L’ex­trême droite lance son ibère at­taque

Libération - - MONDE - Par FRAN­ÇOIS MUSSEAU Cor­res­pon­dant à Ma­drid

An­ti-im­mi­grés, en guerre contre l’in­dé­pen­dan­tisme ca­ta­lan, re­lents de fran­quisme… Après le suc­cès de son mee­ting di­manche à Ma­drid, le mou­ve­ment Vox, qui ne pe­sait qua­si­ment rien aux der­nières élec­tions, confirme la pous­sée des idées ré­ac­tion­naires en Eu­rope.

«En­semble, de nou­veau, nous fe­rons de l’Es­pagne une grande na­tion. Une et in­di­vi­sible. Une Es­pagne vive, pas cette Es­pagne morte que l’on a au­jourd’hui.» Un col­lier de barbe taillé avec soin, le che­veu court, San­tia­go Abas­cal n’est pas un tri­bun. Mais son verbe est clair, net, af­fû­té comme une serpe. Et di­manche, dans les arènes de Vis­ta­legre, dans le sud-ouest de Ma­drid, son dis­cours pa­trio­tique aux re­lents fran­quistes a fait mouche : 9 000 per­sonnes se sont en­tas­sées dans l’édi­fice cir­cu­laire, lais­sant 2000 autres mi­li­tants dans la rue, par manque de place. A l’in­té­rieur, la fer­veur est au ren­dez­vous, les dra­peaux verts du mou­ve­ment se mêlent aux éten­dards na­tio­naux sang et or, cris et cla­meurs in­ter­rompent le chef de file à chaque fois que ce­lui-ci pro­nonce les mots de «Ca­ta­logne», «ETA», «fron­tières», «illé­gaux» ou «dé­lin­quants».

Le par­ti Vox a le vent en poupe. Le suc­cès de ce mee­ting ma­dri­lène (à

«Il y a une gé­né­ra­li­sa­tion du mou­ve­ment ra­di­cal, nour­rie par l’im­mi­gra­tion illé­gale, la crise, le re­jet des par­tis […]. La spé­ci­fi­ci­té es­pa­gnole, c’est la peur que la na­tion soit dé­pe­cée par des ir­ré­den­tistes.» Xa­vier Col­ler so­cio­logue

l’en­droit même où, deux ans plus tôt, les ra­di­caux de gauche de Po­de­mos avaient mis en scène leur éclo­sion) a gé­né­ré un grand in­té­rêt mé­dia­tique. San­tia­go Abas­cal, son pré­sident d’ori­gine basque, ne se li­mite plus à fré­quen­ter les pla­teaux té­lé et les mé­dias de la droite la plus ré­ac­tion­naire – In­te­re­co­nomía, la Razón, esRa­dio… Le voi­ci qui ces jours-ci dia­logue dans les émis­sions mains­tream de la té­lé pu­blique RTVE, On­da ce­ro, An­te­na 3, etc.

Symp­tôme

Ce­lui en qui on voyait un lea­der po­pu­liste d’ex­trême droite in­fré­quen­table est dé­sor­mais in­vi­té un peu par­tout pour ré­pé­ter à l’en­vi que son pays «est en phase de des­truc­tion» et qu’il faut «ap­pli­quer cent me­sures ur­gentes», ré­di­gées par son par­ti. Par­mi celles-ci : fin des aides pour tout im­mi­grant ; faire de Ceu­ta et Me­lil­la, ces deux en­claves es­pa­gnoles d’Afrique du Nord par où passent des cen­taines de mi­grants, «un ver­rou in­fran­chis­sable»; en fi­nir avec «les pri­vi­lèges de l’es­ta­blish­ment, ces ca­ciques et ces lob­byistes qui fument le ci­gare dans des ca­naLi­bé­ra­tion pés alors que la classe moyenne souffre» ; «bar­rer la route aux put­schistes que sont les sé­pa­ra­tistes ca­ta­lans»… Vue du reste de l’Eu­rope, ba­layée par des vents d’ex­trême droite, l’as­cen­sion de Vox peut pa­raître dé­ri­soire. Ab­sente du Par­le­ment na­tio­nal et de tout hé­mi­cycle ré­gio­nal, cette for­ma­tion née en mai 2014 n’a re­cueilli que 0,2% des voix aux élec­tions gé­né­rales l’an der­nier. Mais, de­puis et spé­cia­le­ment à la fa­veur du conflit en Ca­ta­logne, le pa­no­ra­ma a chan­gé. En quelques mois, le nombre d’adhé­rents a été mul­ti­plié par cinq, les son­dages lui ac­cordent 3 % des suf­frages, da­van­tage que les in­dé­pen­dan­tistes basques de Bil­du ou du PNV. «Le vac­cin an­ti­fran­quiste a eu un ef­fet pré­ven­tif sur l’émer­gence d’une ex­trême droite, ce qui de­puis qua­rante ans ex­plique la fai­blesse d’une droite dure en Es­pagne, sou­ligne Jo­sé Mi­guel de Elías, de l’ins­ti­tut de son­dage Sig­ma Dos. Et pour­tant, la mon­tée de Vox est un symp­tôme que les choses sont en train de bou­ger.» L’avè­ne­ment, même ti­mide, de Vox est symp­to­ma­tique d’une li­bé­ra­tion de la pa­role contes­ta­taire et an­ti­sys­tème. Sous l’égide de Pa­blo Igle­sias, Po­de­mos a été la pre­mière force à l’ex­pri­mer, de­puis la gauche. Même s’ils n’ont pas la ra­di­ca­li­té du Mou­ve­ment Cinq Etoiles en Ita­lie, Vox en est la ré­plique à l’ex­trême droite, avec un dis­cours beau­coup plus mus­clé et dé­com­plexé. Aus­si bien San­tia­go Abas­cal que son nu­mé­ro 2, Ja­vier Or­te­ga Smith, an­cien membre d’«uni­tés d’opé­ra­tions spé­ciales» de l’ar­mée, pré­co­nisent un mur de bé­ton à Ceu­ta et Me­lil­la. Ils ne cachent pas non plus leur dé­vo­tion pour Steve Ban­non, Vik­tor Orbán, Ma­rine Le Pen, les mou­ve­ments ex­tré­mistes néer­lan­dais, al­le­mands ou au­tri­chiens. «Il faut en fi­nir avec la so­cial-dé­mo­cra­tie eu­ro­péenne et res­tau­rer l’Eu­rope des na­tions, clame Ja­vier Or­te­ga. L’Es­pagne doit re­cou­vrer sa gran­deur et sa pu­re­té contre les cos­mo­po­lites de Bruxelles.» Nul doute que Vox pro­fite du bras de fer entre l’Etat et les sé­ces­sion­nistes ca­ta­lans, dont la ma­jo­ri­té des di­ri­geants se trouvent en pri­son ou en exil. «Pour leurs sym­pa­thi­sants, les gou­ver­ne­ments du so­cia­liste San­chez et, avant, du conser­va­teur Ra­joy s’age­nouillent de­vant les sé­pa­ra­tistes, dit l’ana­lyste Gon­za­lo Adán. Le fon­da­men­ta­lisme des uns, ba­sé no­tam­ment sur un sen­ti­ment de su­pé­rio­ri­té vis-à-vis des Es­pa­gnols, ali­mente la co­lère des autres, qui veulent ré­af­fir­mer la fier­té pa­trio­tique.» «Je crois aus­si, es­time le so­cio­logue Xa­vier Col­ler, qu’il y a une gé­né­ra­li­sa­tion du mou­ve­ment ra­di­cal, nour­rie par l’im­mi­gra­tion illé­gale, la crise éco­no­mique, le re­jet des par­tis tra­di­tion­nels, les frus­tra­tions ma­gni­fiées par le trum­pisme… La spé­ci­fi­ci­té es­pa­gnole, c’est la peur que la na­tion soit dé­pe­cée par des ir­ré­den­tistes, au­jourd’hui ca­ta­lans, de­main basques peut-être…»

Avè­ne­ment

Autre si­gnal du suc­cès de Vox : une bonne par­tie de son dis­cours a été ré­cem­ment ré­cu­pé­rée par les deux grands par­tis de la droite es­pa­gnole. Le Par­ti po­pu­laire, de­puis peu di­ri­gé par le jeune Pa­blo Ca­sa­do, et Ciu­da­da­nos, em­me­né par Al­bert Ri­ve­ra. Ceux-ci pré­co­nisent sans com­plexe une re­cen­tra­li­sa­tion du pays, no­tam­ment dans la san­té et l’édu­ca­tion. A Vox, on sou­haite car­ré­ment la sup­pres­sion des 17 ré­gions es­pa­gnoles, comme à l’époque fran­quiste. De l’avis gé­né­ral, les élec­tions mu­ni­ci­pales, ré­gio­nales et européennes de l’an pro­chain per­met­tront de sa­voir si l’avè­ne­ment de Vox est un feu de paille. Ou le dé­but d’une ir­ré­sis­tible as­cen­sion. •

PHO­TO MA­NU FER­NAN­DEZ. AP

Le pré­sident de Vox, San­tia­go Abas­cal, lors du mee­ting de di­manche dans les arènes de Vis­ta­legre à Ma­drid.

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