Ce­lui qui reste

Vic­tor Solf Chan­teur et pia­niste de Her, il per­pé­tue le groupe de­puis la dis­pa­ri­tion de Si­mon Car­pen­tier, l’autre moi­tié du duo et son meilleur ami.

Libération - - L’ANNÉE 68 - Par MARGAUX LACROUX Pho­to FRED KIHN

Le 25 avril 2018 à l’Olym­pia. Der­nière date pro­gram­mée en­semble. Ce concert, Vic­tor Solf et Si­mon Car­pen­tier l’avaient ajou­té à leur agen­da au dé­but de l’été 2017. Quelques se­maines plus tard, un can­cer em­por­tait Si­mon à l’âge de 27 ans. De­puis, la vie de Vic­tor Solf tient à une pro­messe : ne pas ar­rê­ter Her. Le soir tant at­ten­du, dans son élé­gant costume de soul­man, l’ar­tiste oc­cupe le vide lais­sé sur scène. En­tou­ré par quatre mu­si­ciens, il in­ter­prète une ver­sion plus rock de Five Mi­nutes, leur tube. La chan­son, re­prise dans une pub de la marque à la pomme, était chan­tée à l’ori­gine par Si­mon. Fer­veur dans le pu­blic. La voix pleine et grave du Fran­co-Al­le­mand se casse à l’évo­ca­tion du membre ab­sent. En fin de concert, l’ombre en­robe sa car­rure de 1,91 m, le temps de dé­voi­ler une com­po­si­tion in­time: Are You Still Here? («es-tu en­core là?»). Le titre a prê­té son nom à une mi­ni-sé­rie qui ra­conte la fa­çon dont Her conti­nue. «J’ai vrai­ment l’im­pres­sion qu’on m’a cou­pé la moi­tié du corps», livre Vic­tor Solf au dé­but du pre­mier épi­sode, dif­fu­sé cou­rant juin. La mise à nu a été thé­ra­peu­tique. Si­mon Car­pen­tier était l’un de ses rares in­times, son té­moin de ma­riage, et même son aco­lyte de cui­sine. Dès le dé­but de Her, le duo fu­sion­nel

sa­vait que la course contre la ma­la­die était lan­cée. Com­ment Vic­tor Solf a-t-il pour­sui­vi en so­lo ? «Je me suis ou­blié en tant qu’in­di­vi­du, tout sim­ple­ment. Mon ob­ses­sion était de ter­mi­ner cette his­toire. Pour que je m’en sorte, je ne de­vais pas avoir de re­grets. L’idée d’avoir un pied blo­qué dans le pas­sé me hante. Tout ce que je com­mence dans ma vie, je le

fi­nis», abonde-t-il. Il est ins­tal­lé de­puis près d’une heure dans un tro­quet du Xe ar­ron­dis­se­ment de Pa­ris, à quelques mètres de son ap­par­te­ment. Son sou­rire pu­dique s’est es­tom­pé. Il dit être sor­ti de la tem­pête des der­niers mois. L’ar­tiste de 27 ans a te­nu tous ses en­ga­ge­ments : chan­ter à l’en­ter­re­ment de Si­mon en août, re­tour­ner sur scène pour Rock en Seine quelques jours après, ter­mi­ner l’al­bum, as­su­rer la pro­mo­tion, pro­gram­mer la tour­née jus­qu’à fé­vrier 2019. Il a noyé son deuil dans le tra­vail, quitte à im­po­ser une ca­dence in­tense à son équipe. Fin 2017, deux mu­si­ciens ont quit­té Her.

La rup­ture reste dif­fi­cile à di­gé­rer. An­gois­sé à l’idée que le groupe se dé­lite, Vic­tor Solf a re­trou­vé de nou­velles perles rares via des proches. Le de­voir d’hom­mage pèse lourd sur ses épaules, en ap­pa­rence très so­lides. «A l’Olym­pia, j’ai sen­ti que quelque chose se li­bé­rait en moi, je suis plus léger», dit-il. Lâ­cher prise lui pren­dra du temps. «Il baisse peu la garde. Il est très conscient de tout ce qu’il fait, il maî­trise», sou­ligne Ro­drigue Huart, réa­li­sa­teur de la mi­ni­sé­rie. Ad­mi­ra­teur d’ar­tistes amé­ri­cains com­po­si­teurs-pro­duc­teurs-in­ter­prètes, comme Ken­drick La­mar, Vic­tor Solf parle, lui, d’un be­soin de se sen­tir in­dé­pen­dant : «J’ai mon la­bel, je fais ma mu­sique comme je veux, j’écris mes clips, je gère la po­chette.» Mais, contrai­re­ment au mi­li­tan­tisme de l’Amé­ri­cain pour la cause noire, pas d’en­ga­ge­ment po­li­tique. «Her prône la to­lé­rance, l’es­poir et la vie, c’est dé­jà un com­bat en soi», dit

en sou­riant ce­lui qui a vo­té Mé­len­chon, «comme un grand idéa­liste», à la der­nière pré­si­den­tielle, puis Ma­cron. «Pas par dé­pit mais parce que je prends Ma­rine Le Pen très au sé­rieux. Aux Etats-Unis, il y a eu un tel mé­pris de la part des mé­dias et des dé­mo­crates pour Trump que c’est pour ça qu’il est pas­sé.» Ce­lui qui chante la sen­sua­li­té a gran­di dans un cercle très fé­mi­nin : une mère agré­gée d’al­le­mand dont il tient le cô­té per­fec­tion­niste, ses trois soeurs, une tante phi­lo­sophe, des grands-pa­rents ca­tho­liques «qui croyaient en ce prin­cipe que

l’homme est bon». Son père, al­le­mand, «ar­tiste com­plet», est res­té à Düs­sel­dorf, où Vic­tor est né. Lui a sui­vi sa mère, fran­çaise, par­tie re­prendre ses études dans la Ville Lu­mière. La mixi­té de Bel­le­ville, son quar­tier pa­ri­sien, lui manque quand il dé­mé­nage à Rennes à 8 ans, dans une HLM d’un quar­tier po­pu­laire. Grâce à une dé­ro­ga­tion, le col­lé­gien in­tègre un éta­blis­se­ment du centre-ville à la «caste bien

pré­cise», com­prendre bour­geoise. En pa­ral­lèle du bas­ket et du ten­nis, le pré-ado com­mence la cho­rale et le pia­no clas­sique.

L’an­cien «nerd ul­time» se marre qu’on l’ima­gine sé­cher les cours pour va­quer à sa mu­sique

:« Mes co­pains étaient les meilleurs de la classe. Ils pro­gram­maient des jeux de­com ba­toude voi­ture sur les cal­cu­lettes. C’était ça mon uni­vers !» Son ami­tié avec Si­mon Car­pen­tier se noue plus tard, au ly­cée, au sein du groupe pop rock The Po­po­po­pops. L’aven­ture prend fin après un pre­mier al­bum. Pas ques­tion de faire des études

«pour ré­pondre à la pres­sion so­ciale». Au 12e étage de l’im­meuble de Vic­tor Solf, les deux complices com­posent les pre­miers mor­ceaux de Her. Son ami, ma­ture et is­su d’un mi­lieu plus ai­sé, le ca­na­lise. «On avait beau­coup de dé­bats, c’était très conflic­tuel mais construc­tif. Ça fait par­tie des choses qui me manquent le plus.» A l’époque du tout pé­ris­sable, de la vi­ra­li­té des ré­seaux so­ciaux, ils ne vou­laient pas d’une mu­sique «à la

mode». L’in­fluence soul de James Brown, Mar­vin Gaye et The Temp­ta­tions se mêle à celle d’ar­tistes rap et elec­tro (James Blake, The XX, Ka­nye West). Au­jourd’hui, sa femme, qui est de­ve­nue sa ma­na­geuse, as­sure que Vic­tor Solf va mieux: «Les nou­veaux mu­si­ciens et l’ac­cueil ex­cep­tion­nel du pu­blic du­rant les concerts l’ont beau­coup ai­dé. Les échap­pées bre­tonnes lui font aus­si beau­coup de bien.» Le couple s’est ren­con­tré lors du fes­ti­val la Route du rock en Il­leet-Vi­laine et fê­te­ra ses trois ans de ma­riage cet été. En quête de lui-même, Vic­tor Solf tente de dé­pouiller sa vie du su­per­flu. Son trip­tyque: mu­sique, amour, fa­mille. L’argent,

«je m’en fous tel­le­ment, c’est fait pour être dé­pen­sé !» dit-il vê­tu d’une te­nue ap­pro­chant les 1 000 eu­ros : un bom­bers co­lo­ré et un pan­ta­lon en fla­nelle gris du cou­tu­rier pa­ri­sien Rives, qui taille aus­si ses ha­bits de scène. Il s’ex­ta­sie de­vant une vi­déo de De­nis La­vant, ac­teur d’un de ses films pré­fé­rés, Ho­ly Mo­tors, cri­ti­quant «la vo­lon­té d’en­ri­chis­se­ment, d’ac­cu­mu­ler des biens».

Le Ren­nais se mé­fie des «ex­tré­mismes», ce­lui du «sur­ca­pi­ta­lisme» ou de la re­li­gion, qui sé­pare plus qu’elle ne ras­semble, et rage contre les an­ti-IVG. Les sté­réo­types de genre aus­si le dé­so­lent. «Si un gar­çon a en­vie de pleu­rer ou de s’ha­biller en rose, pour­quoi l’en em­pê­cher?» de­mande ce membre du mou­ve­ment de l’ONU pour l’éga­li­té des sexes He For She. Le mu­si­cien guette l’ho­ri­zon 2019, conscient qu’il de­vra à un mo­ment faire une pause pour se re­trou­ver. Puis l’heure du di­lemme vien­dra. Conti­nuer à in­car­ner un ar­tiste à deux têtes ou créer son propre pro­jet ? «La mu­sique me gui­de­ra.»

20 no­vembre 1990 Nais­sance à Düs­sel­dorf. 9 avril 2015 Lan­ce­ment de Her. 13 août 2017 Mort de Si­mon. 30 mars 2018 Pre­mier al­bum. Juin 2018 Sé­rie do­cu­men­taire Are You Still Here ? sur l’ap­pli­ca­tion Stu­dio +.

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