CE­CI ÉTAIT UN MOYEN DE PAIE­MENT

Avec l’ex­plo­sion des tran­sac­tions dé­ma­té­ria­li­sées, pièces et billets sont voués à dis­pa­raître.

Libération - - LA UNE - Par CH­RIS­TOPHE ALIX

La ré­vo­lu­tion nu­mé­rique et sa flo­rai­son de tech­no­lo­gies tou­jours plus fluides et fa­ciles à uti­li­ser au­ra-t-elle la peau de l’an­tique mon­naie phy­sique ? Cette ques­tion, in­con­grue il y a quelques an­nées, est de­ve­nue un su­jet d’in­ter­ro­ga­tion au vu d’une dé­ma­té­ria­li­sa­tion des tran­sac­tions qui ap­pa­raît sans li­mite.

Par carte, vi­re­ment ou smart­phone, via une ap­pli­ca­tion et, de­main, par les em­preintes di­gi­tales, la voix, la re­con­nais­sance fa­ciale et pour­quoi pas l’ADN, l’ex­plo­sion des moyens de paie­ment, y com­pris pour des achats mo­diques, laisse en­tre­voir la pos­si­bi­li­té d’une so­cié­té sans ar­gent li­quide. Un fu­tur «ca­sh­less» comme le ré­pètent les créa­teurs de «fin­tech» (start-up d’in­no­va­tions tech­no­lo­giques dans la fi­nance), sy­no­nyme à leurs yeux de sum­mum de la mo­der­ni­té. L’ac­cé­lé­ra­tion de cette lame de fond –ali­men­tée par l’en­goue­ment au­tour des cryp­to­mon­naies et du bit­coin – touche presque tous les pays.

Mo­der­ni­sa­tion

En France, où l’ac­cès aux es­pèces li­quides est ren­du plus dif­fi­cile du fait de la di­mi­nu­tion du nombre de dis­tri­bu­teurs –moins 2% en 2016 avec une baisse des re­traits de 5%, quand 300 dis­pa­raî­traient chaque mois au Royaume-Uni –, les ex­perts du Co­mi­té ac­tion pu­blique 2022 char­gés de ré­flé­chir à la mo­der­ni­sa­tion de l’Etat se sont fixé l’ob­jec­tif d’at­teindre une so­cié­té «zé­ro cash» à cette échéance. Un pas­sage à une mon­naie 100 % dé­ma­té­ria­li­sée qui, pour ses par­ti­sans, à com­men­cer par le monde de la fi­nance et des banques, ne pré­sen­te­rait que des avan­tages : baisse des coûts de pro­duc­tion et de cir­cu­la­tion de la mon­naie; lutte contre la fraude fis­cale, le blan­chi­ment et la cri­mi­na­li­té ; sé­cu­ri­té pu­blique ; mais éga­le­ment hausse de la consom­ma­tion, no­tam­ment via un re­cours ac­cru à l’en­det­te­ment dans un monde de l’ar­gent de plus en plus vir­tua­li­sé. Se­lon une étude, les com­mandes dans les res­tau­rants McDo­nald’s se­raient 30 % su­pé­rieures lors­qu’elles sont prises sur des bornes in­ter­ac­tives à ce qu’elles sont lorsque l’on s’adresse à un em­ployé der­rière sa caisse.

Long­temps sous-ban­ca­ri­sés, no­tam­ment en Afrique, les pays émer­gents suivent la ten­dance (lire page 5), adop­tant même plus vite que les vieux pays in­dus­tria­li­sés le paie­ment mo­bile en brû­lant les étapes. En Inde, le Pre­mier mi­nistre Na­ren­dra Mo­di, qui en 2016 a sup­pri­mé sans pré­ve­nir les très usi­tés billets de 500 et 1 000 rou­pies (5,9 et 11,8 eu­ros), s’est fait le chantre d’une so­cié­té nu­mé­rique sans li­quide, in­vo­quant la lutte contre la cri­mi­na­li­té, l’ef­fi­ca­ci­té fis­cale, et sur­tout éco­no­mique d’échanges à dis­tance et sans pa­pier. Mais si le ren­de­ment de l’im­pôt sur le re­ve­nu et la TVA au­raient alors bon­di de 40 % se­lon des es­ti­ma­tions, le pays a en­suite vu sa crois­sance ra­len­tir en 2017, au plus bas de­puis trois ans. La Chine, où le com­merce élec­tro­nique est mas­si­ve­ment en­tré dans les moeurs sur les pla­te­formes comme Ali­ba­ba ou Tencent, est bien plus en avance (lire page 4).

La palme de la so­cié­té la plus avan­cée au monde re­vient à la Suède, où quan­ti­té de com­merces n’ac­ceptent plus le li­quide, comme les y au­to­risent la loi. Les Sué­dois ne paient plus, ils «swishent», du nom de l’ap­pli­ca­tion lan­cée par les banques du pays (6,2 mil­lions d’uti­li­sa­teurs, soit plus de 60 % de la po­pu­la­tion). Alors qu’en 2010, 40 % des achats se ré­glaient en­core par cash, ce pour­cen­tage est tom­bé à 15% en 2016, se­lon la banque cen­trale sué­doise, qui ré­flé­chit de­puis 2016 à la créa­tion d’une e-cou­ronne. Les échanges en pièces et billets ne pèsent plus que 2 à 3 % du PIB, contre 7 % aux Etats-Unis et près de 10 % dans la zone eu­ro.

Ré­bel­lion

Le chan­ge­ment est tel­le­ment ful­gu­rant qu’il a fi­ni par in­quié­ter les au­to­ri­tés. Elles craignent que cette dis­pa­ri­tion du cash pro­gram­mée pour 2030 par l’Ins­ti­tut royal de tech­no­lo­gie de Stock­holm n’ar­rive trop vite et rende «cri­tique» le main­tien de l’in­fra­struc­ture né­ces­saire à la ges­tion des li­qui­di­tés. Mal vé­cue par cer­tains, comme les per­sonnes âgées, les mi­grants ou les SDF qui su­bissent de plein fouet cette frac­ture nu­mé­rique, cette marche for­cée a même don­né nais­sance à un mou­ve­ment de «ré­bel­lion en fa­veur du li­quide», ou Kon­tan­tup­pro­ret en sué­dois, qui lutte pour le droit à conti­nuer à payer en cash. Ré­cem­ment, plu­sieurs voix se sont éle­vées pour mettre en garde contre le «chaos» que pour­raient pro­vo­quer des at­taques cy­ber­cri­mi­nelles dans des so­cié­tés de­ve­nues ca­sh­less. Sans par­ler du pé­ril des don­nées per­son­nelles (lire page 4). La fin du cash, mer­veille tech­no­lo­gique ou dan­ger pour les li­ber­tés in­di­vi­duelles ? Il y a peu, per­sonne n’au­rait ima­gi­né que ce su­jet au­quel ne s’in­té­res­saient que les ex­perts se po­se­rait aus­si en ces termes. •

Le Co­mi­té ac­tion pu­blique 2022 s’est fixé l’ob­jec­tif d’at­teindre en France en 2022 une so­cié­té «zé­ro cash».

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