BENNY

«Le sport est un moyen pour les po­li­tiques de faire rayon­ner la na­tion» Pour le pro­fes­seur de phi­lo­so­phie et fan de foot Gilles Ver­visch, les po­li­tiques at­trapent le bal­lon rond au vol pour goû­ter à la fer­veur po­pu­laire.

Libération - - ÉVÉNEMENT -

au pire, les Olym­piens sor­ti­ront de cette sai­son en per­dants ma­gni­fiques.

HUGUES

De­puis ce week-end, des ul­tras ta­pissent Mar­seille de ban­de­roles à la gloire du club. Tra­di­tion vieille de vingt-sept ans (1991), quand l’OM joua la pre­mière de ses cinq fi­nales eu­ro­péennes (avant 1993, 1999, 2004 et 2018), pour une vic­toire il y a vingt-cinq ans face au Mi­lan AC (1-0), en Ligue des Cham­pions – la coupe la plus pres­ti­gieuse qui soit. «Mar­co», ul­tra his­to­rique, pré­sent à Mu­nich lors du sacre ul­time : «Nous avions chan­gé les pa­roles d’une chan­son de Hugues Au­fray dans le train nous condui­sant en Al­le­magne.» Et d’en­ton­ner l’air de San­tia­no… Le quin­qua­gé­naire en­chaîne : «La lé­gende mar­seillaise se trans­met aux mi­nots comme les hommes pré­his­to­riques trans­met­taient leur sa­voir au coin du feu. Ce se­rait bien qu’ils connaissent la joie d’une vic­toire en coupe d’Eu­rope. Parce qu’un jour, nous de­vrons pas­ser le flam­beau.» Dans un ca­fé, un bon­homme aux che­veux aus­si gris que lisses re­garde dans le vide en se confes­sant : mer­cre­di soir, il don­ne­ra à man­ger à sa mère trois quarts d’heure plus tôt que d’ha­bi­tude pour ar­ri­ver pile au coup d’en­voi. Il le dit avec

chu-« le doute d’un gars pas sûr de re­ve­nir du front

–la crainte d’un im­pré­vu sur la route ou d’une ca­ta dé­ri­vée. Son ca­ma­rade, dia­bo­lique, quelques mi­nutes plus tard : «Est-ce que les vieux doivent vrai­ment man­ger le soir?» Ju­rons cho­tés, sou­rires ma­lins. L’amour est com­plexe.

La Ligue Eu­ro­pa: la coupe des pe­tits et moyens forts au dé­part (une conso­lante), convoi­tée par des grands (leur plat de sub­sti­tu­tion quand ils foirent) et sur­tout, un billet di­rect pour la

Ligue des cham­pions en cas de vic­toire. L’At­lé­ti­co se dé­place avec une tri­po­tée de flèches, dont An­toine Griez­mann, at­ta­quant de l’équipe de France. Le club es­pa­gnol a rem­por­té le tro­phée en 2011 et dis­pu­té deux fi­nales [au­jourd’hui pré­sident de la Fé­dé­ra­tion de Ligue des cham­pions (2014 et 2016). En fran­çaise de foot] avait dit ne pas du tout somme : le fa­vo­ri, même si ces ren­contres-là être gê­né, seule la qua­li­fi­ca­tion comp­tant se jouent aus­si sur des dé­tails non-car­té­siens à ses yeux. Au-de­là de l’en­jeu pa­trio­tique, – la réus­site, voire le bol. A Mar­seille, des qui­dams la place de l’ar­gent dans le foot­ball pro­fes­sion­nel brûlent des cierges dans des églises et a fait bas­cu­ler le cur­seur, en termes des re­li­gieux bé­nissent le club, ce que les deux de va­leurs, du sport vers le spec­tacle. Mais té­moins de Jé­ho­vah ci­tées plus haut re­jettent même si, au fi­nal, seul le ré­sul­tat fait foi, dans le fond : «Si l’on prie pour un ga­gnant, c’est aus­si ce spec­tacle qui fait se le­ver les ce­la si­gni­fie quelque part que l’on aban­donne an de bal­lon rond, né en 1974, une foules. Spec­tacle, c’est bien le mot quand le per­dant. Il ne faut pas re­pro­duire le sché­ma an­née de Coupe du monde, Gilles par exemple le PSG qa­ta­ri af­fronte le de la Se­conde Guerre mon­diale, où des chré­tiens Ver­visch est pro­fes­seur de phi­lo­so­phie. FC Bar­ce­lone, qui compte le Qa­tar par­mi d’un camp priaient contre ceux de l’autre Il a no­tam­ment pu­blié De la tête aux ses spon­sors : au-de­là de l’af­fron­te­ment camp.» La foi aus­si est com­plexe. pieds : phi­lo­so­phie du foot­ball (Max Mi­lo). entre les deux équipes, on peut se dire que Ven­dre­di, l’OM a concé­dé le nul à Guin­gamp Quel lien faites-vous entre foot­ball et le Qa­tar est de toute fa­çon ga­gnant. (3-3). Il a me­né 2-0, s’est fait re­mon­ter phi­lo­so­phie ? Quand les po­li­tiques se glissent dans 2-3, avant d’éga­li­ser. Le der­nier quart Dans mes cours, je me suis tou­jours ser­vi une arène spor­tive, a for­tio­ri un stade d’heure avait des airs de pro­lon­ga­tions en d’exemples liés au foot­ball pour par­ler phi­lo­so­phie de foot, c’est pour hu­mer «l’opium du Coupe du monde : l’or­ga­ni­sa­tion je­tée aux po­li­tique à mes élèves. En pre­nant peuple» ? égouts, un jeu de gosses sur le par­king d’un par exemple la fi­gure de l’ar­bitre pour Cer­tains sont fans, comme Sar­ko­zy avec centre com­mer­cial. En Bre­tagne, Mar­seille a illus­trer Hobbes, qui dit que pour une dé­ci­sion le PSG, Hol­lande avec Rouen et d’après ce joué sans son épée du mo­ment, Di­mi­tri Payet juste et même si ce n’est pas dé­mo­cra­tique, que j’ai lu Ma­cron avec l’OM. Mais quand (meilleur pas­seur du cham­pion­nat), tou­ché il faut un sou­ve­rain Chi­rac prend la vague de au ge­nou et in­cer­tain pour la fi­nale. Sans au-des­sus de tout le monde France 98 ou que Mé­len­chon ses cham­pions d’Eu­rope et tau­liers non plus: qui ar­bitre, et il faut que tout se dé­couvre une pas­sion pour l’ex­cellent Bré­si­lien Luiz Gus­ta­vo (une Ligue le monde lui obéisse. Dans le l’équipe de Mar­seille, c’est des cham­pions en 2013 avec le Bayern), Adil foot, si on laisse les deux d’abord autre chose qui se Ra­mi (une Ligue Eu­ro­pa l’an pas­sé avec Sé­ville) équipes dé­ter­mi­ner s’il s’agit joue. His­to­ri­que­ment, le et le Por­tu­gais Ro­lan­do (il a sou­le­vé ce d’une faute ou d’un fait de sport a tou­jours été un moyen même tro­phée en 2011 avec Por­to). jeu, on n’a au­cune chance d’y pour les po­li­tiques de faire ar­ri­ver. C’est aus­si tout l’en­jeu rayon­ner la na­tion et de pro­mou­voir du ju­ge­ment de Sa­lo­mon: le pays. Il a aus­si il faut un juge im­par­tial, en tou­jours été une fa­çon de ca­na­li­ser de­hors des par­ties en pré­sence, c’est la rai­son les pas­sions –les mau­vaises langues pour la­quelle un ar­bitre ne peut être di­ront de les dé­tour­ner des vrais en­jeux so­ciaux. in­té­res­sé au ré­sul­tat de la ren­contre. Chi­rac était clai­re­ment dans cet élan Foot­ball et mo­rale, le couple ne semble pa­trio­tique sans même connaître les noms pas na­tu­rel. On pense à la main de des joueurs. C’est ce qui se rap­proche le Ma­ra­do­na ou à celle de Thier­ry Hen­ry, plus de la ré­cu­pé­ra­tion du spor­tif par le po­li­tique. mais aus­si à la grève des Bleus en Afrique Mé­len­chon ne s’en cache pas, il est du Sud… lui aus­si da­van­tage fan du «peuple» mar­seillais Al­bert Ca­mus, qui était goal de l’équipe en tri­bunes que de l’équipe sur le uni­ver­si­taire d’Al­ger et qui se des­ti­nait, ter­rain, trans­por­té par l’in­ten­si­té de la fer­veur avant sa tu­ber­cu­lose, au foot plu­tôt qu’aux plus que par la tech­nique des joueurs. livres, di­sait: «Tout ce que je sais de plus sûr Dans un mee­ting po­li­tique comme à pro­pos de la mo­ra­li­té et de l’obli­ga­tion des dans un match de foot, les pas­sions hommes, c’est au foot­ball que je le dois.» Le prennent lar­ge­ment le pas sur la rai­son, foot, pour des mil­lions de pra­ti­quants, c’est au nom d’un ob­jec­tif com­mun… d’abord une for­mi­dable école de la vie, où Certes, mais je vois sur­tout des dis­tinc­tions on ap­prend l’es­prit d’équipe, le res­pect de à faire entre ces deux mondes, qui l’ar­bitre et plus lar­ge­ment à vivre avec des n’ont pas le même rôle dans la so­cié­té. règles en te­nant compte des autres dans le Avec le foot­ball, des gens peuvent avoir le jeu. Au foot comme dans pas mal de sports, sen­ti­ment de vivre des vic­toires même si on ap­prend aus­si que le plus fort n’est pas c’est par pro­cu­ra­tion, c’est le fa­meux «on for­cé­ment le plus violent mais ce­lui qui a ga­gné» qu’on re­trouve ef­fec­ti­ve­ment en joue le mieux dans le res­pect des règles. po­li­tique. Mais si en sport, la vic­toire est Vous par­lez de la pra­tique po­pu­laire du une fin en soi, en po­li­tique on at­tend que sport, c’est une autre chan­son quand l’ac­tion de la per­sonne vic­to­rieuse et donc il s’agit du monde pro­fes­sion­nel… élue fasse de nous des ga­gnants. On com­prend C’est vrai qu’à haut ni­veau, le foot­ball spec­tacle bien ce que les po­li­tiques trouvent est ra­re­ment un vec­teur de mo­rale ou dans le foot au-de­là du sport, mais il d’exem­pla­ri­té. Si le so­liste tech­nique est convient de ne pas mé­lan­ger les re­gistres. glo­ri­fié, a for­tio­ri s’il est bu­teur, même un At­tend-on d’abord d’un po­li­tique, et non joueur en­frei­gnant les règles peut-être cé­lé­bré d’un re­li­gieux, qu’il fasse vivre à des «foules pour sa «ru­go­si­té» ou son «ex­pé­rience sen­ti­men­tales» des pas­sions par­ta­gées? du haut ni­veau». La fron­tière entre Mé­len­chon comme Ma­cron ont clai­re­ment vice et ver­tu est alors floue. A l’époque de fait le choix, dans une lo­gique cha­ris­ma­tique, la main de Thier­ry Hen­ry [qui avait qua­li­fié de conju­guer pas­sions et rai­son. la France face à l’Ir­lande pour la Coupe Re­cueilli par du monde 2010, ndlr], Noël Le Graët JO­NA­THAN BOUCHET-PETERSEN

FOI

Hor­mis Thau­vin, Mar­seille s’est glo­ba­le­ment re­po­sé en Bre­tagne sur les en­fants de sa nou­velle mé­ri­to­cra­tie. Dans la pro­mo, pêle-mêle, Bou­na Sarr (ar­rière droit trans­fi­gu­ré), Lu­cas Ocam­pos (at­ta­quant tei­gneux, ba­gar­reur et dé­sor­mais dé­ci­sif ), An­dré-Frank Zam­bo An­guis­sa (vaillant mi­lieu dé­fen­sif, diag­nos­ti­qué au dé­part al­ler­gique au bal­lon). Belle his­toire: ces trois types-là avaient tout sauf la dé­gaine de l’OM Cham­pions Pro­ject. Bonne af­faire aus­si : Ru­di Gar­cia, leur en­traî­neur, leur a fait prendre une va­leur mar­chande in­es­pé­rée. Après la vic­toire contre Salz­bourg, ce der­nier, dans le top 5 des coachs fran­çais, avait loué l’in­tel­li­gence de ses hommes, donc la sienne. Et puis, après l’ac­croc bre­ton, joueurs, staff et pré­sident furent confron­tés aux ques­tions in­hé­rentes au vide. Ima­gi­nons que l’OM fi­nisse au pied du po­dium en L1 (après y avoir sé­jour­né un temps) et perde face à l’At­lé­ti­co (hy­po­thèse plau­sible). En zone mixte, le re­gard de l’at­ta­quant Valère Ger­main s’était fi­gé quelques se­condes. Lun­di, le pré­sident du club, Jacques-Hen­ri Ey­raud, est al­lé ap­por­ter une ré­ponse of­fi­cielle sur BFM TV. On au­rait dit un épi­sode de Benny Hill, quand on ne sait plus qui court der­rière qui. En l’oc­cur­rence, qui in­ter­roge qui. Le di­ri­geant a ré­su­mé sa théo­rie très sim­ple­ment : à la base, tout ce­la n’était pas pré­vu.

RAMSÈS KÉFI (à Mar­seille et Guin­gamp)

Mar­seille est ta­pis­sé de ban­de­roles à la gloire du club. Tra­di­tion vieille de vingt-sept ans, quand l’OM joua la pre­mière de ses cinq fi­nales eu­ro­péennes.

F

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.