et mirent en avant l’amour de la li­ber­té des an­cêtres et leur cou­rage afin de les ins­pi­rer, au contraire, dans la lutte contre le na­zisme.

En­core au­jourd’hui, les néo­na­zis nor­diques mul­ti­plient les ré­fé­rences aux vi­kings, aux runes et à la my­tho­lo­gie scandinave. En 2015 est ap­pa­ru en Fin­lande sous le nom de Sol­diers of Odin (les « Sol­dats d’odin ») un groupe de « pro­tec­tion de rue » op­po­sé à l’im­mi­gra­tion. Des sec­tions se sont im­plan­tées dans toute la Scan­di­na­vie et dans le reste de l’eu­rope avec pour ob­jec­tif de dé­fendre le Vieux Conti­nent contre l’is­la­mi­sa­tion.

Il est tout à fait pa­ra­doxal que les vi­kings en soient ar­ri­vés à in­car­ner le re­pli sur soi, alors qu’ils ont, au contraire, été très at­ti­rés par tout ce qui ve­nait de l’étran­ger, qu’il s’agisse d’ob­jets, de cou­tumes ou d’idées. Ceux qui ont dé­ci­dé d’émi­grer et de s’ins­tal­ler loin de chez eux ne semblent pas s’être cram­pon­nés à leur culture, à leur langue ou à leurs croyances. Tout in­dique, au contraire, qu’ils se sont très vite ac­cul­tu­rés. Ré­gis Boyer va même jus­qu’à écrire que les vi­kings peuvent être consi­dé­rés comme les pre­miers Eu­ro­péens, « c’est-à-dire les pre­miers pour qui l’eu­rope au­ra été une en­ti­té glo­bale et non une mo­saïque de na­tions ap­pli­quées à se com­battre » 1.

Livres et sé­ries TV

Le divertissement et l’éva­sion sont des ob­jec­tifs es­sen­tiels dans les pro­duc­tions éma­nant des mé­dias de grande dif­fu­sion. La ma­tière nor­dique s’y prête par­ti­cu­liè­re­ment bien, grâce à la fi­gure de l’aven­tu­rier vi­king et aux mythes de la re­li­gion nor­dique. Alors que, de­puis des dé­cen­nies, les his­to­riens et les ar­chéo­logues in­sistent sur le ca­rac­tère ru­ral de la so­cié­té scandinave, sur les ac­ti­vi­tés com­mer­ciales de ses na­vi­ga­teurs et sur leur rôle de pas­seurs dans les trans­ferts cultu­rels, l’ima­gi­naire col­lec­tif per­çoit sur­tout l’âge des vi­kings comme un temps hé­roïque mar­qué par les ex­ploits. L’es­pace géo­gra­phique où les ma­rins nor­diques ont cir­cu­lé four­nit un cadre pro­pice à l’aven­ture sous la forme de contrées loin­taines, de ci­vi­li­sa­tions in­con­nues et de mers dan­ge­reuses.

En Scan­di­na­vie, néan­moins, il faut no­ter qu’au cours du xxe siècle l’image du vi­king a su­bi une consi­dé­rable dé­si­déa­li­sa­tion. Les au­teurs se mettent à sou­li­gner sa sa­le­té, sa ru­desse, son ca­rac­tère gra­ve­leux et im­pul­sif. Dans Orm le Rouge, ro­man d’aven­ture en deux tomes du

En 2015, sont ap­pa­rus en Fin­lande les Sol­diers of Odin, un groupe de pro­tec­tion de rue op­po­sé à l’im­mi­gra­tion

Sué­dois Frans G. Bengts­son (1894-1955), pa­ru en 1941 et 1945, les an­ciens Scan­di­naves sont certes évo­qués avec plus de réa­lisme, voire avec dé­ri­sion, mais leurs ex­ploits et pé­ré­gri­na­tions en Eu­rope oc­ci­den­tale et sur les fleuves russes sont en­core en­tou­rés d’une au­ra ro­man­tique et d’hé­roïsme. Le suc­cès fut re­ten­tis­sant en Scan­di­na­vie, en Grande-bre­tagne et aux ÉtatsU­nis. L’oeuvre fut adap­tée au ci­né­ma en 1963 par le réa­li­sa­teur amé­ri­cain Jack Car­diff sous le titre The Long­ships ( Les Drak­kars en fran­çais).

Dans la deuxième moi­tié du xxe siècle, l’es­sor du mythe dans la culture po­pu­laire est plu­tôt ve­nu des pays an­glo-saxons où ro­mans his­to­riques et de fan­ta­sy, films et sé­ries té­lé­vi­sées consa­crés aux an­ciens Scan­di­naves se mul­ti­plient. Les au­teurs et scé­na­ristes bri­tan­niques et ir­lan­dais sont peu­têtre d’au­tant plus sen­sibles à la ma­tière nor­dique que les as­sauts vi­kings contre les royaumes ou­treManche furent spec­ta­cu­laires et fa­çon­nèrent du­ra­ble­ment leur his­toire. La sé­rie de ro­mans his­to­riques de Ber­nard Corn­well, in­ti­tu­lée The Saxon Sto­ries (en an­glais, dix titres pu­bliés à ce jour ; quatre en fran­çais), évoque ain­si les at­taques en An­gle­terre de la grande ar­mée vi­king entre 865 et 879 et la ré­sis­tance hé­roïque d’al­fred le Grand. Ce der­nier et ses suc­ces­seurs s’at­tachent à re­con­qué­rir et à uni­fier le royaume an­glais face à la me­nace scandinave. De­puis 2015, les ro­mans font l’ob­jet d’une adap­ta­tion té­lé­vi­sée sous forme de sé­rie, The Last King­dom, ap­pa­rue dans le sillage d’une autre sé­rie té­lé­vi­sée à suc­cès : Vi­kings du réa­li­sa­teur bri­tan­nique Mi­chael Hirst, dif­fu­sée de­puis 2013.

Cette der­nière met en scène la fi­gure my­thique de Ra­gnar aux Braies ve­lues et ses fils. Leurs fa­bu­leux des­tins sont évo­qués dans plu­sieurs sources scan­di­naves mé­dié­vales, ain­si que dans des chro­niques et an­nales conti­nen­tales et bri­tan­niques. Mi­chael Hirst s’est ap­puyé sur la trame nar­ra­tive de ces textes pro­duits entre le ixe et le xiiie siècle, dont cer­tains ap­par­tiennent à des genres lé­gen­daires, donc dé­pour­vus de cré­di­bi­li­té his­to­rique. Il re­ven­dique pour­tant le réa­lisme his­to­rique de sa sé­rie. Celle-ci n’en ré­vèle pas moins des chro­no­lo­gies tout à fait fan­tai­sistes. Ain­si, Rol­lo, frère de Ra­gnar, par­ti­cipe au pillage du mo­nas­tère de Lin­dis­farne en 793. Ce­pen­dant son per­son­nage se confond éga­le­ment avec le fon­da­teur du du­ché de Nor­man­die qui, en 911, conclut un trai­té avec Charles le Simple et ob­tient la main de Gi­sèle, fille de l’em­pe­reur !

La so­cié­té scandinave du haut Moyen Age n’est pas mieux trai­tée. Certes, le hé­ros Ra­gnar est pré­sen­té comme un pay­san, mais ce n’est à l’évi­dence pas la vie pai­sible d’un fer­mier qui in­té­resse le réa­li­sa­teur ou le pu­blic... mais les ex­pé­di­tions et les ex­ploits guer­riers des na­vi­ga­teurs nor­diques ! Aus­si la sé­rie n’échappe-t-elle pas à une vi­sion sté­réo­ty­pée de la ci­vi­li­sa­tion des vi­kings. En pri­vi­lé­giant les pé­ré­gri­na­tions des na­vi­ga­teurs nor­diques, en re­la­tant leurs pillages et leurs conquêtes, elle met en réa­li­té en évi­dence l’iden­ti­té ré­so­lu­ment eu­ro­péenne des an­ciens Scan­di­naves et leur rôle tan­tôt in­di­rect, tan­tôt di­rect dans l’émer­gence pro­gres­sive d’une Eu­rope mo­derne.

A la conquête du monde

Au­cune ré­gion n’échappe au­jourd’hui à l’at­trait pour la ma­tière nor­dique an­cienne. De nom­breux au­teurs nord-amé­ri­cains et même néozé­lan­dais semblent avoir été par­ti­cu­liè­re­ment at­ti­rés par le ca­rac­tère « mul­ti­cul­tu­rel » des éta­blis­se­ments scan­di­naves en Ir­lande, dans les Or­cades, en Écosse ou dans le Da­ne­law, dans les­quels ils voient un pa­ral­lé­lisme évident avec nos so­cié­tés contem­po­raines. Les au­teurs de fan­ta­sy, fé­rus d’uni­vers où co­existent dif­fé­rentes peu­plades, créa­tures et dieux tirent no­tam­ment leur ins­pi­ra­tion de la ci­vi­li­sa­tion vi­king, de ce que l’on sait de la vie dans ses di­verses co­lo­nies et des textes my­tho­lo­giques. Ain­si, l’amé­ri­cain d’ori­gine da­noise Poul An­der­son a si­tué dans le Da­ne­law l’ac­tion de son ro­man L’épée bri­sée (1954, tra­duit en fran­çais en 2014) ; le pre­mier tome du cycle Sa­ga of the Light Isles, Wolf­skin (« Peau de loup ») de la Néo-zé­lan­daise Ju­liet Marillier, pa­ru en 2002, se dé­roule dans les Or­cades où les co­lons nor­vé­giens co­ha­bitent avec des Pictes. Le Ca­na­dien Guy Ga­vriel Kay a fait pa­raître en 2004 Le Der­nier Rayon du so­leil (tra­duit en fran­çais en 2006) où, sous des noms ima­gi­naires, nous re­con­nais­sons les vi­kings, les

Sur­pre­nant : les vi­kings sont au­jourd’hui ré­cu­pé­rés dans des ré­gions avec les­quelles ils n’ont au­cun lien

An­glo-saxons, les Gal­lois et le per­son­nage his­to­rique d’al­fred le Grand.

D’autres pré­fèrent la dé­cou­verte des terres outre-at­lan­tique par les vi­kings. C’est le cas en par­ti­cu­lier des Nord-amé­ri­cains comme la Ca­na­dienne Joan Clark qui a pu­blié en 1994 Ei­riks­dot­tir: A Tale of Dreams and Luck (« Fille d’erik : une his­toire de rêves et de for­tune »), consa­cré au per­son­nage de Freydís Eiríksdót­tir, fille d’erik le Rouge et soeur de Leif le Bien­heu­reux qui dé­cou­vrit l’amé­rique du Nord.

Cet as­pect n’a pas été re­pris que par les écri­vains : des cou­rants proches de l’ex­trême droite ont aus­si cher­ché à se l’ap­pro­prier. En 2003, l’his­to­rien des re­li­gions sué­dois Mat­tias Gar­dell a mon­tré à quel point le néo­pa­ga­nisme, ins­pi­ré des an­ciennes croyances scan­di­naves, est ré­pan­du dans les mi­lieux des su­pré­ma­cistes blancs amé­ri­cains. Ces ré­cu­pé­ra­tions idéo­lo­giques et iden­ti­taires du mythe vi­king re­posent en vé­ri­té sur les mou­ve­ments eu­gé­niques qui, au xixe siècle, éta­blis­saient un pa­ral­lé­lisme entre la dé­cou­verte de l’amé­rique par les vi­kings et l’im­por­tante émi­gra­tion de Scan­di­naves aux xixe et xxe siècles, comme si ces terres leur étaient des­ti­nées. Le but était sur­tout de sou­li­gner la su­pé­rio­ri­té ra­ciale des pion­niers blancs.

Plus sur­pre­nant au­jourd’hui : on re­trouve des ré­cu­pé­ra­tions des vi­kings dans des ré­gions avec les­quelles ils n’ont au­cun lien. C’est, par exemple, le cas du Ja­pon où Yu­ki­mu­ra Ma­ko­to fait pa­raître de­puis 2005 un man­ga in­ti­tu­lé Vin­land sa­ga. Contrai­re­ment à ce que le titre pour­rait lais­ser en­tendre, le ré­cit ne se dé­roule pas dans les ter­ri­toires nord-amé­ri­cains dé­cou­verts par les na­vi­ga­teurs scan­di­naves, mais les pre­miers vo­lumes sont si­tués dans l’an­gle­terre du xie siècle. De même, on ren­contre à tra­vers le monde en­tier des groupes de mu­sique se re­ven­di­quant du vi­king me­tal ou du black me­tal païen d’ins­pi­ra­tion scandinave.

Ce sous-genre du hard rock, ap­pa­ru dans les an­nées 1988-1990, est à l’ori­gine in­ti­me­ment lié à une iden­ti­fi­ca­tion des ar­tistes eux-mêmes avec la fi­gure du vi­king, homme d’un pas­sé idéa­li­sé. De fait, les pre­miers et les plus cé­lèbres re­pré­sen­tants du genre sont d’ori­gine scandinave. Ba­tho­ry, fon­da­teur du vi­king me­tal, était sué­dois, tout comme Amon Amarth ; le groupe En­sla­ved est nor­vé­gien. Au­jourd’hui, ce style mu­si­cal est re­la­ti­ve­ment bien re­pré­sen­té en Amé­rique du Sud par des groupes bré­si­liens tels que Aku­ma dont le lo­go com­porte un mar­teau de Thor. On trouve aus­si au Mexique des groupes aux noms évo­ca­teurs comme Asa­thor ou His­to­rias Nór­di­cas de la Abue­la Vi­kin­ga (« His­toires nor­diques de la grand-mère vi­king »). En Asie aus­si, le genre pros­père, no­tam­ment en Ma­lai­sie avec Ra­ven­lord ou Vi­niir ; et même le Qa­tar a connu un groupe éphé­mère de hea­vy me­tal ap­pe­lé As­gard Le­gion­naires. La culture po­pu­laire a confé­ré au mythe vi­king une forme d’uni­ver­sa­li­té – une chance, peut-être, contre les ex­ploi­ta­tions iden­ti­taires du mythe. n

Me­tal bré­si­lien Po­chette du mi­ni-al­bum Pa­gan War­rior (« Guer­rier païen ») du groupe de black me­tal bré­si­lien Aku­ma. On re­con­naît dans leur lo­go le mar­teau de Thor.

BD belge La bande des­si­née Thor­gal ra­conte la vie d’un bé­bé re­trou­vé seul sur un ba­teau vers l’an Mil. Il est re­cueilli par un chef vi­king qui pense qu’il est en­voyé par Thor…

Man­ga ja­po­nais Vin­land sa­ga met en scène un jeune Is­lan­dais em­bar­qué dans des ex­pé­di­tions vi­kings à des­ti­na­tion de l’an­gle­terre.

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