Ga­za pleure le «sa­cri­fice de la jeu­nesse»

Les fa­milles ga­zaouies af­fluent dans les hô­pi­taux, où près de 2 400 bles­sés par balles sont soi­gnés. Si les proches louent le cou­rage de leurs «mar­tyrs», morts lun­di pour la «Palestine éter­nelle», au to­tal une soixan­taine, cer­tains cri­tiquent la «Marche d

Libération - - LA UNE - Par GUILLAUME GEN­DRON En­voyé spé­cial à Ga­za Pho­tos MI­CHAEL BU­NEL. HANS LU­CAS

Au len­de­main de la ré­pres­sion san­glante des Pa­les­ti­niens mas­sés à la fron­tière avec Is­raël, qui a dé­clen­ché une vague de condam­na­tions in­ter­na­tio­nales de l’Etat hé­breu, re­por­tage dans le ter­ri­toire meur­tri.

Le jour d’après, ce sont d’abord les tentes fu­né­raires aux coins des rues dès l’aube. Il y a celle aper­çue au centre de Ga­za Ci­ty, au pied d’un im­meuble où re­çoivent les di­gni­taires po­li­tiques de l’en­clave : longue d’une ving­taine de mètres, flam­boyante coiffe vio­lette, dra­peaux verts du Ha­mas cla­quant dans la brise de mer. Et puis il y a celle de la fa­mille Al-Na­far, dans une rue de terre au nord-ouest de Ga­za, avec sa simple bâche noire et ses deux ran­gées de chaises en plas­tique. Les hommes sont par­tis en­ter­rer Imad, un ma­çon de 24 ans. Dans la pièce prin­ci­pale de cette mo­deste mai­son de par­paings nus, une cin­quan­taine de femmes, toutes si­len­cieuses dans la cha­leur étouf­fante.

Un seul cadre au mur : le pho­to­mon­tage d’un homme mous­ta­chu avec une fronde et un fu­sil au­to­ma­tique écra­sant le cro­quis d’une jeep is­raé­lienne rou­lant dans le sang. «Un oncle mort du­rant la pre­mière in­ti­fa­da [1987-1993]», pointe Ja­mi­la, la mère en­deuillée. Les yeux gon­flés, elle dé­chi­quette un mou­choir en pa­pier. Cette fois-ci, c’est son fils. «A l’aube, il m’a dit “prie pour que je de­vienne mar­tyr”.» Elle pro­clame qu’elle est fière que son voeu ait été exau­cé. Que c’est le «prix à payer pour la Palestine». Imad ré­pé­tait la même chose chaque ven­dre­di de­puis le dé­but de la «Marche du re­tour», le 30 mars, dont il n’avait ja­mais ra­té un ras­sem­ble­ment. Tous les re­gards tour­nés vers elle, Ja­mi­la al-Na­far parle du re­tour dans la «pa­trie li­bé­rée», de la «Palestine éter­nelle» et des juifs «qui doivent ren­trer dans leurs pays, en Eu­rope», une li­ta­nie en­ten­due à lon­gueur de se­maines le long de la fron­tière. Dans ce cha­grin in­di­cible, dif­fi­cile de faire la part entre na­tio­na­lisme sin­cère, pas­sé de gé­né­ra­tion en gé­né­ra­tion, et dis­cours dic­té par la pres­sion so­ciale.

«DU JA­MAIS VU»

Un flot de bran­cards se ré­pand sur les es­ca­liers de l’hô­pi­tal Al-Shi­fa, le plus grand de Ga­za. Il dé­borde au sens propre de bles­sés. De simples cou­ver­tures en laine re­couvrent les jambes dé­chi­rées par les balles, lais­sant aper­ce­voir com­presses im­bi­bées de sang et broches mé­tal­liques sor­tant des ti­bias. «Vu leurs bles­sures, ils au­raient be­soin de deux ou trois chi­rur­gies sup­plé­men­taires, mais on a be­soin de lits», ex­plique Ga­briel Sa­la­zar, le co­or­di­na­teur lo­cal de la Croix-Rouge. En amont des ras­sem­ble­ments, le mi­nis­tère de la San­té de Ga­za avait comp­ta­bi­li­sé exac­te­ment 2 243 lits dans ses hô­pi­taux. Lun­di, 2400 Pa­les­ti­niens ont été bles­sés, à balles réelles ou par les in­ha­la­tions de gaz, qui ont coû­té la vie à une fillette de 8 mois.

A l’étage d’or­tho­pé­die, les chi­rur­giens font des ablu­tions, au­tant pour une courte prière que pour res­ter en éveil, après une nuit au bloc, sou­vent sur trois pa­tients en si­mul­ta­né. «Hier, nos équipes, qui ont tout connu ici, avaient l’im­pres­sion de re­vivre la guerre de 2014, té­moigne Ma­rie-Eli­sa­beth Ingres, la cheffe de la mis­sion de Mé­de­cins sans fron­tières (MSF) dans l’en­clave. A l’hô­pi­tal Al-Aq­sa, ils ont re­çu 300 pa­tients en quatre heures, du ja­mais vu. On a dû opé­rer dans les cou­loirs.» Il y a un mois, ses équipes avaient consta­té «des bles­sures in­ha­bi­tuelles», prin­ci­pa­le­ment aux ge­noux, vi­sés sciem­ment par les sni­pers is­raé­liens, cau­sant «un ni­veau ex­trême de des­truc­tion des tis­sus et des os, et des ori­fices de sor­tie de balles dé­me­su­rés, qui peuvent avoir la taille d’un poing». Une ving­taine de jeunes Ga­zaouis avaient dû être am­pu­tés, et Mah­moud Ab­bas, le pré­sident pa­les­ti­nien, s’est alar­mé de l’émer­gence d’une «gé­né­ra­tion de han­di­ca­pés».

CONSIGNES DE TIR

Se­lon MSF, les bles­sures de la veille sont ré­par­ties bien plus fré­quem­ment sur le reste du corps des ma-

ni­fes­tants, lais­sant pen­ser un chan­ge­ment dans les consignes de tir de Tsa­hal, l’ar­mée is­raé­lienne. Dans les chambres com­munes de l’hô­pi­tal Al-Shi­fa, on se bous­cule. En­tou­rés de leurs proches, les ma­lades font bonne fi­gure, mas­quant la dou­leur et pro­cla­mant, eux aus­si,

leur fier­té. «Je vais boi­ter toute ma vie main­te­nant, mais peu im­porte,

c’est pour la Palestine», jure Bas­sem, 23 ans, du camp de ré­fu­giés de Nu­sei­rat, au centre de la bande de Ga­za. Il dit avoir été tou­ché en trans­por­tant un bles­sé vers une am­bu­lance. Son voi­sin de lit, Soub­hi, 25 ans, fai­sait rou­ler des pneus en­flam­més vers la fron­tière quand sou­dain, il n’a plus sen­ti sa jambe. Lui aus­si as­sure qu’il n’a au­cun re­gret. Sa vie d’avant se ré­su­mait à men­dier quelques she­kels au souk. Il est peu pro­bable qu’elle s’amé­liore, mais sa bles­sure, il le sait, lui confère dé­sor­mais un cer­tain sta­tut dans une en­clave mar­quée par des dé­cen­nies de cul­ture mar­ty­ro­lo­gique. «Une bles­sure vous donne le res­pect de la com­mu­nau­té car elle vous connecte dans votre chair à la lutte pa­les­ti­nienne, re­marque Ha­san Zeya­da, un psy­cho­logue ga­zaoui qui a per­du trois frères et sa mère dans la guerre de 2014. S’ins­crire dans cette his­toire aide à sup­por­ter les condi­tions de vie dé­plo­rables.»

«NOS TERRES»

Il voit la marche du re­tour comme une forme d’«em­po­werment» pour une gé­né­ra­tion per­due. A Ga­za, les trois quarts de la po­pu­la­tion ont moins de 25 ans, et le taux de chô­mage y est le plus éle­vé du monde, tu­toyant les 50 % de la po­pu­la­tion ac­tive. Et plus en­core chez les jeunes di­plô­més. En­vi­ron 90% d’entre eux ne sont ja­mais sor­tis de l’en­clave et ne connaissent que ces qua­rante ki­lo­mètres de côte la­bou­rés par les guerres. Tout au long des sept se­maines de la «Marche du re­tour», ce sont ces she­babs («jeunes») sans es­poir ni ave­nir, qui ont dé­fié la mort, avec leurs armes bri­co­lées, dé­ri­soires (lance-pierres et cerfs-vo­lants Mo­lo­tov), pen­dant que la ma­jo­ri­té des par­ti­ci­pants res­taient à l’ar­rière. Mal­gré les risques, ils ont eu «l’im­pres­sion d’agir, ne pas être une simple vic­time de l’oc­cu­pant, sur­tout qu’ils avaient le droit in­ter­na­tio­nal de leur cô­té», as­sure Zeya­da.

Dans une chambre d’Al-Shi­fa ré­ser­vée aux femmes, une ly­céenne se tord de dou­leurs. Sa grand-mère re­met son voile en place. Les larmes coulent sur les joues

de Naï­ma, tou­chée, dit-elle, par un «éclat de mé­tal» der­rière le crâne. Elle s’est ap­pro­chée des bar­be­lés pour «rap­pe­ler aux Is­raé­liens qu’ils sont sur nos terres», dit-elle. Ce­la va­lait-il de ris­quer sa vie ? «Oui, ré­pond la ma­triarche, à la place de l’ado. Le sa­cri­fice de la jeu­nesse nous rend notre hon­neur, et leurs en­fants fe­ront de même s’il le faut, Inch Al­lah.» «Cette gé­né­ra­tion, elle n’a qua­si­ment pour ain­si dire connu que le siège», sou­ligne doc­te­ment Ba­sem Naïm, haut res­pon­sable du Ha­mas. Il fait ré­fé­rence au blo­cus is­raé­loé­gyp­tien en place de­puis l’ar­ri­vée au pou­voir du mou­ve­ment is­la­miste en 2007, d’abord par les urnes puis la force.

«Soixante Pa­les­ti­niens ne sont pas “morts”, ils ont été tués. Par des Is­raé­liens. Le mar­tyr de ces en­fants in­no­cents est leur en­tière faute», mar­tèle-t-il, re­fu­sant toute part de res­pon­sa­bi­li­té dans l’hé­ca­tombe. Même si les di­ri­geants du mou­ve­ment ont ap­pe­lé tout au long de la jour­née les par­ti­ci­pants à la «marche» à ci­sailler et fran­chir la clô­ture après des jours de sur­en­chères bel­li­queuses contre les ha­bi­tants des kib­boutz de l’autre cô­té de la fron­tière, four­nis­sant une jus­ti­fi­ca­tion aux consignes lé­tales de l’ar­mée is­raé­lienne.

«LEA­DERS MERDIQUES»

Yas­min (1) re­fuse de don­ner son vrai pré­nom dès qu’il s’agit de par­ler po­li­tique. C’est une jeune en­tre­pre­neure de 23 ans d’une fa­mille ga­zaouie ai­sée. Elle tient un site de vente en ligne de pro­duits ar­ti­sa­naux confec­tion­nés par des «femmes des camps de ré­fu­giés dans le be­soin». Elle ne s’est ja­mais ren­due à la fron­tière du­rant la «marche du re­tour» : «Mon père ne l’au­rait ja­mais per­mis, et, au dé­but, je pen­sais qu’il s’agis­sait juste de gâ­cher l’éner­gie de notre peuple, juste pour sa­tis­faire nos lea­ders merdiques.» Son frère, Ah­med (1), ren­ché­rit : «Ce mou­ve­ment, c’était quoi à part un sui­cide col­lec­tif ? A part don­ner l’oc­ca­sion aux Is­raé­liens de s’amu­ser en nous ti­rant comme des la­pins ? La vie est trop pré­cieuse pour la sa­cri­fier pour un bout de bar­be­lé.»

Cet in­gé­nieur à l’an­glais par­fait re­fuse de voir dans la marche un mou­ve­ment po­pu­laire. Il as­sure qu’à la mos­quée, on lui a fait pas­ser un mes­sage clair : «Tu es avec la marche ou tu te tais», la preuve, se­lon lui, d’une ma­ni­gance po­li­ti­cienne du Ha­mas.

Yas­min n’est pas d’ac­cord : «Oui, le Ha­mas a pro­fi­té de la “marche”, mais beau­coup de gens y ont trou­vé l’oc­ca­sion de pous­ser un cri.» Ceux, dit-elle, à qui on a tout pris : «La li­ber­té de mou­ve­ment, l’élec­tri­ci­té, l’eau po­table, les mai­sons, leurs propres en­fants même ! On ne peut pas les ju­ger car per­sonne ne peut leur don­ner d’al­ter­na­tive.» Et d’ajou­ter : «Par­mi les femmes que j’aide, beau­coup sont al­lées à la marche. Et j’ai com­pris : plus que la mort, c’était l’im­pres­sion de vivre libres qu’elles cher­chaient en al­lant là-bas, juste un ins­tant.» • (1) Les pré­noms ont été mo­di­fiés.

mar­di.

Le corps d’un Pa­les­ti­nien tué lun­di est dé­po­sé à la morgue d’un hô­pi­tal.

En­ter­re­ment mar­di d’un membre de la branche ar­mée du Ha­mas, tou­ché au torse par un sni­per is­raé­lien.

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