Drill, une scène de rime lon­do­nienne

C’est un rap bru­tal, sans filtre, qui ex­plose de­puis cinq ans dans les quar­tiers po­pu­laires de Londres. Mais pour la po­lice, le drill est in­ti­me­ment lié à la cri­mi­na­li­té. Elle a pla­cé cette scène sous haute sur­veillance et mul­ti­plie les in­ti­mi­da­tions.

Libération - - LA UNE - Par EL­SA FER­REI­RA I

Le rap est brut, les basses lourdes, l’es­thé­tique sans filtre. Dans les quar­tiers de Londres, le drill ra­conte le quo­ti­dien de ceux qui portent les rimes : des rap­peurs sou­vent très jeunes, noirs, qui gran­dissent dans les es­tates, ces ci­tés de lo­ge­ments so­ciaux lon­do­niennes. Dans leurs mor­ceaux, les jeunes MCs chro­niquent les guerres de gangs qui règnent dans leurs quar­tiers, dans un mé­lange d’ac­cent du sud de la ville et de pa­tois jamaïcain – les lin­guistes l’ap­pellent l’an­glais mul­ti­cul­tu­rel de Londres. A chaque pas­sage de mi­cro, la même ren­gaine: drogue, cou­teaux et pro­vo­ca­tions. Cer­tains portent des ca­goules ou cachent leurs vi­sages ; les femmes sont rares.

Aux ori­gines, le grime

Ce gang­sta rap nou­velle gé­né­ra­tion est né à Chi­ca­go, aux Etats-Unis. Son porte-dra­peau est Chief Keef, né en 1995, avec son mor­ceau Don’t Like, dont Ka­nye West a fait une re­prise en 2012. A Londres, le style se construit de ma­nière hy­per­lo­cale. Le grime, rap un­der­ground bri­tan­nique de­ve­nu hé­gé­mo­nique sous l’in­fluence de Wi­ley, Skep­ta et Storm­zy, cap­tu­rait le pouls de l’Est lon­do­nien. Le drill, lui, trouve ses ra­cines dans le sud de la ville – Brix­ton Hill pour les pion­niers de 67 (pro­non­cer «six seven»), Cam­ber­well pour Har­lem Spar­tans et Mos­cow 17 – avant de se dif­fu­ser dans toute la ville via les ré­seaux so­ciaux: Hea­die One et Abra Ca­da­bra pour Tot­ten­ham, dans le nord ; Young Dizz et Unk­nown T dans l’est ; le col­lec­tif 1011 dans l’ouest. Les chaînes YouTube de grime s’amou­rachent de ce style plus lent, plus sombre et plus ni­hi­liste que son pré­dé­ces­seur. GRM Dai­ly, Link Up TV, Mix­tape Mad­ness, Press­play Me­dia, Ris­ky Roadz… tous dif­fusent les vi­déos à leurs larges au­diences. Jus­qu’ici tout va bien, mais le suc­cès de ce style un peu trop fron­tal ne plaît pas en haut lieu. En An­gle­terre et au pays de Galles, les crimes à l’arme blanche ont aug­men­té de 22 % en 2017 par rap­port à 2016 et 39 en­fants et ado­les­cents ont été poi­gnar­dés à mort. En août, la ca­pi­tale a pas­sé la barre des 100 morts vio­lentes. Les rap­peurs sont en pre­mière ligne : entre mai et août, trois MCs sont morts par arme blanche ou arme à feu dans le quar­tier de Cam­ber­well. «C’est triste, mais tu ne peux pas chan­ger la vo­lon­té de Dieu. Qu’ils re­posent en paix», jette Scribz, 26 ans, membre du groupe 67, éga­le­ment connu sous l’alias LD et pour son masque à la MF Doom. Dans la cour de l’im­meuble où ils ont gran­di, les jeunes rap­peurs sont ré­si­gnés – bla­sés presque. «C’est la loi de la rue, tout ar­rive pour une rai­son», as­sène Li­quez, 21 ans, le plus jeune du groupe. De nom­breux «drillers» sont pas­sés par la pri­son, no­tam­ment pour pos­ses­sion d’armes.

Londres est une ville pé­trie d’in­éga­li­tés. 37 % des en­fants y vivent sous le seuil de pau­vre­té, 81 clubs de jeunes ont fer­mé de­puis 2011 à la suite de coupes bud­gé­taires et les frais uni­ver­si­taires ont ex­plo­sé (9 000 livres par an, soit 10 300 eu­ros en­vi­ron) pen­dant qu’une bourse des­ti­née aux étu­diants les plus pauvres (EMA) était sup­pri­mée. Un quo­ti­dien bru­tal aux minces pers­pec­tives qui se re­flète dans les cou­plets des MCs. Mais pour la po­lice, le lien est fait entre cette re­cru­des­cence de vio­lence et le drill : «La mu­sique drill est as­so­ciée à des pa­roles qui rendent gla­mour de graves vio­lences, des meurtres, des coups de cou­teau», a dé­non­cé en mai Cres­si­da Dick, pa­tronne de la Met, la po­lice de Londres, ap­pe­lant YouTube à sup­pri­mer cer­taines vi­déos de la pla­te­forme. Fin mai, l’agence Press As­so­cia­tion an­non­çait que 30 vi­déos en­vi­ron avaient été sup­pri­mées. Un chiffre sous-éva­lué, cor­rige-t-on chez YouTube, sans don­ner de pré­ci­sions.

La pla­te­forme pro­cède au net­toyage de­puis plu­sieurs an­nées dans une re­la­tion étroite avec les au­to­ri­tés : les mo­dé­ra­teurs s’ap­puient sur les ren­sei­gne­ments de la po­lice pour iden­ti­fier et sup­pri­mer les clips qui ou­tre­passent la fic­tion et ex­hibent de réelles vio­lences. De­puis sep­tembre 2008, YouTube a aus­si dé­ve­lop­pé une po­li­tique spé­ci­fique au Royaume-Uni pour blo­quer cer­taines vi­déos, par exemple lors­qu’un in­di­vi­du bran­dit une arme de ma­nière me­na­çante.

Une pro­cé­dure ra­ciste

L’in­ter­fé­rence de la po­lice dans les cou­rants mu­si­caux est une his­toire que le Royaume-Uni connaît bien. Dans les an­nées 80, de nom­breux disques punk sont sai­sis pour «obs­cé­ni­té» (sou­ve­nez-vous de Pe­nis En­vy de Crass). Les an­nées 90 sont mar­quées par le Cri­mi­nal Jus­tice and Pu­blic Or­der Act 1994, une loi qui ren­force les sanc­tions pour «com­por­te­ments an­ti­so­ciaux» afin de fa­ci­li­ter la ré­pres­sion des ra­vers. Viennent les an­nées 2000 et le grime. «Au mo­ment même où le grime dé­col­lait, la Met a com­men­cé à sys­té­ma­ti­que­ment sur­veiller, ci­bler et fer­mer les soi­rées de mu­sique noire, avec la par­ti­ci­pa­tion d’Opé­ra­tion Tri­dent, l’uni­té spé­ciale pour les crimes de gangs, et la com­mu­nau­té afro-ca­ri­béenne de Londres», écrit Dan Han­cox dans In­ner Ci­ty Pres­sure, livre dans le­quel il re­trace la dif­fi­cile as­cen­sion du genre. Le mi­nistre de la Culture de l’époque, Kim Ho­wells, dé­nonce alors un style qui «glo­ri­fie la culture des armes à feu et de la vio­lence», les ra­dios pi­rates comme Rinse ou De­ja Vu sont tra­quées et le ma­té­riel confis­qué. En 2005, la po­lice dé-

gaine le for­mu­laire 696 et oblige les pro­mo­teurs à pré­ve­nir qua­torze jours à l’avance de la te­nue d’un évé­ne­ment en pré­sence d’un DJ et d’un MC, à four­nir les ren­sei­gne­ments dé­taillés des ar­tistes (nom, adresse, nu­mé­ro de té­lé­phone) et, jus­qu’en 2008, l’ori­gine eth­nique du pu­blic. Taillée pour les mu­siques noires comme le grime ou le UK ga­rage, la pro­cé­dure est dé­non­cée par les ac­teurs de l’in­dus­trie mu­si­cale comme ra­ciste. Elle est sup­pri­mée en no­vembre 2017.

La po­lice s’in­té­resse aus­si de près à cer­tains ar­tistes, comme Giggs, fi­gure in­fluente du rap bri­tan­nique, em­pri­son­né en 2003 pour pos­ses­sion d’armes. En 2009, elle contacte le la­bel XL pour leur dé­con­seiller de si­gner le rap­peur –re­quête igno­rée– et fait, l’an­née sui­vante, an­nu­ler sa tour­née bri­tan­nique.

Et l’his­toire se ré­pète. «La Met sur­veille l’aug­men­ta­tion du nombre de vi­déos qui in­citent à la vio­lence de­puis sep­tembre 2015», com­mente par e-mail le chef de po­lice Mike West. La po­lice pos­sède une base de don­nées de plus de 1 400 vi­déos de drill uti­li­sées à des fins de ren­sei­gne­ment. «Lorsque ce se­ra pos­sible, nous pren­drons des me­sures contre les in­di­vi­dus qui y ap­pa­raissent», pré­vient la Met. En juin, un juge a in­ter­dit à cinq membres du col­lec­tif 1011 de pro­duire de la mu­sique aux pa­roles vio­lentes et leur im­pose d’in­for­mer la po­lice à l’avance des tour­nages et sor­ties de vi­déos. Un ju­ge­ment in­édit et cri­ti­qué par les as­so­cia­tions de dé­fense de la li­ber­té d’ex­pres­sion. Un pro­jet de loi pré­voit, lui, d’ap­pli­quer les lois an­ti­ter­ro­ristes aux membres de gang ayant pos­té un clip vi­déo in­ci­tant à la vio­lence.

«La ma­gie se crée»

«Ils nous sur­veillent et nous bloquent avant qu’on ait le temps de faire les choses cor­rec­te­ment», dé­plore Scribz, membre de 67. En quatre ans et mal­gré des mil­lions de vues, les pion­niers du drill bri­tan­nique n’ont don­né – of­fi­ciel­le­ment – que deux concerts à Londres, en plus de fes­ti­vals. Leurs tour­nées bri­tan­niques et eu­ro­péennes pré­vues fin 2017, dont un pas­sage à Pa­ris, ont été an­nu­lées. «La po­lice ap­pelle les pro­mo­teurs et leur fait peur», ex­pose Scribz. «La po­lice nous contacte et nous conseille de ne pas programmer le concert, confirme un membre, qui sou­haite res­ter ano­nyme, de l’équipe de Bir­th­days, salle de l’est lon­do­nien où 67 a joué en 2016. Si on ignore leur re­quête et qu’il y a un pro­blème, on met la salle en pé­ril.» Le club Fa­bric a aus­si ac­cueilli 67, à l’oc­ca­sion de sa ré­ou­ver­ture en jan­vier 2017 mais «nous n’avons eu au­cun contact avec

les au­to­ri­tés», as­sure l’équipe. L’ef­fet Strei­sand a-t-il frap­pé? Los­ki, rap­peur af­fi­lié à Har­lem Spar­tans et adou­bé par Drake, don­ne­ra en oc­tobre une mi­ni-tour­née à gui­chets fer­més. En sep­tembre, pour cé­lé­brer la fa­shion week, Boi­ler Room a in­vi­té les re­pré­sen­tants de cette nou­velle scène. «On cherche tou­jours le son le plus pro­gres­sif, le plus ex­ci­tant, là où la ma­gie se crée, ex­plique James Mas­siah, ar­tiste et pro­gram­ma­teur de Boi­ler Room. Ce n’est pas po­li­tique de ma­nière dé­li­bé­rée, ils font sim­ple­ment les mor­ceaux les plus

fous du mo­ment.» Dans un sous-sol de Sho­re­ditch se suc­cèdent la pro­met­teuse MC Flo­hio, Hea­die One et son mor­ceau Know Bet­ter puis Unk­nown T, re­joint par V9 et son masque de Deadpool. Avec leur tube

Ho­mer­ton B, plus de 3 mil­lions de vues sur YouTube en un mois, ils en­flamment la salle. «Ce dont je suis sûr, c’est que j’es­saie de faire quelque chose de po­si­tif de ma vie et nous sor­tir de cette dure réa­li­té», ré­tor­quait Unk­nown T au Dai­ly Mail alors que le ta­bloïd s’of­fus­quait de ses pa­roles. Ce soir-là, pour lui et son pu­blic, c’est chose faite.

Unk­nown T et V9 (mas­qué) à la soi­rée

Mal­gré son im­mense suc­cès en ligne,

TABATHA FIREMAN/REDFERNS

Abra Ca­da­bra au fes­ti­val Great Es­cape en 2017 à Brigh­ton.

@BARE_CLIPS

Boi­ler Room à Londres en sep­tembre.

PHO­TO DR

67 n’a pu que très ra­re­ment jouer à Londres.

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