DES PROFS LANCENT L’ALERTE

Les en­sei­gnants d’un ly­cée du Val-de-Marne exercent leur droit de re­trait, es­ti­mant leur san­té et celle des élèves me­na­cée par la pré­sence d’amiante. Un dan­ger qui pour­rait concer­ner un grand nombre d’éta­blis­se­ments.

Libération - - LA UNE - Par MA­RIE PI­QUE­MAL Pho­to STÉ­PHANE REMAEL

En temps nor­mal, il est dis­cret. «Une pe­tite sou­ris», disent les col­lègues. Conscien­cieux comme les scien­ti­fiques de son es­pèce (prof de phy­sique-chi­mie) et ré­ser­vé comme tout fonc­tion­naire dès qu’il s’agit de mettre en cause sa hié­rar­chie. Pas du style à s’en­flam­mer de­vant un jour­na­liste. Mer­cre­di, à 8 heures, nous avons vu tout l’in­verse. Cé­dric (1) s’est avan­cé, la co­lère conte­nue mais gla­cée : «La cir­cu­laire de juillet 2018 pré­voit un droit d’alerte pour les fonc­tion­naires en cas de dan­ger grave et im­mi­nent et de risque ir­ré­ver­sible. Je consi­dère que c’est le cas, la san­té de mes élèves est me­na­cée.» Ses mains tremblent, il parle fort. Il faut dire aus­si que toutes les deux mi­nutes, un avion passe si bas qu’il faut éle­ver la voix pour s’en­tendre. La route qui borde l’éta­blis­se­ment n’ar­range rien. Bien­ve­nue dans la ci­té sco­laire Georges-Bras­sens, à Ville­neuve-le­Roi (Val-de-Marne). Le cadre est idyl­lique : dans un cou­loir aé­rien d’Or­ly, l’éta­blis­se­ment jouxte une dé­chet­te­rie et une zone in­dus­trielle très fré­quen­tée par les ca­mions. Dans les pa­rages, il y a aus­si un dé­pôt pé­tro­lier, clas­sé Se­ve­so.

Les bâ­ti­ments ont été construits dans les an­nées 60, sur une sa­blière… un sol in­stable, qui s’af­faisse par en­droits. «Nous avons tou­jours eu des pro­blèmes de toutes sortes ici, l’his­toire de l’amiante est ve­nue s’y ajou­ter», ré­sume Lau­rence, prof de SVT à Bras­sens de­puis vingt-neuf ans.

PREUVES À RE­VENDRE

L’émo­tion est forte. Qua­si­ment toute la salle des profs est de­vant les grilles du ly­cée, re­fu­sant en bloc de re­joindre les classes. Ils exercent leur droit de re­trait de­puis une se­maine, es­ti­mant que leur san­té et celle de leurs élèves étaient me­na­cées par la pré­sence d’amiante dans les pla­fonds de l’éta­blis­se­ment «en mau­vais état et en­core plus fra­gi­li­sé de­puis l’in­cen­die et l’inon­da­tion du 29 sep­tembre», pour­suit Cé­dric. Le ma­tin de notre ve­nue, l’équipe avait re­çu une in­jonc­tion du rec­teur pour qu’ils re­joignent fis­sa leurs postes. «Au vu des der­nières ana­lyses qui nous sont par­ve­nues par la ré­gion –qui a la charge des bâ­ti­ments, j’in­siste –, il n’y a pas de dan­ger im­mi­nent. Donc le droit de re­trait n’est pas va­lable», jus­ti­fie l’aca­dé­mie de Cré­teil. Sauf que les 70 en­sei­gnants ont l’in­time convic­tion du contraire. Et des preuves à re­vendre.

«Nous ne pré­ten­dons pas que l’amiante tombe en per­ma­nence du pla­fond, en­core heu­reux! Mais, avec le vieillis­se­ment du bâ­ti, elle peut tom­ber n’im­porte quand. Et il suf­fit d’une fois, on sait que l’amiante peut conta­mi­ner quelle que soit la du­rée d’ex­po­si­tion», dé­plore un an­cien pro­fes­seur qui a quit­té l’éta­blis­se­ment l’an der­nier «sur les ro­tules». Alain Bob­bio, se­cré­taire gé­né­ral de l’As­so­cia­tion na­tio­nale des vic­times de l’amiante (An­de­va), ac­quiesce. Il est de plus en plus sol­li­ci­té par des pro­fes­seurs et pa­rents d’élèves : «Il y a un vrai pro­blème d’amiante dans les écoles de ce pays, lar­ge­ment sou­ses­ti­mé et mé­con­nu. Le dan­ger n’est pas der­rière nous. Bien au contraire. Il s’ag­grave avec le temps, à me­sure que les bâ­ti­ments vieillissent [lire in­ter­view ci-contre].» L’An­de­va or­ga­nise une ma­ni­fes­ta­tion na­tio­nale ce ven­dre­di pour aler­ter l’opi­nion sur la pré­sence d’amiante dans les écoles, et «qu’en­fin, les res­pon­sables agissent». Trop sou­vent, dit Alain Bob­bio, les au­to­ri­tés sont dans le dé­ni. A com­men­cer par les col­lec­ti­vi­tés ter­ri­to­riales qui ont la charge de la construc­tion et l’en­tre­tien des éta­blis­se­ments sco­laires. A l’écou­ter, elles pré­fèrent par­fois fer­mer les yeux comme si le pro­blème n’exis­tait pas car, vu son am­pleur, elles ne savent com­ment s’y at­te­ler. Le cas du ly­cée Bras­sens à Ville­neuve-le-Roi en est, pour lui, la par­faite il­lus­tra­tion. De­vant les grilles, les profs em­pilent les épi­sodes dans le désordre, alignent les termes tech­niques. On cause «flo­cages», «score», «fibres»,

«can­cé­ro­gé­ni­ci­té sans seuil»… «Nous n’avons pas eu d’autres choix que de de­ve­nir des ex­perts scien­ti­fiques en amiante, jus­ti­fie Cy­ril, jeune pro­fes­seur de lettres. C’est com­pli­qué pour nous de re­mettre en cause notre hié­rar­chie, mais à par­tir du mo­ment où le doute s’ins­talle…» Cé­cile, prof de lettres, le coupe. «Il ne s’agit pas d’un com­bat po­li­tique ou syn­di­cal. Là, il est ques­tion de san­té pu­blique. Je ne fe­rais pas en­trer mes filles dans ce bâ­ti­ment, donc je ne fais pas en­trer les élèves. C’est aus­si simple que ça.» Tous parlent de «res­pon­sa­bi­li­té mo­rale». Et ce sen­ti­ment d’être aban­don­nés par leur ins­ti­tu­tion, comme si elle ne pre­nait pas la me­sure de ce qui est en train de se jouer.

MOUSSE BLANCHE

Leur com­bat re­monte au 23 no­vembre 2017. Ce jour-là, une col­lègue dé­couvre dans sa classe une sorte de mousse blanche au sol, vi­si­ble­ment tom­bée du pla­fond. Elle a le ré­flexe d’aver­tir sa pro­vi­seure, et un pro­fes­seur en lutte à l’époque contre la ven­ti­la­tion dé­fec­tueuse. Lui com­prend tout de suite. Il sus­pecte la pré­sence d’amiante, cette fibre 400 fois plus fine qu’un che­veu et très can­cé­ro­gène. Ce ma­té­riau iso­lant, in­ter­dit dans les construc­tions de­puis 1997, était lar­ge­ment uti­li­sé avant cette date. La pro­vi­seure en­clenche la pro­cé­dure de mise en sé­cu­ri­té, les au­to­ri­tés sont pré­ve­nues, la salle fer­mée par pré­cau­tion. Le 1er dé­cembre, un em­ployé de la so­cié­té In­nax, en­voyé par la ré­gion Ile-de-France, pé­nètre dans la salle pour ef­fec­tuer des pré­lè­ve­ments de flo­cages et constate «un taux de 11,4 fibres d’amiante par litre d’air, très su­pé­rieur à la norme de 5 fibres par litre d’air». Les jours passent. L’équipe conti­nue de faire cours dans les salles d’à cô­té, les agents d’en­tre­tien lavent les sols. «Le 15 dé­cembre, notre pro­vi­seure re­çoit un coup de fil: une équipe spé­cia­li­sée dans le désa­mian­tage est dé­pê­chée pour en­le­ver les or­di­na­teurs de la salle, car ils sont conta­mi­nés… voi­là com­ment on a ap­pris of­fi­ciel­le­ment la pré­sence d’amiante», ra­conte un en­sei­gnant.

Les pro­fes­seurs entrent alors dans une lutte ou­verte. Ils perdent confiance dans les au­to­ri­tés et en­tre­prennent de far­fouiller dans les caves du ly­cée, à la re­cherche des ar­chives. Bin­go ! La

pré­sence d’amiante ap­pa­raît dans des do­cu­ments écrits dès 1987, dans une lettre d’une as­so­cia­tion de pa­rents : «Le dan­ger aug­mente à me­sure que les pla­fonds se dé­gradent. Fau­drat-il aler­ter la presse et or­ga­ni­ser une jour­née portes ou­vertes ?» Cette lettre fi­gure dans l’en­quête du CHSCT aca­dé­mique trans­mise à la ré­gion et à l’édu­ca­tion na­tio­nale, et que Li­bé­ra­tion a pu consul­ter. A l’époque, face à la mo­bi­li­sa­tion des pa­rents, les pla­fonds avaient été re­cou­verts d’une couche pour iso­ler l’amiante –«Les rem­pla­cer coû­tait plus cher… le pro­blème, c’est qu’avec le temps, cette deuxième couche s’est à son tour dé­té­rio­rée», pré­cise l’as­so­cia­tion An­de­va qui aide les en­sei­gnants dans leur lutte. Syl­vette, pro­fes­seure d’arts plas­tiques au ly­cée de­puis 1991 : «Pen­dant des an­nées, à chaque fois qu’on po­sait la ques­tion, les au­to­ri­tés nous ré­pon­daient dans les yeux : “Non, il n’y a pas d’amiante”. Ils nous sou­te­naient que c’était une lé­gende ur­baine! Mes élèves ma­ni­pu­laient les dalles du pla­fond pour y sus­pendre leurs tra­vaux… je le porte sur la conscience, je ne leur par­don­ne­rai ja­mais.»

CONTRE-EX­PER­TISES

Dans toute cette his­toire, le dé­ca­lage est sai­sis­sant entre l’an­goisse et la co­lère du corps en­sei­gnant et le dis­cours calme et ras­su­rant des au­to­ri­tés, pour­tant adeptes du prin­cipe de pré­cau­tion, a for­tio­ri quand il est ques­tion de san­té et d’en­fants. Après l’épi­sode du 23 no­vembre 2017 et les six se­maines de droit de re­trait exer­cé par les pro­fes­seurs, la ré­gion a di­li­gen­té des ex­per­tises et contreex­per­tises, par plu­sieurs so­cié­tés. «Toutes les ana­lyses montrent que la qua­li­té de l’air est nor­male. Il n’y a pas de dis­si­mu­la­tion, d’au­cune fa­çon», in­siste en­core au­jourd’hui la ré­gion, ne niant pas la pré­sence d’amiante dans les pla­fonds. Et celle réa­li­sée par In­nax, avec un taux deux fois su­pé­rieur ? «Ce­la reste un mys­tère», ad­met-on du cô­té de l’aca­dé­mie. La salle où les taux ont été me­su­rés est néan­moins tou­jours fer­mée. «Nous avons mis en place le pro­to­cole re­quis», re­prend la ré­gion. Un tech­ni­cien vient chaque se­maine avec des «pompes à air» (pour pré­le­ver des échan­tillons en vue d’ana­lyses) dans cer­taines classes. Et la ré­gion de ta­cler les an­ciens élus d’Ile-de-France : «Le ly­cée Bras­sens est symp­to­ma­tique de l’état dans le­quel l’an­cienne ma­jo­ri­té a lais­sé les ly­cées fran­ci­liens. Un tiers d’entre eux sont vé­tustes. Nous avons en­ga­gé un plan ex­cep­tion­nel de 5 mil­liards d’eu­ros entre 2017 et 2027.» Les tra­vaux de re­cons­truc­tion de Bras­sens, pro­mis de­puis des lustres, doivent dé­bu­ter pro­chai­ne­ment. Des pré­fa­bri­qués sont en train d’être ins­tal­lés à l’ar­rière du ly­cée, le dé­mé­na­ge­ment est pré­vu dé­but no­vembre. «Il n’y au­ra plus de pro­blème, il va être dé­mo­li et re­cons­truit.»

Bra­ham, jeune prof de phi­lo, parle bas. Son père a un can­cer à cause de l’amiante. Pour lui, «ja­mais une telle si­tua­tion ne se se­rait pas­sée dans une ban­lieue chic. Ils au­raient agi.» •

(1) Nous avons choi­si de ne pas men­tion­ner le nom de fa­mille des pro­fes­seurs.

De­vant le groupe Georges-Bras­sens, mer­cre­di. «Je ne fe­rais pas en­trer mes filles dans ce bâ­ti­ment, donc je ne fais pas en­trer les élèves», ex­plique une en­sei­gnante.

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