«La fai­blesse de la droite pour­rait pro­fi­ter à Vox»

L’his­to­rienne So­phie Ba­by re­met en pers­pec­tive la mon­tée du mou­ve­ment de San­tia­go Abas­cal en re­tra­çant l’évo­lu­tion des idées d’ex­trême droite en Es­pagne de­puis la mort de Fran­co.

Libération - - MONDE - Re­cueilli par FRAN­ÇOIS-XA­VIER GO­MEZ

So­phie Ba­by est maî­tresse de confé­rences en his­toire contem­po­raine à l’uni­ver­si­té de Bour­gogne-Franche-Com­té. Elle a no­tam­ment tra­vaillé sur le pas­sage du fran­quisme à la dé­mo­cra­tie et son livre le Mythe de la tran­si­tion pa­ci­fique, vio­lence et po­li­tique en Es­pagne (1975-1982), pa­ru en 2013 (Ca­sa de Veláz­quez), a été tra­duit cette an­née en es­pa­gnol (édi­tions Akal). Après la mort de Fran­co en 1975, qu’est de­ve­nu son hé­ri­tage po­li­tique ? Il s’est in­car­né dans un seul par­ti, Fuer­za Nue­va (Force nou­velle). Au­pa­ra­vant, sous la dic­ta­ture, il n’y avait pas de par­tis, mais un «mou­ve­ment na­tio­nal» qui re­grou­pait les forces po­li­tiques sur les­quelles s’ap­puyait le ré­gime. Dont la Pha­lange, une for­ma­tion de type fas­ciste créée dans les an­nées 30, et qui existe tou­jours. Avec l’ins­tau­ra­tion de la dé­mo­cra­tie en 1977, l’ex­trême droite a-t-elle dis­pa­ru ? Pas vrai­ment, puisque Fuer­za Nue­va, mal­gré ses ré­sul­tats élec­to­raux mo­destes (un seul dé­pu­té élu en 1977), avait une forte capacité de mo­bi­li­sa­tion, en ras­sem­blant des cen­taines de mil­liers de per­sonnes à Ma­drid chaque 20 no­vembre, pour l’an­ni­ver­saire de la mort de Fran­co. Le par­ti a fi­ni par dis­pa­raître dans les an­nées 80. Son pro­jet po­li­tique consis­tait à sus­ci­ter un coup d’Etat mi­li­taire, un pro­jet rui­né par l’échec du sou­lè­ve­ment contre la dé­mo­cra­tie de fé­vrier 1981. Les idées ex­tré­mistes ont-elles été re­pré­sen­tées par un autre par­ti ?

Le seg­ment de l’opi­nion ca­tho­lique, ru­rale et at­ta­chée aux va­leurs mo­rales de la dic­ta­ture s’est na­tu­rel­le­ment re­trou­vé dans le Par­ti Po­pu­laire (PP). Rap­pe­lons que le PP a pour an­cêtre Alian­za Po­pu­lar, par­ti is­su de l’ap­pa­reil fran­quiste, et qui en re­cy­clait de nom­breux cadres. Le PP (qui a chan­gé de nom quand Jo­sé María Az­nar en a pris la tête) s’est mo­der­ni­sé en ac­cep­tant les règles dé­mo­cra­tiques et l’en­trée dans l’Eu­rope, mais est res­té le gar­dien des nom­breuses va­leurs conser­va­trices. Comme l’at­ta­che­ment à l’uni­té de l’Es­pagne et le re­fus des ten­ta­tions sé­pa­ra­tistes, no­tam­ment en Ca­ta­logne ? Oui, mais aus­si dans d’autres ré­gions. L’une des têtes pen­santes de Vox est Jo­sé An­to­nio Or­te­ga La­ra, un fonc­tion­naire de l’ad­mi­nis­tra­tion pé­ni­ten­tiaire en­le­vé par ETA dans les an­nées 80, et très ac­tif dans le ré­seau des vic­times du ter­ro­risme, que le PP a beau­coup uti­li­sé. Quelles sont les pers­pec­tives de crois­sance pour Vox ? Rap­pe­lons d’abord que c’est pour le mo­ment un mou­ve­ment très mar­gi­nal. Il ne peut guère pros­pé­rer sur le thème de la nos­tal­gie de la dic­ta­ture, qui n’est pas cen­tral en Es­pagne. Par exemple, l’ex­hu­ma­tion des restes de Fran­co, vo­tée en sep­tembre par les dé­pu­tés, ne de­vrait pas sus­ci­ter des ma­ni­fes­ta­tions d’hos­ti­li­té. Vox peut en re­vanche pro­fi­ter de la fai­blesse d’un PP dé­cré­di­bi­li­sé par les scan­dales de cor­rup­tion et oc­cu­per un es­pace à droite que Ciu­da­da­nos, plus cen­triste, n’in­carne pas. Quant à l’ac­cueil des mi­grants, qui n’est pas un su­jet do­mi­nant en Es­pagne ac­tuel­le­ment, il peut s’im­po­ser dans le dé­bat et bé­né­fi­cier à Vox.

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